THÉORIES SUR ^INFLAMMATION
riun sur le siège, la nature et les différents modes de l'inflammation.
Après avoir noté que l’inflammation en general est un sujet sur lequel le stérile langage de lecole s’est exercé avec tant de profusion et si peu de succès, que nul autre objet na donné lieu à plus d’écarts d’imagination, à plus de suppositions arbitraires ; après avoir attaqué les théories de Van-Swiéten , de Sauvages , de F. Hoffmann , de Cullen , et celle de Boerhaave en particulier , connue , comme on sait, sous le nom de théorie de l’obstruction ; après ces préliminaires, dis-je, Pinel ne propose aucune théorie qui lui soit piopre. Il s en tient aux remarques suivantes : « La cause de l 'inflammation paraît tenir à un principe irritant , interne ou externe; c’est cequi se manifeste aux yeux mêmes dans toute inflammation visible. Mais toute irritation ne produit point une inflammation ; car si la première est prompte et courte, elle est souvent sans effet , ou n’oceasionne que de la douleur ; si au contraire elle est prolongée, comme lorsqu’un corpuscule est entré sous la paupière ’ ou lorsqu’un corrosif est resté appliqué sur cet organe,’ alors il survient, suivant les lois générales de l’économie animale, de la douleur, un afflux de sang, de la tension et de la rougeur. »
On le voit , ces remarques ne nous apprennent rien de positif sur le fond même ou la nature de l’inflammation • et les mots principe irritent, irritation , qu’on lit dans ce’ passage , représentent eux-mêmes des choses dont on chercherait vainement la définition dans l’ouvrage de Pinel. Un peu plus loin, nous lisons : «Si une cause quelconque irritante, interne ou externe, agit assez vivement sur une partie de la surface du corps, sur une membrane mmmeuseou séreuse, sur le parenchyme d’un viscere, sur le tissu d’un muscle ou une surface articulaire d se produit dans la partie irritée une affection marquée par une douleur plus ou moins vive, une tension ou intu-
mescence locale , un sentiment plus ou moins intense de chaleur; et, si le siège en est extérieur, une rougeur plus ou moins vive. Cet état , d ailleurs, lorsqu il constitue pio prement une maladie, passe aussi, après certains préludes, par deux périodes distinctes, celle d irritation ou d’acrisie, et celle de déclin ou de cociion. »
Bien qu’un peu moins implicite dans cet endroit que dans le précédent, Pinel y reste encore pour ainsi dire à la surface de la chose, et n’en sonde pas le fond même , n’en détermine pas le caractère essentiel. On y voit encore figurer les mots non définis de partie irritée, d 'irritation, c’est-à-dire qu’on répond à la question parla question : pon pas que le mot irritation soit synonyme de celui d'inflammation; mais, de l’aveu de Pinel lui-même, la premièie période, ou, si l’on veut, le premier degré d’une inflammation, n’est autre chose que l’état désigné sous le nom d’i'rritation. Donc, pour avoir une idée complète de l'inflammation ainsi considérée, il aurait fallu commencer par définir X irritation elle-même, ce que, je le répète, Pinel n’a fait en aucune manière.
IV. Dans ses Etudes sur l'état inflammatoire et ses divers modes , Richerand (1), fidèle aux doctrines de Bichat, définit ainsi qu’il suit cet état:
« L’inflammation peut être définie 1 augmentation des propriétés vitales, ordinairement annoncée par la douleur, la rougeur, le gonflement et la chaleur de la partie enflammée. De l’accroissement qu’ont éprouvé la sensibilité et la contractilité dérivent tous les symptômes qui dénotent l’état inflammatoire. »
Non contra sed prœter naturam, dit Richerand avec Galien, en parlant de l’état pldegmasique. Il montre que plusieurs degrés conduisent a cet état d exaltation; que la me peut être augmentée dans toutes les parties, sans que cette augmentation soit portée jusqu à létat inflammatoii e. Il
(i) Nofog. chirurgie. Paris, 1821, t. I, p. CLXYIII.
