‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoire (volume 3)Chapitre 93 sur 302 · DES VI «US · texte numérisé non relu

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dance à se précipiter sur tous les objets et désir de les mordre; yeux cliassieux, regard sinistre, sueur qui tombe sur les pattes, poils hérissés sur le dos; les autres chiens le fuient : un instinct particulier semble l'éloigner des objets que l'écume de sa bouche a touchés. La fureur du chien augmente, il s'attaque même à son maître ; marche .chancelante, le plus souvent horreur de l'eau; à la vue de tout ce qui représente le brillant de la surface d'un liquide, le chien s'agite violemment; enfin il s'abat et meurt dans les convulsions. La rage est quelquefois annoncée chez les chiens par un dérangement dans leurs habitudes ordinaires; on les voit ramasser de la paille, des morceaux de papier ou les plus petits objets qui sont sur le sol. Ce sont surtout les jeunes chiens qui présentent ces phénomènes.

D'ailleurs il manque souvent quelques traits au tableau que je viens de tracer de la rage, et on a vu des chiens enragés boire et mangQr sans peine : ainsi le symptôme appelé hydrophobie n'est pas plus constant chez les animaux que chez l'homme.

Etudions maintenant la rage chez l'homme.

Causes. Invasion. — Sur l'éUologie de cette maladie règne une obscurité que je ne tenterai pas de dissiper. Ici, d'ailleurs, la rage ne doit être étudiée que comme complication des plaies : aussi éviterai-je les questions de savoir comment naît la rage chez les chiens, si elle peut être spontanée chez l'homme, si elle est toujours contagieuse, si elle dépend d'un virus. Ce virus, je l'admets sans discussion : c'est l'agent qui fait qu'à la suite d'une morsure faite par un animal qui se trouve dans l'état que je viens de représenter, apparaissent les phénomènes qui vont bientôt être décrits.

L'époque moyenne du développement de la rage est entre le trentième et le quarantième jour de la blessure. Hunter fixe à dix-sept mois l'époque la plus éloignée; après viennent des estimations qui vont de trois à trente ans ; mais les faits qui leur servent de base doivent être acceptés avec méfiance. Comment un virus dont les effets sont si terribles peut-il rester si longtemps innocent dans le sein do nos tissus? Faut-il, pour que son action se révèle, que les propriétés de la vie se mettent en rapport avec celles du virus? Mais nous ne connaissons ni celles-ci ni les autres ; nous ne pouvons donc que conjecturer. Quoi qu'il en soit, c'est ordinairement à la suite d'une vive émotion que la rage éclate. Ce qui contribue le plus à son développement, c'est l'idée que l'animal qui a mordu est enrag(! : cette pensée seule, d'après quelques pathologistcs, peut déterminer la rage. Selon eux, dos malades qui avaient déjà offert des symptômes d'hydropliobie -oxit dû leur guérison à la présence du chien qu'on leur a montré en parfaite santé.

^yni|>(«inies. — Voici une observation d'une rage bien caraclé-

risée qui vaudra bien uno dcsci iplion ; je la donne telle qu'elle a été rédigée au lit même du malade, en l82/i, pendant que j'étais interne à l'Hôtel-Dieu de Marseille.

