TUMEURS CHARBONNEUSES
En parlant des plaies avec inoculation, j'ai décrit une maladie que l’homme devait à ses rapports avec les animaux : la morve. Nous pouvons encore puiser dans ces rapports une autre affection d’une extrême gravité, les tumeurs charbonneuses. On peut d’ailleurs voir survenir, sans contagion préalable, une de ces tumeurs, le charbon symptomatique, par exemple, celui qui est précédé par une altération profonde du sang.
Les tumeurs charbonneuses sont : 4° le charbon proprement dit, 2° la pustule maligne.
L'histoire des affections charbonneuses, soit chez les animaux, soit chez
‘homme, prouve que c'est le charbon qui recèle le principe contagieux, et que c’est presque toujours chez les animaux que se développe ce poison : aussi, chez eux, on observe toujours le charbon, qui est très rare chez l'homme, tandis que la pustule maligne n'appartient qu'à lui.
Je commencerai donc l’histoire des tumeurs charbonneuses par un aperçu du charbon chez les animaux, car là est le point de départ des tumeurs gangréneuses graves dont l’homme est affecté. Cet aperçu devra être considéré comme l'étiologie des tumeurs charbonneuses, que j'aurai à décrire après. Mais comme l’homme peut être aussi atteint du charbon, indépendamment de toute espèce de contagion et à la suite d’une maladie générale analogue à celle des animaux, je décrirai après le charbon chez l’homme. Ainsi, à l'opposé des auteurs, contrairement même à ce que j'ai écrit dans ma première édition, je traiterai du charbon avant de décrire la pustule maligne, ce qui est beaucoup plus logique, car la pustule maligne vient du charbon : la placer avant lui, c’est placer l'effet avant la cause,
ARTICLE: Ier; Charbon.
$ 1. — Charbon chez les animaux.
Le charbon peut se montrer chez les principales espèces de mammifères et chez quelques oiseaux : les ruminants, tels que les bœufs, les chevaux, les moutons, en sont le plus souvent atteints; viennent ensuite le cheval, l’âne, le mulet, le porc; puis les carnivores, les chiens, les loups; enfin, par exception, les oiseaux de basse-cour.
Les circonstances dans lesquelles on à vu naître cette maladie se rapportent à un défaut d'hygiène. Ainsi, c'est l'habitation dans des lieux bas et marécageux pour les mammifères; pour les oiseaux de basse-cour, on note la saleté, les émanätions fétides des lieux qui les abritent pendant la nuit. Les aliments ont une grande influence sur les mammifères : ainsi ils sont plus souvent affectés à la suite des grandes chaleurs de l'été, quand, par lPinondation des prairies, les fourrages ont été mouillés, et, comme on le dit, vasés et couverts d'insectes en putréfaction. Le charbon alors peut être épidémique. On a aussi accusé l'alimentation exclusive par les foins noyveaux ou le trèfle, Quant aux boissons, ce sont les eaux bourbeuses Stagnantes qui ont été rangées parmi les causes de la maladie.
Toutes ces circonstances doivent altérer profondément le sang et la nutrition. Les fatigues excessives dont on accable certains animaux, qui sont alors, comme on le dit, surmenés, sont de nature à altérer le sang au point de produire, comme les causes hygiéniques déjà indiquées, l'affection charbonneuse, qui n’est pas absolument liée à la circonstance d’une tumeur extérieure. Le sang, en effet, peut contenir le principe charbonneux dont les Conséquences sont excessivement graves : il y aura alors les symptômes
généraux du charbon, les mêmes altérations cadavériques qui se lient à l'existence de ce charbon, lequel apparaît sous forme d’engorgements dans le foie, la rate, les poumons, sans que nulle tumeur se montre à l'extérieur. C'est ce que Chabert à appelé la fièvre charbonneuse.
Les symptômes locaux et généraux du charbon chez les animaux ressemblent à ceux du charbon de l’homme, qui va être décrit. Je me contenterai de dire ici que les phénomènes locaux sont divisés en deux périodes : une inflammatoire, caractérisée par une vive douleur; une gangréneuse, caractérisée par la cessation de la douleur, par des phlyctènes et la coloration d’un noir de charbon. Je sais bien que toutes ces tumeurs charbonneuses des animaux ne sont pas noires, puisque l’on a admis chez eux un charbon blanc; mais c’est là une exception qu'il suffit de signaler.
Il est certain que le charbon qui se lie à une altération profonde du sang doit avoir son principe répandu dans tout l'animal. Il faut donc que l’homme s’en éloigne dès que l'animal est affecté. L'expérience a prouvé que le virus était dans l'humeur sanieuse provenant des tumeurs charbonneuses des animaux, dans le sang, dans le mucus sécrété par la muqueuse de la gorge, .par celle du rectum, et qu'il adhérait à la peau, aux poils. Bien plus, le poison peut être pris par des insectes qui le font voyager pour aller le déposer sur d’autres animaux, surtout sur l’homme.