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cite l’érection en exemple, et rappelle que cet état est une véritable phlogose qui peut se convertir en inflammation, comme dans certains cas de priapisme. Selon lui, l’excitation préliminaire de tout organe qui se dispose à agir est le premier degré d’excitation inflammatoire.
Y. Dans les généralités de \ inflammation que Broussais a consignées dans son Histoire des phlçgmasies chroniques, voici Vidée qu’il se fait de cet état pathologique :
« Tumeur, rougeur, chaleur, douleur, tels sont les phénomènes que l’on regarde comme les caractères fondamentaux de l’état inflammatoire. La modification vitale qui produit ces quatre phénomènes a son siège dans les vaisseaux capillaires de la partie malade , et dépend manifestement de V augmentation de leur action organique. L inflammation est donc primitivement l’effet d’un surcroit de cette action.
v Comme les capillaires de la partie malade donnent passage à des fluides différents, et que leur degré de susceptibilité varie beaucoup, la couleur du faisceau tuméfié, qui dépend de l’accumulation des fluides, et la douleur, qui n est que 1 altération de la sensibilité, sont également très variables. Lorsque les capillaires irrités peuvent admettre le sang tout entier, la tumeur est rouge et chaude. La rougeur et la chaleur ne sont donc point des caractères essentiels de l’inflammation en général, mais plutôt des signes qui marquent le degré de V inflammation sanguine ( des capillaires sanguins ). Puisque le fluide sur lequel agissent les capillaires irrités n’est pas toujours le même; puisque le degré d irritation varie, les changements chimiques, qui sont subordonnés à ces deux conditions, doivent offrir de grandes différences. Les produits matériels de 1 inflammation doivent donc aussi nous paraître sujets à beaucoup de variétés.»
Ln dernière analyse, selon Broussais, qui veut qu'on envisage l'inflammation sous un point de vue infiniment plus
20 DE L*l INFLAMMATION ET DE LA l'TÜVKE.
étendu qu’on n avait encore osé le faire, ou doit considérer comme une inflammation toute exaltation locale des mouvements organiques assez considérable pour troubler l harmonie des fonctions et pour désorganiser le tissu où elle est fixee.
VI. Dans la première partie de son ouvrage sur / Inflammation (i), là où il s’occupe de la nature de cette maladie, le célèbre Tommasini ne s’éloigne guère des idées de Broussais et des autres auteurs dont nous venons de parler.
Après avoir indiqué les premiers et les plus simples phénomènes de l’inflammation (a), il pose en principe quils sont manifestement le produit d’un excès de stimulus et à'excitement. Voici, d’ailleurs, ses propres expressions : Coteste prime condizioni sono per me manifesta, e simplicissimo proclotto di stimolo et di eccitamento accresciùto. D une part, selon cet observateur, l’état inflammatoire, considéré dans ses produits extrêmes (1 ’induramento irresolubile, la suppurazione, la cancrena ), représente une manière d étie des parties aussi éloignée que possible cTe celle qui leur est naturelle, et constitue un vice organique, tandis que, d une autre part, étudié dans ses premiers degrés, et pour ainsi dire à l’état rudimentaire ou naissant, ce même état inflammatoire nous olfre une affection qui s éloigne le moins possible de l’état naturel ; de telle sorte qu’il est assez dif-
(,) Dell' infiammazione e délia febbre continua considerazioni paloloqico-pratiche. Seconda edizioni , Pisa , 1826-1827, 2 vol. in-8. Déjà, dès i8o5 , dans son Traité de la fièvre jaune d'Amérique, Tommasini avait exposé les idées fondamentales qu’il développa plus tard dans son Traité de l’inflammation.
(2) Ces phénomènes primitifs, ces conditions constitutives de 1 inflammation, consistent, selon Tommasini, dont je vais rapporter les expressions : «in colore, pulsazione, rubore maggiori delgrado naturale, turgore, tcnsione , ed ingrossamento , parimente mag6iori di quel che competa al sainte; delle quali condamne la distensione dolorosa de’ nervi e una necessaria conséquent, siceome délia diffusione majore o minore d. coleclo parziaîe stato è consequenza la febbre. » .
