PREMIÈRE SECTION
EXPOSITION RAISONNÉE DES THÉORIES 00 DES DOCTRINES DE DIVERS AUTEURS SUR L’INFLAMMATION ET L’iRRITATION CONSIDÉRÉES EN ELLES- MÊMES , C’EST-A-DIRE DANS LEUR NATURE INTIME AINSI QUE DANS LEURS DIVERS MODES. — EXAMEN DES ATTAQUES DE QUELQUES AUTEURS
contre le mot inflammation.
Il est à regretter que jusqu’ici les auteurs n’aient pas étudié séparément les deux grands états morbides généralement connus sous les noms métaphoriques d'irritation
h de l’inflammation et de la fièvre.
et cl inflammation (i). En effet, s il est vrai que 1 irritation soit un clés éléments essentiels de 1 inflammation, la leciproque ne saurait être admise, car toute irritation proprement dite ne constitue point une inflammation. Cette remarque étant posée, nous allons examiner ce que nous enseignent les principaux auteurs sur Je mécanisme et sur le fond même de ces deux modes pathologiques ou anormaux.
I. John Hunter est un des premiers auteurs qui aient essayé d’étudier en véritables observateurs l’inflammation et ses divers modes (?.). U considère l 'irritation comme la cause immédiate ou prochaine de l’inflammation; mais malheureusement il ne s’explique nullement sur ce qu’il entend par irritation , et dans plusieurs endroits de son ouvrage, il considère évidemment celle-ci comme un premier clegré d’inflammation.
Dans ses remarques générales sur la résolution de l’inflammation, il déclare formellement cju’il désigne, sous le terme générique d’iRRiT ations, les actions naturelles en trop, et sous celui d’actions particulières ou spécifiques, les actions morbides qu’on appelle communément vicieuses, anormales, telles que celles produites par les poisons, etc.
Du reste, il appelle inflammation tout ce qui produit les effets locaux suivants, savoir : de la douleur, du gonflement et de la chaleur (il ne parle pas de rougeur), dans un temps donné, et sous l’influence et comme effets d'une cause immédiate.
Selon lui, « l’inflammation semble être produite par un
(1) Je dis que les mots irritation et inflammation sont employés dans un sens métaphorique ou figuré. Cependant il y a dans 1 état morbide connu sous le nom d’ inflammation quelque chose de physico-chimique qui permettrait , jusqu’à un certain point , de prendre celte expression dans son sens propre autant que dans son sens firquré.
(2) Voyez son beau Traité (lu sang et de l inflammation. ( OEuvres complètes, traduction de M. Ilichelot. Paris, 1840, t, III, p. 1 et suiv.)
THÉORIES SUR i/lNFLAMMATION. 5
accroissement d’action des vaisseaux; mais très probablement cet accroissement d’action a son siège dans les plus petits vaisseaux, car 1 inflammation peut être presque entièrement renfermée dans un espace où il n’y ait que des vaisseaux du plus petit calibre. » Mais flunter ne détermine point quelle est cette action morbide des plus petits vaisseaux, ou quelle est la cause immédiate qui donne naissance aux effets produits par l’inflammation.
U ne partage pas 1 opinion de Boerhaave sur l’obstruction des petits vaisseaux considérée comme cause de l’inflammation. Cette cause lui paraît trop restreinte. Toutefois, il admet que le sang, retenu dans les petits vaisseaux par une cause déterminée, doit irriter les parties ; assertion qui n’est rien moins que démontrée.
Il divise d abord Je genre inflammation en deux espèces,
1 inf lammation Mme, et l’inflammation malsaine ou de mauvaise nature. Cette dernière comporte de nombreuses variétés.
Au reste, ajoute-t-il, l’acte même de l’inflammation ne peut être appelé spécifique, car il est en lui-même une action uniforme ou simple; mais une particularité ou une action spécifique peut lui être surajoutée.
Relativement à trois grands effets quelle peut produire, Hunter divise l’inflammation en adhésive, suppurative et ulcerative , chacune de ces trois formes étant, suivant lui, susceptible de divers degrés.
