LÉSIONS PHYSIQUES DES MEMBRES
crainte de voir tomber en défaillance l’opéré, défaillance qui pouvait être due à l'hémorrhagie, à l'excès de douleur. Depuis l'invention de Morel, depuis que nous savons nous mettre en garde contre l’hémorr hagie, nous sommes d’une facilité extrême pour les amputations : nous ne tenons pas assez compte de la douleur, qui peut tuer aussitôt et aussi bien que l’hémorrhagie, car il y a des pertes nerveuses comme des pertes sanguines,
Il est des contre-indications fournies par la trop grande gravité du mal. Il est vrai que, dans ces cas, si l’on n’ampute pas, le malade est voué à une mort certaine ; mais alors si l’on ne sauve pas le malade, on ne compromet pas l’art, on ne grossit pas encore le chiffre déjà trop fort des revers. Ainsi, si deux membres sont brisés au point de nécessiter deux amputations sur le même sujet, doit-on les amputer tous deux le même jour ? Je sais qu’il est des chirurgiens qui répondraient par l’affirmative ; ils trouveraient même des faits pour appuyer leur opinion. En principe, je ne pense pas qu’on doive admettre une pareille pratique. Il a été fait des exceptions : ainsi on pourrait amputer les deux mains ou les deux pieds (Velpeau). Mais qu’on n’aille pas plus loin, et qu’on ne justifie pas l'opinion commune, qui veut que les chirurgiens ne demandent qu'à couper, et qu'ils sont au comble de leur joie quand, les ciseaux à la main, ils peuvent tailler en plein drap (4). J'ai eu à pratiquer une double amputation pendant que je faisais le service de l'hôpital Necker. C'était sur un ouvrier du chemin de fer de la rive gauche ; il eut un bras et une cuisse broyés par les wagons. Je désarticulai le bras et amputai la cuisse à la partie moyenne, et cela dans une seule et très courte séance ! laquelle séance restera longtemps gravée dans ma mémoire. Le malade cependant vécut plus de quinze jours, mais j’eus la douleur de le perdre au moment où la cicatrisation allait se compléter sur les deux moignons. L’autopsie cadavérique nous a montré une phlébite des vemes du moignon.
J'ai dit qu’il me faudrait revenir sur l'opportunité des amputations dans les cas de grands fracas des membres. Ici le livre de Bilguer, trop négligé, doit être pris en considération (2). Ce livre contient évidemment des exagérations; on y remarque surtout une confiance et un goût extraordinaire pour les baumes, les térébenthines et le quinquina qui ne peuvent être justifiés. Cependant Bilguer doit faire réfléchir les hommes qui sont très partisans des amputations, mais il est loin de justifier le titre de son livre, c'est-à-dire de faire rayer de la médecine opératoire l’article Amputation. Ge qui à nui à cet ouvrage, c’est une statistique mal faite, et ce qui pourra lüi nuire encore, c’est le peu de détails sur des faits importants, lesquels cependant permettent d'établir ceci : parmi les sujets qui, blessés par des
(4) Dionis, Traité des opérations, p. 733.
(2) Dissertation sur l’inutilité de l’amputation des membres, traduction de Tissot. Paris, 4778. Bilguer était chirurgien général des armées du roi de Prusse.
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projectiles, au lieu d’être amputés, ont seulement été pansés, ceux dont le temps pour la guérison à été noté, portent trois mois, quatre mois, sept mois, huit mois, dix mois et deux ans de traitement, et, parmi ces malades qui ont attendu si longtemps leur guérison, il en est de fort estropiés. Ainsi les blessés ont conservé la vie, mais elle leur a coûté cher. Il est vrai que l’amputation aurait pu les tuer.
Je crois que cette fameuse question des amputations après les grands fracas des membres ne doit plus être posée comme elle l’a été par l’Académie de chirurgie, si l’on veut en finir. En présence de ces lésions graves, s’il y a des raisons pour guérir en conservant le membre, il faut tenter de le conserver, sinon il faut l'amputer immédiatement. Ainsi la questiun de l’époque de l’amputation ne doit plus être posée et je ne crois pas qu'on puisse dire: Voilà un cas d’amputation, mais je n’exécuterai cette opération que plus tard. Je ne crois pas non plus que celui qui à dit d'abord : Il ne faut pas amputer, doive rester dans l'inaction, si plus tard il surgit une indication. Remarquez ensuite que ceux qui voulaient les amputations secondaires admettaient des cas graves qui nécessitaient l’'amputation immédiate. Ainsi il ne peut y avoir entre les véritables praticiens que des différences qui portent sur le pronostic et sur la confiance qu’on peut accorder aux forces de la nature. Telle lésion paraîtra très grave à un praticien, lequel voudra amputer, tandis que, selon un autre praticien, cette même lésion pourra être réparée par des pansements seuls et il ne faudra pas amputer: ce qui ne dit pas que ce dernier chirurgien n’amputera pas plus tard. Il faut bien convenir d’une chose : c’est que celui qui n’ampute pas immédiatement à l'espoir et de bonnes raisons d’espérer la conservation du membre, car il ne doit pas y avoir aujourd’hui de partisans de l’amputation secondaire par préméditation (1).