Ailleurs, il substitue aux mots accroissement du stimulus , de l excitemaiu\ ceux d’accroissement de ï’unpctus viliu.
THÉORIES SUR L1NFLAMMATION. 21
ficile de tracer la limite rigoureuse qui sépare l’uue de 1 autre. Il soutient que l’inflammation constitue un état indépendant, sui generis, toujours identique à lui-même. Il consacre une étendue considérable de la première partie de son ouvrage à la démonstration de cette proposition , et combat avec énergie la doctrine de Brown et de ses sectateurs suri inflammation asthénique. Il attribue justement les phénomènes d’après lesquels cette espèce d’inflammation a été établie, à des conditions morbides particulières surajoutées à 1 état inflammatoire. Il conclut en ces propres termes . « L mfiammazioni , qualunque sia l’universale condizione del corpo in cui si accenda, qualunque i fenomeni che l’accompagnino, qualunque lésito che le succéda , 1 infiammazione, dissi, per cio che ê in se stessa, e ne’ luoghi che ne sono idiopaticamente attacati, è sempre un processo ch stimolo accresciuio, è non è altronde curabile, che con rimedj antiflogistici o deprimenti.» Il établit d’ailleurs que tous les pathologistes, tant anciens que modernes, antérieurs à Brown, se sont accordés à considérer l’inflammation comme un processus ( qu’on me permette de me servir de cette expression, qui est en quelque sorte saci amen telle, dans 1 école italienne), comme un processus, dis-je, de Y action organique ou vitale augmentée. Il n’excepte ni Boerhaave ni ses disciples , qui ne différaient des autres pathologistes qu’en ce qu’ils voyaient le principe, la cause prochaine de l’inflammation dans l’ obstruction ou Yoblitération des capillaires artériels.
Ain.->i que je 1 ai dit plus haut, la théorie de Tommasini concorde avec celle de Broussais, comme il le déclare luimême dans le passage suivant, par lequel je terminerai cette courte analyse : « Conformi sott’ altro linguaggio aile mie massime furono i pensamenti del 1’ illustre Broussais nella sua bell opéra, Histoire des phlegmasies ou Inflammations chroniques, publicata à Parigi nel 1808, délia quale duolmi ancora di non aver poluto far menzione nella mia
L)E LlNFLAMMAïlON ET l)E LA FIÈVRE, prolusione alla nuova dom ina medica, perché non era da nie conoseiùta in quellepoca.» Tommasini fait observer cjue le mot irritation des Français est l’équivalent de celui d’excès de stimulus ou (Y excitement des Italiens-.
Au reste, les doctrines de Broussais et de Tommasini ne sont au fond que celles de Bichat et de son école. Elles ne nous enseignent rien de positif sur le mécanisme intime, sur la nature de l’inflammation ou de l’irritation. Ce n’est pas sur ce point que portent les progrès réels dont ces deux illustres pathologistes ont été les promoteurs, et sur lesquels nous aurons à nous expliquer ailleurs.
VII. Dupuytren, et l’un de ses élèves les plus distingués, Marandel (i), soumirent 1 irritation . a une division que M. Roche a conservée, avec quelques légers changements, dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie p> aticjues (art. Irritation ), et dans les Nouveaux éléments de patholo-
gie médico-chirllrgicale (2).
« L’irritation est susceptible de six modifications ou formes principales, savoir : i° X inflammation, la phlegmasie, ou f irritation avec appel plus considérable de sang que des autres fluides; 2° X hémorrhagie, ou l irritation avec issue du sang à la surface ou dans la substance des tissus; 3° la subinflammation, ou X irrita lion avec appel plus considérable de fluides blancs qüe de sang; 4° la névrose, ou X irritation sans appel appréciable de fluides, et paraissant, pai conséquent, bornée aux seules extrémités nerveuses; 5° X irritation nutritive , laquelle, à peine élevée au-dessus du degré physiologique, borne ses effets à augmenter à l’excès, par
( i ) Voyez la remarquable dissertation inaugurale de cet auteur, Essai sur les Mations , soutenue , en 1 807, à l'École de médecine de Paris. Marandel admet avec Dupuytren quatre grandes formes d'irritation : 1" irritation inflammatoire, 20 irritation hémorrhagique, 3° irritation sécrétoire , 4° irritation nutritive. Nous signalerons tout-à-l’heure les graves objections que soulève cette théorie, ingénieuse sans doute, mais établie sur des rapprochements de faits dissemblables.
