I. — Préparations morales
Si le chirurgien joint à un beau caractère une instruction solide et un esprit élevé, s'il a su faire de sa profession un culte et de son malade un ami , celui-ci puise dans ces belles qualités une confiance 1 qui double le courage qu'il avait, ou lui donne celui qu'il n'avait pas. C'est là la première des préparations morales; lieureusement , ces qualités ne sont pas rares chez les chirurgiens , et il est des hommes ;qui savent les comprendre et les apprécier.
Les malades sont quelquefois pusillanimes au dernier point , ou d'une sensibilité extrême; ils ont besoin d'être trompés ou encom-ages : pour cela, il faut ini talent et un esprit (pie personne ne pos-
(1) Voy. ma brochure sur les oi)cralions en phtsieurs temps. (Paris, iS^iH ; iii-8.) La on Irouvcra tous les (lévelopijemcnts <|uc comporle la (-irandeur de la question.
38 l>llOLÉ(iUMKNKS.
sédait mieux que Dupuytren ; il montrait aux premiers des enfants qui avaient supporté avec courage la même opération qu'ils repoussaient; il les faisait rougir quelquefois de se montrer moins courageux que des femmes débiles. Souvent même, quand l'opération était facile et légère, comme certaines fistules à l'anus, il les opérait à leur insu. Les malades d'une excessive sensibilité ont besoin de grands ménagements; chez eux, les émotions sont fortes, multipliées : on devra donc les prévenir, les éviter ou les adoucir. L'idée seule de l'opération glace d'effroi ces malheureux. Comment leur en dire le premiei- mot? surtout si de graves accidents ne sont pas encore venus leur en faire comprendre la nécessité , et si l'opération doit avoir lieu peu de temps après l'apparition de la maladie qui la nécessite? Ainsi , dans un cas de hernie étranglée, on est bientôt dans la nécessité de parler de l'opération au malade, et quelquefois avant qu'il connaisse tout le danger de sa position ; il est alors très difficile de le décider : mais si des vomissements de matières fécales ont lieu , le malade se résigne bientôt ; le chirurgien doit alors lui présenter cette opération comme légère, simple et facile.
Il est des opérations dont le nom seul exerce sur l'imagination des malades la plus fâcheuse influence : ainsi la taille est de ce nombre ; les détracteurs de cette opération ont tiré un grand parti de cette circonstance. Un calculeux avait juré de ne jamais se laisser tailler, parce que , selon lui , il ne pourrait survivre à une pareille opération ; Dupuytren lui dit que, la pierre étant au col de la vessie, il n'avait qu'une légère incision cà pratiquer pour l'extraire. Le malade demanda alors lui-même cette incision. L'illustre chirurgien pratiqua la taille dans toutes les règles, et fit l'extraction de trois calculs. L'opéré, replacé dans son lit , se jeta au cou de Dupuytren , en s'écriant qu'il supporterait vingt fois une pareille opération plutôt que de se laisser opérer de la taille une seule fois! J'ai sous les yeux un malade qui avait un abcès au jarret; il a renvoyé son premier médecin, qui avait déclaré qu'il fallait ouvrir cela; il s'est soumis à mon opération, parce (lucjelui ai dit qu'il n'y avait qu'à percer la tumeur. Voyez ([ucls égards on doit avoir pour l'imagination, et avec quel soin nous devons choisir les termes convenables pour faire agréer une opération a certains malades !
Quelquefois le malade alfcctc un courage qu'il n'a pas; il feint une espèce de bravoure ((ui lui fait éloulfer toute plainte. l*our cela, il est obligé à une dépense considérable de forces; immédiatement après l'opération , ces faux braves tombent qu(!l(picfois dans un accablement dont ils no peuvent sortir. Le chinugion devra reinar- (juer cette particularité, et prévenir le malade des dangers d'une pareille simulation.
Ol'ÉUATlONS m GÉNÉllAL. 39
Ce n'est pas seulement la crainte de la mort et de la douleur qui tait redouter l'opération , ce sont quelquefois les diflbrraités qui peuvent en résulter. Mais avant tout l'homme veut vivre. La Fontaine a dit :
Qu'on me rende impotent,
Cul-de-jatte, goutteux, manchot; pourvu qu'en somme Je vive, c'est assez , je suis plus que content.
Cependant, s'il doit y avoir difformité, mutilation, le chirurgien aura à cacher une partie de la vérité en amoindrissant aux yeux du malade les résultats de cette opération. Quelquefois c'est un ouvrier , un père de famille que l'on va placer dans l'impossibilité de travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants; il est alors doublement malheureux : on doit le consoler et lui promettre de devenir son bienfaiteur et son protecteur. Le chirurgien doit prouver ici que si son cœur se ferme aux' émotions qui pourraient compromettre le résultat d'une opération , il sait être sensible aux autres douleurs. Il usera donc de sa position et de sa fortune pour améliorer le sort du malheureux qui vient d'être mutilé. Que de grandes et belles choses auraient pu réaliser certains chirurgiens, si leur âme eût été en rapport avec leur talent et leur fortune !
Une fois le malade décidé à l'opération , il faut lui laisser ignorer le jour, l'heure de l'opération ; parce que tout le temps qu'il mettrait à attendre se passerait en angoisses. Quelquefois même on ne doit décider le malade à l'opération que quand tous les préparatifs nécessaires sont faits ; elle est exécutée immédiatement après qu'elle a été acceptée ; on prend alors le malade au mot. Dans ce cas , les agents thérapeutiques employés pour disposer favorablement l'orga- • nisme ont été donnés sous le titre de moyens dirigés contre la maladie qui nécessite l'opération. On peut ainsi mettre de côté la question de savoir si , pour éviter les émotions , on doit s'abstenir de toute préparation; il. n'y a qu'à présenter les agents thérapeutiques comme une suite de traitement déjà commencé. Ne pourrait-on pas dire au malade qu'on va faire un essai pour savoir s'il est suffisamment intluencé par le chloroforme, et opérer réellement pendant l'action anesthésique?
Il n'est pas nécessaire d'employer ces précautions chez tous les malades ; il en est, au contraire, qui demandent à être préparés à l'opération : les moyens usités, en pareil cas , ne font qu'augmenter les espérances qu'ils ont conçues du succès Quelques uns de ces malades aiment ([u'ori les entretienne des détails de l'opération : comme on le pense bien , le chirurgien devra , dans ces conversations , adoucir les termes, et omettre ce qu'il y a de terrible dans l'événement qui va se
[\0 rUOLÉGOMÈNES.
passer, car le courage n'est pas toujours en rapport avec le dire du malade.