Un peu plus loin , il établit cinq formes ou espèces d’inflammation sous les noms suivants : 1° inflammation adhésive, avec ses divers effets, tels que la suppuration, etc.; f infla>nmation œdémateuse, qui se rapproche le plus de l’inflammation adhésive; 3<> X inflammation érysipélateuse;
4° le charbon; 5° V inflammation qui mène immédiatement à la gangrène. Il ajoute qu’il y a une autre inflammation qui i essemble beaucoup a l’engelure
Rien n est au fond moins philosophique, moins naturel,
on l’avotiCrà, que cette division. Elle ne repose point, en effet, sur de simples différences de forme.
lies causes des différences que présentent les états morbides mentionnés par Hunter ne pouvaient être rigoureusement déterminées à Vépoqüe où il écrivait. Hürtter s’est uniquement occupé d’ailleurs de l’étude spéciale de lmflammation adhésivè, qu’il considère comme le type même de l’inflammation; acte qui paraît être, répète-t-il, un accroissement d’action des vaisseaux. Le premier acte des vaisseau* sous l’influence du stimulus qui excite l’inflammation est, selon Hunter, exactement semblable à celui
en Vertu duquel le visage rougit (i).
Après sa division, fort incomplète d ailleurs, des pai ties organiques en deux classes suivant l’ordre de succession des périodes (il place le tissu cellulaire et les cavités circonscrites dans la première, et dans la seconde tous les conduits qui font communiquer le dedans du corps avec 1 exteneur), Hunter fait remarquer que, dans la première classe, 1 inflammation adhésivè survient d’abord, ce qui est très avantageux , puis la suppurative et l’ulcérative , tandis que dans la Seconde classe, où l’adhésion serait nuisible, 1 inflammation est suppurative ou ulcérative. Cette remarque, en faveur de laquelle déposent de nombreuses observations, est tout entière en l’honneur des causes finales.
(0 H ne faut pas oublier que Hunter ne considère pas l’inflammation, quelle quelle soit, comme l’agent unique oü même comme le moyen necessaire, indispensable, de toute adhésion. En effet, en traitant delà réunion par première intention (Voy. l’introduction de son ouvrage), ,! dit expressément que cette réunion , dans les plaies, a lieu pai mtu medtaire du sang coagulé gui adhère aux deux surfaces. Il a seu ement soin d’ajouter que quelquefois il survient une inflammation , laquelle est extr meme ni utile , en ce quelle augmente la puissance d’union dans les parties divisées , pourvu que cette inflammation n aille pas plus loin qu il n’est nécessaire pour cela. Si l’inflammation est très violente, poursuit Hunter, elle semble sauter en quelque sorte par-dessus l’action adhesive, pour arriver d’emblée à l’action suppurative. Mais cette inflammation fournit a Son tour les* éléments de la réparation organique.
THÉORIES SUR L’iNFLAMMATION.
Mais les exceptions à la règle ici posée sont malheureusement très nombreuses. En effet, combien de fois he s’établit-il pas, à la suite de l’inflammation suppurative et ulcérative des conduits indiqués, des adhérences; des cicatrices dites vicieuses, et par suite un obstacle plus ou moins insurmontable à leurs fonctions !
Il est vrai que ces accidents n’arrivent, pour les conduits tapissés par une véritable membl-ane muqueuse, qu’après la destruction de celle-ci, ce qui, jusqu’à un certain point, justifie la loi posée par Hunter. Quant à l’adhésioti qui survient dans les cavités circonscrites, elle n’est pas toujours exempte de graves inconvénients, Comme quand elle a lieu dans les articulations, par exemple. Il est d’autres cavités, celles du cœur et des vaisseaux * entre autres, dans lesquelles l 'adhésion ne s’opère jamais impunément, à moins qu il ne s’agisse de vaisseaux d’un très petit calibre.
II. Dans le chapitrede son Anatomie générale , où il traite des systèmes capillaires, Bichat s’exprime ainsi sur le siège et le principe de 1 inflammation ( i) ; « L inflammation a
fi) Pour faciliter l’intelligence de ce qui va suivre , rappelons d’abord Ia doctrine de liichat sut- le mouvement des fluides dans le système capllldif-é.