(a) Quatrième édition. Paris, > 844 ? l- L P- ^ et suiv.
THÉORILS SUR L’iNFLAMMATION. 23
sa continuation, Ja nutrition du tissu où elle siège; 6° 17rritcition secrétoire, ou celle qui ne se manifeste que par la sécrétion du tissu qu’elle occupe.
» Ces formes particulières de Y irritation dépendent de ce que Y action organique étant une action très complexe , peut s'exalter dans chacun des actes qui la composent, ou s'exalter dans plusieurs, ou enfin dans tous à la fois. Mais il est évident que la nature de Y irritation ne change pas pour cela; elle consiste toujours dans l’augmentation de l’action organique : seulement elle est modifiée dans son mode de manifestation.»
C’est encore là, si l’on peut ainsi dire, une transformation de la doctrine de Bichat; savoir, cet excès d’action tour à tour désigné par les noms d 'excitation, de stimulation (excès de stimulus ou d’excitement des Italiens), d irritation , etc. : les lésions de 1 action organique y remplacent les lésions de la sensibilité organique. Mais outre que cette théorie ne fournit aucune donnée nouvelle pour 1 intelligence de la nature de l'inflammation , elle est entachée du grave défaut de confondre sous une seule et même dénomination des modes ou éléments morbides tout-à-fait différents. En effet, peut-on dire qu’une véritable inflammation , avec suppuration , ulcération , etc. , et une simple hémorrhagie, ou bien une pure névrosé , ne constituent qu’un seul et même état morbide, variant seulement dans son mode de manifestation?
Toutefois, malgré cette remarque critique, dont la justesse ne saurait être contestée, il n’en est pas moins vrai que plusieurs des divers états morbides précédemment exposés se rapprochent les uns des autres par un élément commun. Nous ne l’attaquons donc pas sous tous les rapports. La seule chose sur laquelle nous devions insister en ce moment, c est que l’inflammation proprement dite consiste en une modification d’action sut generis, dont tous les éléments ne se rencontrent pas dans tous les degrés de ce
2 Zi de l’inflammation et de la fièvre.
cju’on appelle une irritation; et comme dans la forme dile inflammation on observe une sécrétion anormale, non moins que dans la forme dite irritation sécrétoire, cette dernière distinction, assez satisfaisante au premier abord, manque pourtant de base solide.
VIII. Depuis les vives et longues discussions que fit naître au milieu de nous la doctrine dite de l 'irritation , formulée par Broussais , on s’est moins occupé du fond même de cette irritation et de Y inflammation , que du rôle plus ou moins étendu qu’elles doivent jouer dans diverses maladies qui, jusque là , avaient été généralement regardées comme n’appartenant point à la classe des phlegmasies. Trois auteurs modernes de l’Ecole de Paris ont cependant publié sur X irritation et X inflammation , considérées en elles mêmes , des idées qu’il importe de faire connaître. Ces auteurs sont MM. Andral , Dubois (d Amiens) et Magendie. Tous les trois ont combattu, à leur manière, les doctrines de Broussais ; et s’il fallait les en croire, on devrait rayer du vocabulaire médical les mots irritation et inflammation. Ce ne serait sans doute là qu un bien petit inconvénient , ce serait même un véritable progrès, si ces auteurs avaient donné des noms plus exacts aux états morbides jusqu’ici désignés sous les dénominations d irritation et d’inflammation. Mais malheureusement ils ne lont point fait.
