‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoireChapitre 11 sur 266 · XXII ÉLOGE DE VIDAL (DE CASSIS · texte numérisé non relu

XXII ÉLOGE DE VIDAL (DE CASSIS

s’en était servi pour battre en brèche la théorie qu’on lui avait si longtemps opposée.

Il n’a pas pu ne point apprécier les conséquences de cette nouvelle théorie, à laquelle de nombreuses expériences semblent donner dès à présent une grande valeur. En ne l’acceptant pas, on dirait qu’il a cédé à un penchant de son esprit, qui le mettait en défiance contre les idées des novateurs, ou bien qu'il a voulu, pour se prononcer, attendre la consécration du temps, et la certitude de ne point avoir à désavouer plus tard ne théorie dont on eût pu l’accuser de s’être fait le partisan, parce qu’elle ruinait le système de son adversaire.

Une autre proposition non moins importante que la précédente était considérée par M. Ricord comme une loi immuable ; je veux parler de la noncontagion des accidents constitutionnels de la syphilis. S'appuyant sur l'observation clinique, Vidal soutenait la possibilité de la transmission de ces accidents ; il crut même avoir inoculé une plaque muqueuse ; plusieurs faits semblables d’inoculation ne tardèrent pas à être publiés. Les tribunaux, forcés de prendre parti dans la question, admirent bientôt la contagion des plaques muqueuses de l’enfant à la nourrice.

L'opinion se prononçait décidément dans le même sens; mais M. Ricord ne se tenait pas pour battu : il répondait qu'avant en vain tenté d’inoculer le produit de sécrétion des plaques muqueuses sur le malade déjà contaminé, il avait toujours échoué. De même qu'il avait soutenu qu'il n’y à pas d’observations authentiques d’ulcères qui, détruits avant les cinq premiers jours qui suivent un coit infectant ou tout autre mode de contagion, aient donné lieu ensuite à des symptômes secondaires, il mettait au défi qu’on le rendît témoin d’une inoculation de plaques muqueuses. Les faits qui lui étaient opposés n'étaient, disait-1l, autre chose que le résultat d’une erreur de diagnostic : on avait pris un chancre pour une plaque muqueuse.

On était mal à l’aise pour répondre à une pareille argumentation, et, si l'on ne se rendait pas, on était exposé à des plaisanteries qui représentaient

l’opposant comme un homme candide, croyant trop à l'amitié, et ne sachant

rien de la perfidie des femmes.

Vidal, lui aussi, aimait à plaisanter ; mais il trouvait le sujet trop grave, n’oubliant pas qu'il y avait là une question d'humanité au-dessus de la question de doctrine. Il rappelait les travaux de Wallace, de Waller, et de bien d’autres, qui lui semblaient avoir plus de valeur que des plaisanteries; mais l'opinion contraire à la sienne avait toujours ses partisans.

Aujourd'hui, les choses ont changé. Après les expériences qui viennent”

d’être faites à l'hôpital Saint-Louis, la possibilité de la transmission de la syphilis par le produit de la sécrétion des plaques muqueuses paraît admise par les partisans les plus fervents de l'opinion contraire. Que n’a-t-il été donné à Vidal d'assister au triomphe d’une idée qu'il avait défendue comme s’il en avait été le père! Que n’a-t-il vécu assez pour entendre invoquer son

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opinion par son adversaire, qui, en avouant son erreur, regrettait généreusement que Vidal n’eût pas eu la part qui devait lui revenir dans la discussion (1)!

Si Vidal avait assisté à cette séance de l’Académie, qui, suivant une expression remarquée, à été un événement, il eût Compris qu'il grandissait dans l'opinion publiques mais son adversaire eût été à ses yeux peut-être aussi grand dans son échec qu'il l'était entouré de la foule enthousiaste qui l’égarait en l’empêchant de se recueillir.

Après vous avoir entretenus de Vidal comme chirurgien, comme auteur et comme journaliste, il ne me reste plus, messieurs, qu'à retracer devant vous quelques-uns des événements les plus notables de la vie de notre collègue.

Quand je lis l’histoire d’un homme qui a brillé dans les sciences, dans les lettres ou dans les arts, rien ne m'intéresse autant que l’époque où, loin de sa famille, il a dû souffrir de la faim et du froid.