En ce qui concerne le sang , il dit :
« Là moindre irritation le fait reculer, avancer, dévier à droite, à gau< be, etc. Ces oscillatiohs irregulieres du mouvement du sang dans le système Capillaire sont sensibles a 1 œil armé d’un microscope; elles se sont présentées cent fois a Haller, à Spallanzani et à d’autres, lis ont vu les globules avancer, reculer, se mouvoir en une foule de directions opposées, sur les animaux a sang rouge et froid , dont ils irritaieht le me'sentéi e ou toute autre partie transparente. Tous les phénomènes des inflammations sont spécialement fondés sur cette susceptibilité du sahg de se
porter en une infinité de directions différentes, suivant les endroits où l 'irritation l’appelle. »
liichat faitacte d un vitalisme exagéré et fort mal entendu en attribuant a la sensibilité des capillaires le passage de tel ou fluide dans leur cavité.
Ils admettent ou rejettent les fluides, suivant rju’ils peuvent ou non en supporter la présence. Toute disproportion de capacité est étrangère à ce
pour siège le système capillaire, pour principe une altération dans la sensibilité organique , pour effet 1 afflux du sang dans des vaisseaux auxquels il était étranger, un accroissement consécutif de calorique , 'etc...
» Ce qui constitue l’essence de l’inflammation , c’est , i° l 'irritation de la partie enflammée ; 2° les modifications nouvelles que ses forces vitales ont prises en vertu de cette irritation; 3° la stase consécutive des humeurs autour d’elle...
Ailleurs, voici, dit-il, ce qui se passe dans les phénomènes inflammatoires considérés en général :
» Une partie est-elle irritée d’une manière quelconque, aussitôt sa sensibilité organique s’altère, elle augmente; étranger jusque là au sang, le système capillaire se met en rapport avec lui, il l'appelle pour ainsi dire; celui-ci y afflue et y reste accumulé, jusqu'à ce que la sensibilité organique soit revenue à son type naturel. La pénétration du système capillaire par le sang est donc un effet secondaire dans l’inflammation. Le phénomène principal, celui qui est la cause de tous les autres, c’est l’ irritation locale qui a changé la sensibilité organique... Ce changement dans la
phénomène; un vaisseau en aurait quatie fois plus que les molécules d’un fluide , qu'il refuse de les admettre si ce fluide est hétérogène h sa sensibilité. C'est sous ce point cle vue que la théorie de Boerhaave offrait, dit-d , un grand défaut. >. Poursuivant en quelque sorte à outrance les théories physiques appliquées aux phénomènes vitaux, il ajoute : « Que diriez-vous si , pour expliquer le mouvement des planètes, des fleuves, etc., on se servait de l’ irritabilité , de la sensibilité? Vous ririez : liez donc aussi de ceux qui, pour expliquer les fonctions animales, emploient la gravité, l’impulsion, l’inégalité delà capacité des conduits, etc.» Sans doute, il faudrait rire de ceux qui expliqueraient par la gravité ou par 1 impulsion les phénomènes de la perception , de l’intelligence, de la volonté, etc.; mais il ne faut point rire de ceux qui considèrent les phénomènes du mouvement du sang et des autres liquides comme étant soumis à certaines forces physiques, et qui, pour les expliquer, emploient la gravité, l’impulsion , P inégalité de la capacité des vaisseaux, etc. 11 faudrait, au contraire, en rire, si, méconnaissant l’influence de ces forces générales , ils en imaginaient d’autres dont rien ne prouve ni l’existence ni la nécessité.
THÉORIES SUR LINFLAMMATION. . 9
sensibilité organique constitue l'essence et le principe de la maladie; c’est lui qui fait qu’une douleur plus ou moins vive est bientôt ressentie dans la partie : alors sa sensibilité, d organique quelle était, devient animale...