On à discuté pour savoir si la chair des animaux charbonneux pouvait être nuisible. Je traiterai cette question plus tard.
Les humeurs précédemment indiquées introduites directement dans le sang, ou seulement déposées sur une muqueuse ou sur la peau, peuvent produire une tumeur charbonneuse malgré la présence de l’épiderme. On conçoit que parmi ces modes de contagion, l'introduction directe du virus dans le sang doive être la plus efficace, comme l’a prouvé Leuret, et que l'inoculation sera plus souvent suivie d’effet que le simple dépôt sur l’épiderme; de plus, sur une peau fine, il y a des chances plus nombreuses pour la contagion que sur une peau calleuse. Ce qui doit être noté ici, c’est que le virus n’est pas détruit par la mort de l’animal dans lequel il a pris paissance : aussi les bouchers qui, en dépecant, en transportant les animaux, se souillent de leur sang, sont-ils exposés à la contagion. Bien plus, le virus n'abandonne pas les dépouilles des animaux soumises aux procédés que l’industrie emploie pour les utiliser : ainsi les laines lavées, cardées, peuvent encore recéler le principe contagieux; les peaux ne le perdent pas même ‘après le tannage; seulement je pense, comme je le dirai plus tard, qu’alors le virus a des effets moins compromettants pour la vie.
$ 2. — Charbon chez l’homme.
Causes.— Ce que j'ai dit précédemment des circonstances qui favorisent le développement du charbon des animaux peut s'appliquer en partie à
l'homme : elles se rapportent à des conditions hygiéniques malheureuses. Ainsi, les individus qui deviennent charbonneux sont surtout ceux qui se nourrissent mal ou qui ne se nourrissent pas suffisamment. La privation du vin, l'usage d'eaux malsaines, le travail excessif à l’ardeur du soleil, à un âge où l'homme des champs est pour ainsi dire surmené, sont favorables au développement du même charbon que nous avons vu tantôt se développer chez les animaux, c’est-à-dire du charbon précédé d’une altération du sang, de la plus grave de toutes les tumeurs gangréneuses, de ce charbon enfin qui est appelé symptomatique pour indiquer qu'il n’est qu’une expression extérieure d’un mal plus profond.
L'homme, comme l'animal, peut être affecté d’un autre charbon, qu'on appelle idiopathique, et qu'il vaudrait mieux appeler charbon par inoculation, car c’est par l’action du virus sur un point des téguments qu'il se développe. Cette variété est plus fréquente chez l’homme, il puise sa cause dans le charbon symptomatique ; c’est, comme je l’ai déjà dit, le même virus. Ce sont par conséquent les individus le plus souvent en rapport avec les animaux, qui sont le plus fréquemment affectés du charbon par inoculation : ainsi les bouchers, les bergers, les équarrisseurs.
Symptômes, marche. — Les prodromes sont principalement caractérisés par un abattement des forces, qui se manifeste quand les malades veulent se livrer à quelque mouvement. On a noté aussi que certains sujets éprouvent un sentiment d’effroi indéfinissable dont il leur est impossible d’assigner la cause.
Une ou plusieurs pustules s'élèvent sur le point qui doit être envahi; elles noircissent, sont promptement ouvertes et versent une sérosité roussâtre qui détermine sur les parties touchées une chaleur et une démangeaison insupportables. La tumeur ne s'élève pas beaucoup au-dessus du niveau de la peau ; le centre est noir comme du charbon (de là probablement le nom de cette maladie). C’est une eschare qui est dure, sèche ou diffluente comme celle de la potasse caustique. En allant du centre à la circonférence, la coloration devient moins obscure, et bientôt arrive une nuance d’un rouge vif éclatant ; la peau est luisante ; il y a beaucoup de dureté et une douleur très forte qui se : produit par des élancements partis du centre, qui sont assez violents pour donner lieu à des défaillances. La douleur se manifeste aussi avec un autre caractère : c'est alors un sentiment de forte tension comme dans les parties étranglées ; une chaleur brûlante est inséparable de ces phénomènes.
Par les progrès de la maladie, il y a nécessairement extension de la gangrène aux parties qui entourent le charbon ; elles deviennent molles, livides, noires ; de nouvelles pustules se forment sur divers points ; elles contiennent une sanie d’une odeur fétide, et dont l’inoculation reproduit le charbon. J. Fournier a vu deux exemples de cette contagion (1).