Commençons par M. Andral, qui s’exprime ainsi dans la préface de son précis d 'Anatomie pathologique :
« Lorsque l’augmentation de l’excitabilité normale, Ou X irritation , est accompagnée de rougeur, de tumeur, de douleur, on l’a appelée inflammation. Créée dans 1 enfance de la science, cette expression . toute métaphorique , était destinée à représenter un état morbide , dans lequel les parties semblent brûler, s’enflammer, comme si elles avaient été soumises à l’action du feu. Reçue dans le langage, sans qu’aucune idée précise lui ait jamais été atta-
THÉORIES SUR L1NFLAMMATION. 25
cliée sous le triple rapport des symptômes qui l’annoncent, des lésions qui la caractérisent, et de sa nature intime , 1 expression d inflammation est devenue une expression tellement vague, son interprétation est tellement arbitraire, qu’elle a réellement perdu toute valeur ; elle est comme une vieille monnaie sans empreinte, qui doit être mise hors de cours, car elle ne causerait qu’erreur et confusion. L'inflammation ne peut plus être considérée que comme 1 expression d un phénomène complexe qui comprend plusieurs autres phénomènes dont la dépendance n est ni nécessaire ni constante.
«Dans ce qui va suivre , je ne décrirai donc pas X inflammation , car ce mot , à force de tout embrasser, finit par ne plus rien représenter. Il n’importe pas de déterminer si tei ou tel groupe de lésions doit être ou non rapporté à ce qu on appelle une inflammation ; ce qu’il importe, c’est de bien étudier chacune de ces lésions, c’est d’essayer de îemonter à leur cause et de pénétrer leur nature. »
M. Andral pense qu’en théorie l’irritation ne doit être considérée que comme préexistant fréquemment , mais jamais nécessairement , aux diverses lésions organiques ; en fait, dit-il, voilà aussi ce qu’une observation attentive nous conduit à admettre.
Il compare ce qu’on a dit de l’irritation transformée pour expliquer toutes les lésions organiques , à ce qu’on a dit de la sensation transformée pour expliquer tous les phénomènes intellectuels et moraux, et il lui est facile de montrer ce qu il y a de trop exclusif , et par conséquent de faux dans ces deux doctrines. On regrette seulement que M. le professeur Andral, après avoir si légitimement attaqué des systèmes erronés, n ait pas lui-même élevé sur leurs débris uné doctrine à la fois plus large et plus exacte. Il faut meme avouer que ce savant médecin n’a pas toujours clairement et. nettement formulé ses opinions, ainsi quon peut le voir par la simple lecture de la pré-
26 de l’inflammation et de la henhe.
face déjà indiquée de son Précis d'anatomie pathologique.
Malgré tout ce qu’il a dit contre le mot inflammation, M. Andral n’en a pas moins continué à s’en servir dans sesoüvrages cliniques et dans ses cours. Qu’il ne l’ait pas employé dans un ouvrage d'anatomie pathologique , c’est tout simple, car on ne trouve pas assurément d’inflammation dans un cadavre : on n’y constate que les lésions auxquelles elle a pu donner naissance ; mais en médecine ou en physiologie pathologique, on ne saurait se passer de cette dénomination jusqu’à ce qu’on lui en ait substitué une autre plus convenable. Le besoin de cette réforme dans la nomenclature ne se fera sérieusement sentir qu’à 1 époque où Ion aura démontré que les phénomènes à l’ensemble desquels on est convenu jusqu’ici de donner le nom d 'inflammation , diffèrent essentiellement de ceux que produit l acte dont elle tire son nom, étudié dans l’organisme vivant.
IX. Après les expériences faites par lui pour modifia de diverses manières les propriétés physiques et chimiques du sang, ce qui a toujours troublé la circulation capillaire, déterminé des épanchements, des obstructions, M. Magendie poursuit ainsi (1) :
« Sans avoir prononcé le mot inflammation , nous marchons depuis longtemps sur son terrain , et les principales formes qu’elle revêt nous sont déjà à peu pi ès connues. Ce n’est pas parce qu’il sonne mal à mon oreille ou qu il m’inspire la moindre antipathie que | ai a pou pi ès pic s ce mot, c’est à cause des idées absurdes qu’il représente. Nous sommes loin de nier 1 existence des phénomènes dits inflammatoires, mais nous ne pouvons accepter a dénomination consacrée, car elle sanctionne une theonc qui èst loin d’être la nôtre.