» Il arrive, dans l’inflammation, exactement l’inverse de ce que Boerhaave croyait. En effet, le sang accumulé, suivant lui, dans les vaisseaux capillaires, et poussé à tergo par le cœur , était vraiment la cause immédiate de l’affection, au lieu que , d’après ce que je viens de dire , il n’est que l’effet. Le sang n’est pas mécaniquement arrêté dans les organes; donc, quand vous saignez, ce n’est pas pour que le vis à lergo diminue. Dans une inflammation du poumon, par exemple, vous tireriez dix palettes au malade, que le poumon ne se dégorgerait pas le plus communément; il serait moins fatigué par l’abord moindre du sang; mais celui qui stagne dans le système capillaire y resterait toujours. Tant qu’il y aura un point d 'irritation , ce point sera pour ainsi dire un aimant qui attirera le sang , et qui changera complètement sa direction. La saignée agit donc alors, i° en diminuant le sang qui aborde au poumon; 2° en diminuant Y irritation du solide qui appelle le sang et le retient autour d'elle.
h C est une grande erreur de vouloir se représenter l’inflammation comme étant partout la même, comme offrant toujours les fluides, ainsique leurs vaisseaux, dans le même état. Boerhaave croyait, par exemple, qu’il ne pouvait y avoir d’inflammation sans erreur de lieu. Il y a , suivant 1 état des parties, leur structure, leurs propriétés vitales, mille modifications diverses dans le nouvel ordre anatomique que cette affection donne aux organes. Mais de quelque manière que les humeurs se trouvent arrêtées, qu elles séjournent dans le système capillaire, qu’elles s'engagent dans les exhalants, qu’elles soient versées dans les aréoles voisines, en s’extravasant, etc., ce sont des effets différents qui tiennent à la différente organisation des
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parties ; mais le principe est toujours le même, c est toujours la tnêiiie maladie. Si nous pouvions bien analyser l’état de tous les systèmes enflammés, nous Verrions que dans aucun, peut-être, l’inflammation ne se ressemble. D’ailleurs, la diversité des symptômes quelle présente prouve bien que l’état des solides et des fluides n est point le même (i). »
Voici maintenant ce que nous lisons dans Bichat relativement aux différences de 1 inflammation :
« Pour peu que nous réfléchissions Aux innombrables variétés des Causes qui peuvent altérer la sensibilité organique du système capillaire , il sera facile de concevoir de quelles innombrables variations 1 infldthmatibn est susceptible, depuis la rougeur momentanée survenant et disparaissant dans les joues, par une infliieiice diiecte ou sympathiquement exercée sur leur système capillaire, jusqu’au phlegmon où l’érysipèle les plus considérables. On pourrait faire une échelle d intensité pour les inflammations...
(i) Nous avons vu plus B Elut à quoi Bichat attribue 1 accroissement de la chaleur clans l’inflammation. Il est curieux de mettre sous les yeux du lecteur le passage suivant, où il revient sur ce phénomène :
« Chaque système a son mode particdlier de chaleur, eh vertu duquel chacun fait naitt-e, pour ainsi dire , un sentiment différent dans son inflammation. Comparez la chaleur âcre et mordicante de l’érysipèle à celle du phlegmon... appliquez la main sur la peau dans les différentes fièvres, vous verrez que chacune est presque marquée par un mode particulier de chaleür. Les corps animaux seuls présentent ces variétés de nature dans la chaleur; les minéraux n’offrent que dés variétés d intensité. «
Il fallait que le beau génie de l’auteur de Y Anatomie générale fût le jouet d’un système bien exclusivement vitaliste, pour qu’une telle hérésie physique lui ait échappé. Admettre ainsi que dans chaque inflammation il y ait une cliâieiir d’une nature particulière , c’est confondre avec la sensation de chaleur d’autres sensations morbides qui en sont essentiellement différentes. Dans les corps organisés, dans les animaux en particulier, comme dans les minéraux, la chaleur ne peut présenter et né présente, en effet, que des variétés d’intensité, variétés que le thermomètre fait exactement cofiriaître.
théories sur l'inflammation.