Corel (Jean-Thomas), âgé de quatorze ans, d'un caractère gai et présentant à peu près tous les autres attributs de ce que l'on appelle tempérament sanguin, fut mordu il y a environ trois mois par un chien que l'on dit enragé et qui fut tué. Les cicatrices de la morsure, qui eut lieu à la partie antérieure et moyenne de la jambe droite, se firent assezpromptement, sans que les moyens que là prudence dicte, en pareil cas, aient été employés : cependant le jeune Corel jouit d'une bonne santé jusqu'au H décembre. Dans la nuit, il voiten songe des brasiers ardents sur lesquels il croit être préciplé : alors il est épouvanté; il s'agite fortement, et revient de ce songe en se plaignant d'une douleur dans la poitrine et d'une légère difficulté dans lares- IDiration. Le 12 au matin, il se lève; il n'a plus son air de gaieté ordinaire; il est morose, taciturne : cependant il veut déjeuner, mais il refuse obstinément de boire. Il est amené à l'Hôtel-Dieu à midi; je n'eus pas occasion de l'observer à la visite de trois heures ; mais on m'a dit qu'il ne présenta aucUn symptôme tranché de la rage. A la visite de huit heures du soir, étant à la suite du chirurgien chef-interne en qualité de chirurgien de garde, je pus observer les symptômes suivants : face animée, langue rouge, pouls peu développe, mais très accéléré et comme tremblotant, agitation continuelle qui se prolonge pendant toute la nuit suivante; il pousse quelques cris; il refuse toute sorte de liquides. Le 'la au -malin, il est examiné par le médecin en chef , qui ne fut pas longtemps a reconnaître la rage, soit aux mouvements convulsifs de tous les membres, a la grande dilliculté de là déglutition, soit à un crachotement conthmel d'une salive écumeuse, soit enlin à la dyspnée et a un sentiment particulier de constriction à la gorge. Mais ce qui confirme encore mieux lé diagnostic de celte effroyable maladie, ce soiit les yeux élincelants, hagards, ce regard étonné, et quelquefois ces traits furieux de la face tires en avant et lui donnant l'aspect d'un museau de chien, cette horreur pour' les liquides, si prononcée chez Corel, qu'il suflit d'en dire le nom ou de lui montrer un corps luisant pour qu'il entre en fureur et qu'il ôiîre le spectacle le 'plus déchirant. Cependant, malgré la violence'du'màl.'il à quelques moments lucides pendant lesquels il répoiid catégoriquément aux questions qu'on lui fail. Un lui demande s'il ii'a jamais été mordu par un chien; il répond qu'il l'a été il y a trois mois, et montre brusquement deux petites cicatrices à la partie antérieure et moyenne de la jambe droite. Saignée du bras; un quart d'heure' après, excision des cicatrices indiquées qui n'avaient pas changé d'aspect, cautérisation avec le fer chaull'é àblanc, pansement

avec la clmrpie imbibée de vinaigre. Nulle expression tle douleur de la part du malade. On soupçonne l'existence de deux petites vésicules sous la langue; on procède à leur recherche; on croit les apercevoir à la lace intérieure de cet organe, sur les côtés de son frein ; la gauche est plus marquée. Excision des pustules, cautérisation avec le beurre d'antimoine, potion avec dix grains de musc, douze sangsues autour du cou. Le malade est lié sur son lit; tous les symptômes s'exaspèrent de nouveau ; il crie qu'il va être étouifé; il demande les secours de la religion; il urine à tout moment. Les lèvres deviennent livides; la conjonctive est injectée; les yeux ne peuvent plus supporter la lumière; l'impression de l'air augmente sa fureur; la rougeur des joues est tantôt bornée, tantôt diffuse; il imite la voix du chien; il silïle; ses cheveux sont hérissés; il dit qu'une corde lui serre le cou; on s'efforce inutilement de lui l'aire avaler quelques cuillerées de liquide; les convulsions vont toujours en augmentant; le pouls devient insensible; il y a aphonie; une sueur froide couvre son corps; il expire après dix minutes d'agonie, trente-six heures après l'invasion de la rage, et après avoir montré dans certains moments une présence d'esprit et une résignation admirables.

Auatoniie patltolo^itltae. — Tète. — Aucune lésion bien prononcée; l'arachnoïde cependant paraît un peu injectée.

Poitrine. — Tout dans l'état naturel.

Abdomen. — Rapetissement du ventricule, et surtout de la vessie: celle-ci ressemble, par son volume et sa consistance, à une matrice à l'état de repos ; le reste des organes de cette cavité ne présente rien de notable.

Les conduits aériens et l'œsophage ont été examinés ; aucune phlogose; la glotte est manifestement rétrécie ; on a trouvé du liquide clair (.'t filant dans l'arrière-bouche.

L'examen du rachis a présenté une injonction bien marquée de ses membranes, une once à peu près d'une sérosité limpide.

L'incubation a duré trois mois chez ce jeune sujet; elle est ordinairement de moins longue durée. La cicatrice , au moment de l'invasion, n'a présenté aucun changement, et de là ne se sont pas irradiées des douleurs qui seraient allées vers le tronc. Je dois dire que je n'ai jamais observé ce phénomène, que presque tous les auteurs ont noté; j'ai cependant vu trois cas de rage à l'Ilôtel-Dieu de Marseille et autant dans les hôpitaux de Paris. C'est après un songe elfrayant que la rage s'est déclarée, ce qui concorde avec le dire des auteurs sur les émotions qui précèdent l'invasion. L'horreur des liquides a été très prononcée, la photophobie aussi : mais ces synqîtômes ne sçnt pas plus constants chez l'homme que chez les animaux.