« Ubistimülus, ibifluxus. — Stimulus, le rendrez- vous en
(i) Tous les passages qlte nous altrins fcitter sont extraits .les Lerou* Sût Les phénomènes physiques de U vie, professées au Collège de France, l'an»,
THÉORIES SUR LINFLAMMATION .
français par irritation ? Convenez que la traduction est un peu libre. C/est bien autre chose quand il s’agit du mot Jluxus. J’y cherche en vain l'idée d’inflammation , c’est-àdire d un feu , d’une flamme , consumant les tissus par un subit incendie. L’explication de cet axiome, dont le sens a été dénaturé par nos modernes réformateurs, c’est encore aux lois physiques qu il faut la demander. Si vous soumettez au foyer du microscope le mésentère d’une quenouille , et que vous stimuliez , c’est-à-dire piquiez un capillaire avec la pointe acérée d'un stylet, voici ce que vous observez : à peine l’instrument a-t-il percé la paroi du vaisseau , qu aussitôt les molécules liquides s’échappent par ce petit pertuis, et de toutes parts afjluent vers ce piant les colonnes sanguines les plus voisines du tuyau blessé. Il se passe là un singulier phénomène d’hydraulique . tant que les parois vasculaires ont opposé une résistance uniforme à la force expansive du liquide , les courants se sont mus d’une manière régulière, sans rétrograder , sans se heurter , sans se confondre. La résistance cesse-t-elle en un point, il se forme là un centre de fluxion, et aussitôt les globules accourent les uns dans le sens de l’impulsion de la pompe, d’autres en sens opposé, d’autres enfin en croisant la direction des premiers. Voilà la véritable explication du fameux axiome : ubi stimulus, ibi jluxus.
” Affirmer qu’il ne se passe rien de vital dans les capillaires, ce serait substituer une exagération à l’exagération que l’on reproche aux autres. Nous nous flatterions en vain de dire quelle est la nature intime du phénomène si mal nonmé inflammation. Nous avons montré qu’une dispi oportiou entre le volume des particules liquides et le diamètre des tuyaux déterminait une obstruction locale, et par suite tous les signes de ce qu’on est convenu d’appelei i injlamniation , mais cette cause mécanique ne peut pas toujours être invoquée ; il y a là quelque autre chose, phy-
DE LINFLAMMATION ET DE LA FIÈVItE.
siqueou vitale, je n’en sais rien, qu’on doit prendre en grande considération. »
Assurément, jusqu’ici, nous ne voyons pas sur quelles raisons solides se fonde M. Magendie pour attaquer le mot inflammation. En effet, ce n’est point, comme il le pense, à un simple afflux de sang que s’applique le mot dont il s’agit, mais bien à un acte morbide qui, s’il n’est pas étouffé à son origine, altère, décompose les parties solides et liquides, avec production de chaleur plus que normale, etc. Quant à l’explication de l’afflux du sang, q u’ elle soit parfaitement exacte ou non , cela ne change absolument rien au fond de la question : nous la retrouverons plus loin en exposant les recherches de M. Dubois ( d’Amiens ).
Mais poursuivons l’examen des considérations de M. Magendie sur le sujet qui nous occupe.
« Assistez à un cours de pathologie interne ou externe, à Paris , à Londres, à Copenhague : partout les idées sont les mêmes. Qu’un individu tombe dans le leu, on 1 en retire vivant: n’allez pas croire qu’il en sera quitte pour une lésion physique , qui a plus ou moins carbonisé ses téguments, obstrué ses vaisseaux , amené des secrétions anormales ; X inflammation , toujours l’inflammation est là pour tout expliquer, et pourtant qu explique-t-elle (0 •
» Dans une partie si bizarrement dite enflammee, les petits vaisseaux se dilatent par 1 afflux dune plus giande quantité de sang dans leurs cavités ; ils passent de 1 état de capillaires à l’état de ramuscules plus volumineux , et les liquides en les traversant marchent d’une manière saccadée; de là ces pulsations isochrones au pouls dont le malade a la conscience , et qui souvent même deviennent appréciables pour le médecin. »
(i) Certes , il faut que M. Magendie en veuille bien au mot inflammation pour en proscrire ainsi l’emploi, même quand il s agit à une lésion qui a carbonisé les téguments.