» Qiiarid l’altération de ht sensibilité organique qui produit l’inflaultnation n’offre des variétés que dans son intensité , l’inflammation elle-même ne différé que par des degrés divers d’intensité. Mais souvent la nature de l’altération est différente; un caractère adynaüiique s’y mêle fréquemment... d’autres modifications s’y remarquent également; or, toutes dépendent de la différence des altérations qu éprouvé la sensibilité organique : au moins ces altérations précèdent toujours.
» L’influence de ces altérations n’est pas moins marquée quand l'inflammation se termine que quand elle commence. Si la sensibilité organique a été si exaltée qu elle se soit pour ainsi dire épuisée, alors le solide meurt, et le fluide, qui n’est pliis dans un organe vivant, se pourrit bientôt. Examinez les phénomènes de toute gangrène : certainement la putréfaction n’est que consécutive; il y a toujours, t° abandon des solides par les forces vitales; 2° putréfaction des fluides... Il en est de ce phénomène local comme du général qui a lieu dans la fièvre advnamique ; il est incontestable que, dans cette fièvre, le sang tend à se décomposer, à se putréfier, je dirai plus , qu’il pi'ésente souvent une putréfaction commençante. Eh bien, l’indice de l’altération de cè fluide est toujours l’état général des forces des solides : ceux-ci ont préliminairement perdu leur ressort; les symptômes de faiblesse se sont annoncés avant ceux de putridité...
» A mesure que les forces diminuent dans les solides , il se manifeste dans les fluides une tendance à la putréfaction. Un commencement de putréfaction dans les humeurs, pëndcOt la vie, n’est donc pas un phénomène général plus invraisemblable que ce phénomène local ^ savoir, que le sang d une partie enflammée commence à se putréfier, et la partie à devenir fétide , par conséquent avant qiie la sensibilité organique ait entièrement abandonné le solide.. Ce n’est cpie quand elle ti’y existe plus qUC Cette plitréfuc-
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tion devient complète ; mais alors elle est extrêmement rapide, parce qu elle avait commencé pendant la vie. De même, le cadavre, après certaines fièvres adynamiques, se putréfie avec une promptitude étrangère aux cadavres d’individus morts d’autres maladies, parce que la putréfaction avait réellement commencé avant la mort.
» Les inflammations à teinte livide, à chaleur peu marquée, à prostration de forces dans la partie , à terminaison par gangrène, sont visiblement à la fièvre adynanuque très prononcée ce que le phlegmon est à la fièvre inflammatoire , ce que X irritation des premières voies qu on appelle disposition bilieuse est à la fièvre méningo-gastrique, etc. (i).
« Je crois que , si l’on examinait attentivement les affections locales et les fièvres générales, on trouverait quil y a encore altération nouvelle de la sensibilité organique pour produire du pus. Même phénomène dans 1 induration. Examinez bien les phénomènes inflammatoires dans leur succession, vous verrez que toujours un état particulier dans cette propriété précède les changements qu ils nous offrent.
» Quand nos médicaments sont appliqués sur une partie enflammée , ce nest pas sur le sang qu ils agissent ; ce n est pas en tempérant la chaleur, ce n’est pas en la relâchant. Les expressions ramollir, détendre, relâcher les solides, sont inexactes parce quelles sont empruntées des phénomènes physiques. On relâche, on ramollit un cuir sec, en 1 humectant ; mais on n’agit sur les organes vivants qu en modifiant leurs propriétés vitales, Remarquez que, quoiqu on commence déjà à reconnaître l’empire de ces propriétés dans les maladies , le langage médical est encore tout emprunté des théories qui dérivaient des principes physiques pour 1 explication des phénomènes morbifiques. Nous sommes a une époque où la manière de s’exprimer sur ces phéno-
(i) On reconnaît là le puissant génie de Biclwt.
THÉORIES SUR L’iNFLAMMATION. 13
mènes doit être changée. Certainement tout médicament émollient, astringent, résolutif, relâchant, fortifiant, etc., employé dans différentes vues sur une partie enflammée, n’agit qu’en modifiant différemment de ce quelle était la sensibilité organique. C'est comme cela que nos médicaments guérissent ou souvent aggravent les maladies (i).