L'émission involontaire des urines, très bien constatée chez Corel ,

n'a pas (Hc nof/'O parles auteurs que j'ai consultés. Je ne garantis pas le l'ait de l'existence des deux vésicules que j'ai cru voir sur les côtés du ircin de la langue; il était trop difficile d'examiner cette région pour qu'aucune erreur n'ait été commise , môme par ceux qui alors avaient plus l'habitude que moi de l'observation. J'ai bien constaté le sifflement. La déformation de la face , si fortement tirée en avant chez ce sujet, ni'explique l'exagération populaire qui représente l'enragé avec un museau de chien. Je ferai remarquer que les vomissements et les selles notés par les auteurs comme ayant lieu assez souvent n'ont pas été constatés ici. Cette observation offre , entre autres détails remarquables , des nnioments d'intermittence très prononcés. L'autopsie a présenté de particulier le rapetissement extrême de la vessie, une diminution de la glotte , une injection des membranes du rachis et du liquide dans ce canal. Mais ces lésions ne sont pas constantes, et, au lieu de les rencontrer dans ces appareils d'organe , on peut les trouver dans le ventre , dans la tête , dans la poitrine ; et quelles qu'elles soient, elles n'expliquent jamais entièrement cette scène effrayante offerte par le malheureux Corel. D'ailleurs il peut y avoir, avec cet ensemble de symptômes, absence complète d'altérations organiques appréciables par nos sens. La logique nous permet d'admettre que le système nerveux joue le principal rôle ici ; aller au-delà , c'est entrer dans une voie sans issue, jusqu'à présent du moins.

Pi'OKiosiic. — Rien de plus grave que le pronostic de la rage confirmée ; elle est mortelle.

Traitciiteitt. — La liste des moyens proposés contre la rage est plus longue encore que celle destinée au traitement de la morsure de la vipère ; mais si l'on peut anvancer que contre cette dernière maladie tous ont eu des succès, on pourrait , sans être taxé d'exagération, dire qu'aucun n'a réussi quand la rage a été confirmée. La classe nombreuse et variée des antispasmodiques , des narcotiques , des toniques , des excitants , des antiphlogistisgues , des diaphorétiques : tous les moyens enfin que la science avoue , et même ceux qu'elle n'avoue pas , ont été mis à contribution. Le rationalisme a donc échoué comme l'empirisme. Plusieurs praticiens espèrent encore en la belladone, à la dose de plusieurs grains qu'on augmente jusqu'au narcotisme; le calomel ou le mercure en frictions jusqu'à la salivation compte encore des partisans. Marochetti , qui croit à la formation de deux pustules sur les côtés du frein de la langue, conseille de les ouvrir et de les cautériser; on administre ensuite la décoction de genêt. Les injections dans les veines d'eau simple, ou dans la(]uelle de l'opium gommeux a été dissous, les unes proposées par M. Magendie, les autres par Dupuytreu, n'ont obteim aucun succès complet.

Un pareil résultat est fait pour jeter le découragement dans l'esprit

DES VUUiS. ÔVO

ides praticiens: cependant il doit ne laisser perdre aucune occasion I d'expérimenter.

La rage une fois déclarée étant mortelle, il faut chercher à la pré- • venir ; pour cela on aura égard aux phénomènes qui se passeront chez l'animal qui a mordu; mais s'il a fui ou s'il a été tué avant qu'il en ] présente assez pour caractériser la rage, ce qui arrive souvent, le 1 blessé se trouve dans un cruel embarras. Si l'animal s'est échappé, il me reste aucun moyen de connaître son état, et s'il a été sacrifié, il en I reste bien peu. Peut-on aujourd'hui se fier aux expériences suivantes? 1 Du pain , de la viande sont imbibés du sang ou des sucs qui coulent de la plaie du chien mort : on offre ces aliments à un autre chien; s'il les mange, il n'y a pas eu rage; s'd les refuse , l'animal tué était enragé! Ou bien, selon le conseil de J.-L. Petit, on frotte avec un morceau de viande les dents, les gencives du chien tué; on le présente à un chien en bonne santé : s'il refuse en criant, en hurlant, il y avait rage ; sinon , elle n'exislait pas ! Ce qu'on peut craindre , c'est que le chien bien portant et en bon appétit avale tous ces morceaux que vous lui offrirez, et qu'il vous laisse ainsi dans une sécurité dangereuse. Il faut donc, au moindre soupçon, employer comme préservatifs les moyens généraux déjà indiqués, et cela selon la constitution du sujet; mais par-dessus tout la cautérisation. Pendant que l'on fait chauffer le fer jusqu'au blanc, le chirurgien débridera la plaie sans nul ménagement pour les tissus , quels qu'ils soient. Il faut, si la surface traumatique est trop mâchée, enlever tous les tissus sur lesquels elle repose ; et même si la partie blessée est peu considérable , on devra l'extirper: ainsi un doigt, le nez, une oreille, seront sacrifiés , si la blessure est profonde et étendue. Après le débridement ou l'amputation , on peut appliquer sur la plaie plusieurs ventouses qu'on renouvellera promptement et sans perdre une minute; on appliquera le f(;u et le feu seul; les autres caustiques ne sont pas assez énergiques. Je me rappellerai toujours deux individus qui furent mordus à Marseille par le même chien: l'un d'eux fut cautérisé par le fer chaud, l'autre par le beurre d'antimoine; chez celui-ci la rage se déclara, l'autre n'en a jamais éprouvé le moindre symptôme.