Un pouls fréquent, petit et concentré, quelquefois assez développé (diffé
(1) J. Fournier, Observations et expériences sur le charbon malin, avec un moyen
en 0
rence qu'il faut bien noter, car elle a de l'importance en thérapeu tique), peau ordinairement aride, yeux fixes, regard inquiet : voilà des symptômes qui s’exaspèrent et se résolvent ensuite en une adynamie complète. Auprès d’un malade qui éprouvera une soif inextinguible s’en trouvera un autre qui ne demandera pas à boire. Ge n’est pas chez tous aussi qu’on observe ces lipothymies qui cessent et reviennent ensuite ; tous aussi ne présentent pas de palpitations, mais il est bien rare qu’ils ne se plaignent pas d’angoisses et de tiraillements dans la région précordiale.
Selon la région occupée par le charbon, d’autres phénomènes apparaissent encore. Le coma, le délire, les convulsions, la rougeur, et une intumescence très forte du visage, la suffocation, le hoquet : voilà une scène à laquelle vous assisterez, si le charbon est à la face, au cou ou à la partie supérieure de la poitrine.
Ce sont R les caractères du vrai charbon malin, de celui dont l'issue est si promptement funeste. Verny a parfaitement raison de considérer cette maladie comme à peu près incurable. I ne se rappelle avoir guéri que trois malades sur un fres grand nombre qu'il a traités.
Gomme fait de marche rapide, je me rappellerai toujours celui que j'ai observé à Marseille. J'étais interne de garde à l'Hôtel-Dieu ; un homme âgé de près de cinquante ans demande à être admis, et me montre au cou une petite tumeur brune, dure, qui, selon lui, était très chaude et trèsdouloureuse. Il était une heure après midi quand je recus ce malade. La deuxième visite du chirurgien en chef devant avoir lieu à trois heures, je n'allai pas dans la salle où avait 6t6 couché le malade pour procéder au pan sement ; je crus pouvoir attendre l’arrivée de M. Moulaud. Mais quelle fut ma surprise quand, à la visite de ce chirurgien, Je vis le cou de cet individu si énormément tuméfié , qu'il se confondait avec la face et la poitrine! De grandes phlyctènes s'étaient élevées; au-dessous étaient des taches noires, autour un endurcissement marqué, aux environs une mollesse remarquable des tissus (c'était en dehors de la zone d’un rouge vif et luisant) ; la peau avait une couleur cadavérique qui d’ailleurs était répandue partout. Le hoquet, la suffocation, le coma, l'extrême petitesse du pouls, annonçaient la mort, qui eut lieu à six heures. Ce malheureux avait été admis à l’'Hôtel- Dieu à une heure de la même journée !
C'était le premier charbon que j'observais. Je connaissais bien quelques descriptions de cette maladie, mais il me fallut un pareil fait pour me convaincre de sa marche si rapidement funeste. Le peu d'attention que je donnai à cette tumeur et plus tard les accidents cérébraux ont fait que je n'ai pu apprendre du malade à quelle époque il avait éprouvé la première douleur au
assuré de le guérir. Dijon, 1769. — Cette seule prétention de guérir à coup sûr doit
nous engager à lire cette production avec méfiance ; car je doute qu’on puisse trouver un moyen assuré de guérir un charbon, quel qu'il soit.
CHARBON. 383 coù. C'était d'ailleurs un malheureux qui paraissait singulièrement épuisé par la misère. La cautérisation profonde avec l'acide nitrique et tous les toniques possibles n'ont en rien entravé la marche de cette tumeur.
Le cercle enflammé et luisant qui entoure le charbon n’a pas toujours la même couleur ; quelquefois 1 part du centre des rayons livides, violets, noirâtres, qui se prolongent de plus en plus, et la tumeur s’affaisse : c’est alors un cas des plus funestes.
Comme on doit l'avoir remarqué, c'est surtout le charbon le plus grave que je viens de décrire, c'est celui qui est symptomatique. X est un charbon qui prend une forme plus érysipélateuse, c’est celui qui a été confondu avec la pustule maligne, le charbon id opathique. 11 est moins grave que le premier, mais il est beaucoup plus à redouter que la pustule maligne. Quand le charbon à forme érysipélateuse ne se complique pas avec une maladie aiguë dela peau, et surtout avec la peste, son pronostic est d’une bien moins grande gravité. C'est sous cette forme qu'il s’est manifesté le plus souvent lors de la peste de Marseille. Mais ici la circonstance malheureuse de la maladie générale le rendait aussi redoutable que celui que Je viens de citer.