Au point de vue psychologique, c’est une étude d’un grand intérêt. Parmi ceux qui ont souffert, il y en a quelques-uns qui, exagérant leurs souffrances, cherchent à monter en apitoyant et en tendant la main. Ils deviennent rarement l'honneur du corps qui les recueille ; d’autres, et c’est le plus grand nombre, disons-le bien haut à l'honneur de la pauvreté, entrent dans l’arène sans se préoccuper des difficultés, et mettent bien au-dessus des douleurs du corps et des joies de la richesse la célébrité et la gloire, qu'il est si doux de rêver quand on est jeune. |

Vidal vint à Paris avec de l'ambition, du courage, et de l'admiration pour toutes les grandes choses. La misère ne l’effraya jamais; je ne crois pas même qu'il se soit demandé si, avec les cent francs que son père lui envoyait chaque mois, il était riche ou pauvre. Aussi ce fut moins pour avoir de l'argent que pour répandre le trop-plein de son esprit qu’il devint, avec M. Goyrand, le collaborateur du fondateur de la Gazette des hôpitaux.

Il était docteur depuis un an, lorsqu'il commença à essayer ses forces dans le concours de l'agrégation en médecine qui s’euvrit le 5 août 1829.

Ayant échoué, il se présenta, le 1° mars 1830, au concours de l’agrégation en chirurgie. Puis, ayant échoué encore, il ne se découragea pas. Descendant des Phocéens, qui, jetant une pierge à à la mer, juraient de ne revenir, s'ils n'étaient pas vainqueurs, qu'au jour où la pierre surnagerait, il attendit une nouvelle lutte avec toute l’ardeur d’un homme qui a conscience de sa valeur.

Un nouveau concours pour l'agrégation en médecine s'étant ouvert en 1832, ses efforts, cette fois, furent couronnés de succès, et il devint grégé, n'ayant encore que vingt-neuf ans.

L'année suivante, il fut nommé chirurgien du Bureau central. Il put alors

se Agaposer de ses luttes.

(1) Bulletin de l’Académie de médecine, t, XXIV, p. 931 et suiv.

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Envoyé à Aix par M. ‘Thiers pour donner des soins aux cholériques, il fut décoré à son retour, et le conseil municipal lui offrit deux ou trois mille francs de livres, qu'il a voulu léguer à la ville qui les lui avait donnés.

Les quelques années qui suivirent son entrée au Bureau central et à l'École de médecine furent sans doute les moins tristes de sa vie. Lié avec des littérateurs dont l'esprit répondait au sien, il eût été heureux, si une maladie, qui avait troublé son adolescence, n'avait déjà commencé à lui faire craindre quelque lésion grave du côté des reins.

Peu à peu son humeur s’assombrit, sa raillerie devint plus mordante. S’efforcant de cacher ses souffrances qui grandissaient, il fréquentait les hommes heureux et jeunes, et son rire souvent n'était pas moins bruyant que le leur.

Mais il souffrait, et je pense encore aujourd’hui avec tristesse qu'un jour j'ai pu ajouter à son découragement par des articles de journaux, dont il ne s’est vengé qu’en se montrant envers moi aussi bienveillant que si je ne lui avais causé aucun déplaisir.

Vidal n’a pas eu seulement de longues souffrances physiques, il a eu le chagrin de ne pas atteindre le but auquel il avait le droit de prétendre. Trop droit pour prendre le chemin que d’autres suivent en baissant la tête, il se vit dépasser dans la carrière des honneurs par des hommes qui lui étaient inférieurs. Mais que sont les déceptions à côté du malheur qui devait le frapper ? Il avait un fils d’une figure charmante, et d’une intelligence plus charmante encore. Un pareil enfant est la compensation de toutes les souffrances de la vie pour un homme qui a eu plus de déceptions que de joies. Quand surtout on à dû consumer sa jeunesse dans des luttes où le travail n'est jamais sûr de son salaire, il est bien doux de recommencer à vivre dans son enfant, et d’avoir pour lui des espérances que l’on ne peut plus avoir pour soi. Vidal se plaisait à trouver chez son fils le germe des qualités qui rendent heureux et de celles qui élèvent au-dessus des autres hommes ceux qui en sont doués. Ce bonheur, hélas ! devait être pour lui de bien courte durée !

Quand il eut bien admiré son enfant, quand il eut la conviction qu’aucun autre ne pouvait avoir plus d'esprit et être meilleur, il s’aperçut un jour qu’un mal, qui ne vous laisse vivre qu'au prix d’une affreuse difformité, allait ruiner toute sa joie en dissipant tous les rêves qu’il avait faits pour son fils. D'abord, fier de lui, il dut bientôt se résoudre à en avoir pitié; mais son affection n’en devint pas moins tendre.

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