Je ne puis trop recommander aux praticiens d'employer tous les moyens possibles pour obtenir l'entière confiance du malade, afin de pouvoir agir sur son moral, qui joue un si grand rôle dans cette maladie. C'est ici que l'esprit d'à-propos, qu'une connaissance profonde 1 de l'homme, sont nécessaires au praticien, s'il veut réussir. Que le nom de cette maladie ne soit jamais prononcé devant celui qui a été mordu par un chien ; que tout ce qui rappelle cette malheureuse circonstance soit éloigné de son esprit.

J'ai dit que l'horreur de l'eau n'est pas un symptôme constant de la

rage; j'ajoute que l'iiydropliobio peut exister dans cerlaiiies maladies qui ne sont pas la rage ; on a même vu des femmes enceintes hydropliobes et ne plus l'être après l'accoucliement. L'oubli de cette particularité pourrait faire tomber les praticiens dans de cruelles erreurs ; le fait suivant ne sortira jamais de ma mémoire :

Dans un hôpital d'une grande ville mourut un malade réellement enragé. Peu de temps après, un homme, ayant une angine très intense, fut reçu dans le même hôpital et couché dans la même salle. L'esprit du médecin était encore frappé du spectacle offert par le malheureux qui venait de succomber. L'élève de garde lui dit, à sa visite, qu'il avait reçu un malade qui avait refusé de boire ; l'idée de la rage se présente à l'instant ; on aborde le patient, on lui dit de boire : il répond qu'il ne le pourrait pas, qu'il serait impossible au liquide de passer par son gosier; on insiste, il refuse; on veut le forcer, il se défend ; on le lie, il entre en convulsion ; on cautérise le dessous de la langue, il meurt dans la journée ! L'autopsie a démontré que ce malheureux était affecté d'une angine très intense qui ne lui permettait pas la déglutition des liquides. Après ces détails, les commentaires sont inutiles. Voyez quel malheur une forte prévention peut occasionner !

B. Morve, — On avait observé la transmission de la morve du cheval à l'homme dès le commencement du xi.v^ siècle ; mais les faits restaient stériles dans les annales de la science, et les livres de médecine n'en faisaient nulle mention. Dans ces derniers temps, Elliotson et M. Rayer (1) ont appelé l'attention sur cette partie de la pathologie. Depuis, les observations qui s'y rapportent se multiplient, et les rapports de la morve humaine avec la morve chevaline sont de mieux en mieux connus. Je n'ai pas à faire l'histoire de la mors^e chez le solipède ni même chez l'homme ; c'est par le vétérinaire et le médecin que cette tâche doit plus particulièrement être remplie, car la morve est une maladie essentiellement générale, et sa transmission à l'homme a lieu le plus souvent par infection. Mais comme elle peut s'opérer aussi par inoculation, et constituer ainsi une grave complication des plaies, je dois iracer ici les principaux caractères de la morve et les phénomènes qu'elle produit sur l'homme quand elle lui est transmise.

Et, d'abord, une explication sur le mot morve. On l'a emprunté aux vétérinaires pour désigner une maladie dont un des caractères saillants est l'écoulement par les narines d'une plus ou moins grande quantité

(1) De la morve cl du fniciii chez l'homme {Mémoires de VAcadémie de médecine. 1837, (. VI, p, (j-1'6 et siiiv.). — finllelin do IWcndémie royale de médecine, t. lir. A. Tardicu, De la morve et du farcin cl.ronique chez IV.omme. Paris, 4843, in-4.

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