TllÉORIES SUIt i/lNFLAMMATION. 29
A l’occasion de quelques inflammations en particulier, M. Magendie revient sur les idées générales ci-dessus exprimées: dans un cas à' hépatisation (i) pulmonaire désignée sous le nom de grippe , une injection d’eau poussée dans l’artère pulmonaire ne revient pas par les veines du même nom. Il insiste sur cette imperméabilité , sur cette obstruction du réseau capillaire des poumons ; de là des épanchements, des extravasations, des infiltrations du sang altéré , ou du moins de ses principaux matériaux (globules, fibrine, sérum, matière colorante), puis il continue ainsi :
« Appellerez-vous cet état morbide ( hépatisation ) une inflammation ? Non seulement vous n’apprenez rien par cette expression métaphorique , mais même vous détournez 1 attention de la cause mécanique qui a produit la lésion. Ce n’est pas l’irritation des vaisseaux capillaires , c’est leur obstruction qui a déterminé l’arrêt du sang dans ces tuyaux , sa transsudation à travers leurs parois, et son infiltration dans le parenchyme pulmonaire. »
» Demandez à un de nos cliniciens ce que c’est qu’une pneumonie, il vous répondra que c’est une inflammation du poumon. Comment sait-on que Je poumon est enflammé ? parce qu’il offre telles altérations : pourquoi oflre-t il telles altérations ? parce qu’il est enflammé. C’est donc un cercle vicieux dans lequel on tourne sans s’en apercevoir. Pour en sortir, dit-il, il faut faire autrement 1 anatomie pathologique , et non pas à l 'instar d’un garçon d’amphithéâtre. »
Ces nouvelles réflexions de M. Magendie prouvent de plus en plus qu il ne comprend pas le mot inflammation dans le sens qui lui a été généralement donné. Tout ce que le savant physiologiste nous rapporte ici de l’anatomie pathologique des parties qui ont été enflammées , n’a rien
(i) M. Magendie plaisante, en passant, sur ce mot. Que cemotest bien trouvé! dit- il.
qui [misse légitimer l’antipathie que lui inspire le mot inflammation en général, et celui d inflammation du poumon en particulier. L'obstruction des vaisseaux capillaires, sur laquelle insiste M. Magendie, après tant d’autres, n’est point la cause , mais l’un des effets de ce qu’on appelle inflammation. Ce serait d’ailleurs se faire une singulière idée d’un acte aussi compliqué, que de le réduire ainsi à une simple oblitération des vaisseaux capillaires, oblitération qui peut avoir lieu dans une foule de cas où il n’existe aucune inflammation.
Citons un dernier passage de M. Magendie :
« La pathologie des membranes séreuses est encore à faire. Il n’est pas rare de trouver des liquides accumulés dans leur cavité, des fausses membranes disposées, soit par couches, soit sous forme de filaments, des dépôts purulents entre les mailles de leur parenchyme. Or, il n’y a qu’une seule cause capable de produire tous ces désordres; cette cause, vous l’avez déjà nommée : cest 1 inflammation. Oui, c’est elle qui fait que le sérum, lalhumine, la fibrine, s’échappent de leurs vaisseaux. Comment expliquer autrement que par l’action dun feu subtil ces extravasations liquides?... Voilà pourtant où on en est aujourd’hui relativement à ces questions... »
C’en est assez pour faire connaître les doctrines de M. Magendie sur l’inflammation. Que conclure, en dernière analyse, des passages qui viennent d être rapportés? Que le mot inflammation irrite beaucoup M. Magendie , mais que le célèbre physiologiste na pas encore été assez heureux, sans doute, pour en trouver un meilleur, puisqu il n’en propose aucun à la place de 1 ancien. Quant a Ï obstruction des vaisseaux de la partie dite enflammée, je répéterai qu’il ne nous la donne pas, je pense, pour quelque chose de nouveau, et que nous ne comprenons pas trop en quoi cette circonstance , qui nous paraît d ailleurs jouer un si grand rôle dans certains phénomènes observés