» Si elle se termine par suppuration, il est évident que ce sont les solides qui jouent le premier rôle dans l'inflammation , et que les fluides n’y sont que secondaires. Les auteurs modernes ont bien senti cette vérité , et tout de suite ils ont fait jouer, sous ce rapport, un grand rôle aux nerfs. Mais nous avons vu que ceux-ci paraissent étrangers à la sensibilité organique , qu’ils le sont même en effet d’après la plus rigoureuse observation. L’influence nerveuse, celle au moins que nous connaissons dans les autres parties, est, dans l’inflammation, comme dans la sécrétion, l’exhalation et la nutrition, presque entièrement nulle. Il y a dans cette affection altération de la sensibilité organique, etvoilà tout.
«L’espèce de sang varie dans l’inflammation. Toutes les fois que la sensibilité organique est très exaltée , que la vie est augmentée , qu’il y a un surcroît de forces dans la partie enflammée, c’est le sang rouge qui séjourne dans le système capillaire : alors il y a toujours chaleur très vive. Au contraire, quand l’inflammation se rapproche du caractère adynamique , elle devient terne, livide, les capillaires paraissent remplis de sang noir; la chaleur est moindre. Eu général une couleur vive , rutilante, dans toutes les éruptions analogues aux tumeurs inflammatoires, annonce l’exaltation de la sensibilité organique; toute couleur livide, au contraire , indique la prostration... la lividité est , dans ces tumeurs, l’avant-coureur de la gangrène... le sang noir
(i) Cette doctrine ultra-vilaliste se réfute aujourd’hui, pour ainsi dire, d’elle-tnéine; et si Bichat eût vécu plus longtemps, il n’aurait pas laissé à d’autres le soin de corriger de telles erreurs.
lu DE LIWFLAMMATION ET PE LA FIÈVRE,
interrompt partout les fonctions , qu il affaiblit, anéantit même le mouvement des parties, lorsqu il y ariive pav les artères. »
Appliquant aux maladies en général, ce qu il a dit de l’inflammation considérée sops le rapport de ses différences, Bichat ajoute :
« Le vice essentiel de toute doctrine medicale est de considérer les maladies trop abstractivement : elles se modifient tellement dans chaque système, que leur aspect est tout différent. Qu’on me passe çette expression, dit-il , çest bien toujours le même individu ; mais en entrant dans chaque système il prend un masque différent, au point souvent que vous ne le reconnaîtriez pas. »
Bichat termine ses considérations sur les capillaiies et le rôle qu’ils jouent dans l’inflammation et l’irritation, par le passage suivant , nouvelle preuve de l’esprit antiphysique dont malheureusement ce grand physiologiste était
trop souvent animé :
«Les chimistes et les physiciens ont transporté leur esprit de calcul dans les théories qu’ils ont imaginées sur les phénomènes qui régissent les. lois vitales. Mais ce n’est plus cela. Dans les corps organisés , l’esprit des théories doit être tout différent de l’esprit des théories appliquées au* sciences physiques. Il faut dans celles-ci que tout phénomène soit rigoureusement expliqué. Au contrait e, toute explication physiologique ne doit offrir que des aperçus , des approximations; elle doit être vague, si je puis me servir de ce terme. Tout calcul , tout examen des propoitions des fluides, les uns avec les autres, tout langage rigoureux , doivent être bannis , parce que nous connaissons encore si peu les lois vitales , elles sont sujettes à tant de variations , que ce qui est vrai dans le moment où nous étudions un fait cesse de l’être dans un autre moment, et que l’essence des phénomènes nous échappe toujours : leurs résultats généraux seuls et la comparaison de
théories sua l'inflammation. 15
ces résultats les uns avec les autres doivent nous occuper. »
Ce n’est plus ainsi qu’on étudie aujourd’hui la physiologie normale et la physiologie pathologique.
Une salutaire et profonde révolution s’est opérée sous ce rapport dans le monde médical. Non , certes , dans les corps organisés f esprit des théories ne doit pas être tout dijférent de. l'esprit des théories appliquées aux sciences physiques. Dans les deux cas , les théories doivent être également la rigoureuse détermination , et pour ainsi dire \u formule générale des causes qui interviennent dans la production des phénomènes observés. Qr , appliquant ce principe à la doctrine de Bichat et de ses disciples sur l’inflammation , nous voyons quelle n’en soutient pas un seul instantlalégitirne épreuve , et l’on peut rétorquer contre cette doctrine un des arguments de l’immortel physiologiste , qu’il est si pénible d’avoir à combattre : « Vous ririez , dit-il , si , pour expliquer le mouvement des planètes, des fleuves, etc., on se servait de l’irritabilité, de la sensibilité. » Eh bien 1 c’est précisément à de pareilles causes , à la sensibilité organique enfin , que Bichat demande l’explication d’une foule de phénomènes qui dérivent de causes purement physiques et chimiques. De bonne foi , que nous apprend Bichat en rapportant à je ne sais quelles lésions delà sensibilité organique , et sur les phénomènes mécaniques de l'inflammation, tels que l’afflux ou l’arrêt du sang dans les parties enflammées , les changements d’état de ce liquide; et sur les phénomènes chimiques de celte même inflammation, tels que la formation de liquides anormaux, la décomposition, la destruction, la putréfaction despartiesquiont été le siégedel’étatmorbide indiqué, etc.? N’est-ce pas évidemment se payer d’un mot que d’expliquer ainsi des phénomènes pour la production desquels interviennent nécessairement des conditions qui sont du ressort de la physique et de la chimie, sans préjudice de
16 DE l'inflammation ET DE LA 1TÈVHE.
celles qui pourraient être d’un ordre purement physiologique ou vital? Mais au milieu de ces erreurs, dontBicbat, sacrifiant aux systèmes de son époque, ne put se préserver d’abord, et dont plustard son génie n’eût laissé à personne le soin de faire une éclatante justice , que d aperçus heureux , que d’éclairs lumineux , précurseurs des grandes découvertes qui devaient s’accomplir quelques années plus tard! Aussi, malgré ses erreurs, le glorieux auteur de l’Anatomie générale méritait-il , au plus haut titre , la statue que la France vient de lui élever dans la ville qui donna le jour à ce grand homme (i).
III. Dans la dernière édition de sa Nosographie philosophique, publiée en 1 8 1 8, Pinel, comme s’il fût resté étranger aux travaux de ses contemporains , ne dit presque
(i) Au moment où je corrige les épreuves de cet article, je lis dans un Traité de pathologie médico-chimrgicale une sorte d’apologie de la doctrine de Bichat qui vient d’être combattue par nous. « C’est à toit, y diton , que l’on tente d’expliquer les phénomènes de la santé et de la maladie par les lois de la chimie et de la physique; autant vaudrait prétendre trouver la raison des phénomènes célestes, celle des ondulations lumineuses ou sonores et celle des combinaisons des corps, dans les lois qui régissent les actes de la vie. »
Comme Bichat, dont il reproduit ici presque textuellement le système, notre savant confrère, M. le docteur Boche , l’un des auteurs de l’ouvrage dont nous venons de citer le titre, oublie que sous ce mot si complexe de vie , il faut entendre deux grands ordres de phénomènes essentiellement distincts. De ces phénomènes , les uns sont tout-à-fait spéciaux , exclusivement propres aux êtres vivants en général , tels que ceux de 1 irritabilité, de la nutrition, etc., ou bien aux animaux seulement , tels que les mystérieux phénomènes des perceptions, de l’intelligence , de la volonté, etc. Assurément ce serait un contre-sens grossier que d expliquer de tels phénomènes par les lois qui régissent les phénomènes des corps inertes, que de les faire rentrer dans l’ordre des phénomènes mécaniques, physiques ou chimiques. Mais les phénomènes du second ordre, au contraire, tels que certains actes de la circulation, de l’absorption, .le la respiration, de la locomotion, de l’action des organes des sens, etc., doivent, à l’état normal comme à l’état anormal, être rapportés à ceux qui relèvent de la mécanique, de la physique et de la chimie, et obéissent par conséquent aux lois générales qui président à ces derniers.