Samuel Cooper dit : « Si l’on observe avec attention l’état de la peau dans cette affection, on verra souvent une érupuon miliaire vers les clavicules, la poitrine ou quelque autre partie ; et quelquefois même vers la fin de la maladie, ilse manifeste de larges pustules semblables à celles de la petite vérole et qui suppurent. Il arrive quelquefois que quelques-unes de ces pustules dégénèrent en charbon (1). » Je ne sais si de parcilles éruptions ont été observées sur le continent. Peut-être Samuel Cooper parle-t-il ici d’une maladie éruptive compliquée de charbon, ou bien d’un charbon qui aurait été compliqué de phlébite, avec abcès métastatiques dans le tissu de la peau, ce que j'ai observé une fois. Ces abcès étaient petits et si nombreux, qu'avec moins d'attention on aurait pu les confondre avec une éruption aiguë de la peau. L'éruption miliaire dont parle Samuel Cooper n’a pas, que je sache, été notée par les auteurs. Étaient-ce des sudamina ?
Lésions anatomiques. — Les lésions anatomiques que l’on observe après la mort causée par le charbon sont analogues à celles de la pustule maligne. Ilen sera bientôt question. Comme on le pense bien, les dégâts de la région affectée sont beaucoup plus considérables et plus profonds ; c’est ici surtout qu'on observe la destruction des principaux troncs veineux et artériels : aussi l’hémorrhagie est-elle plus fréquente pendant le charbon que pendant la pustule maligne. La phlébite doit aussi être plus fréquente. Le tissu cellulaire environnant est gélatineux. C’est surtout après le charbon que le sang est noir, décomposé, et qu’on trouve dans les viscères ces taches livides, noires, qui indiquent que le mal n’était pas seulement borné à la tumeur extérieure.
(4) Dictionnaire de chirurgie, traduction française, p. 368 et suiv.
Je mettrai à profit ce que je viens de dire pour établir le diagnostic différentiel du charbon en le comparant à la pustule maligne. (Voyez le prochain article. )
Pronostic. — J'ai déjà plusieurs fois parlé de la gravité du pronostic du charbon ; celui que j'ai particulièrement décrit est aussi grave que le charbon pestilentiel, qui, pour les caractères extérieurs, lui ressemble beaucoup aussi. Mais la circonstance de son apparition pendant une épidémie modifie son histoire, qui d’ailleurs se lie à celle de la peste. A la rigueur même, on pourrait considérer le charbon de la peste comme moins grave que celui que j'ai décrit; car il sert quelquefois de crise, et dans quelques épidémies son appa= rition était considérée comme de bon augure.
Le charbon des enfants, qui a presque toujours lieu aux joues, sera décrit quand il sera question des maladies de la face. Quelle que soit l'affection charbonneuse, elle est toujours plus grave quand elle survient dans cette région où au cou, quand les nuances qui tirent sur le noir sont prononcées, et si un affaissement rapide fait place à l’endurcissement primitif de la tumeur.
Traitement. — Pour le traitement, Fournier suppose trois cas. Iltire du sang dans le premier, quand une réaction locale ou générale en fournit l'indication ; dans le deuxième cas, il administre des cordiaux et proscrit la sai= gnée, parce que, dès l'invasion, on observe que les forces sont abattues, qué le pouls est petit et très concentré ; dans le troisième cas, les forces sont dans l'état naturel, on tient pendant quelques jours le malade à l’usage de l'eau pour toute boisson. Mais, dans tous les cas, les émétiques et les purgatifs sont indiqués : dans les deux premiers, on les administre comme moyens secondaires ; dans le dernier, c’est par les vomitifs que l’on doit commencer.
Les émissions sanguines n’ont pas seulement été conseillées par Fournier; elles devaient être surtout recommandées par ceux qui, dans cette maladie, voyaient une inflammation portée au summum, soit du côté de la tumeur, soit du côté des organes digestifs. Le même moyen a été préconisé par les humoristes, mais ceux-là ont voulu tirer du sang pour diminuer d’autantles liquides altérés. Je suis très porté à admettre la saignée dans certains cas où la réaction est trop prononcée, quand le pouls est fort, dur et développé: Mais qu'on se garde bien d’abuser de ce moyen, car ce serait vouloir hâter la mort, qui n'arrive que trop promptement.
L'extirpation complète du charbon est une opération non-seulement très douloureuse, mais même impraticable. Quand ‘on l’entreprend, connaît-on les bornes de l'affection charbonneuse? Les tissus que vous laissez seront bientôt frappés de gangrène, et au lieu de diminuer le mal, vous en aurez augmenté l'étendue. C’est ici le cas de rappeler ce que j'ai dit sur le cercle inflammatoire, le seul signe qui indique les bornes d’une gangrène, le seul aussi qui puisse vous autoriser à entreprendre une extirpation, Or, pour le charbon il n°y a rien à extirper: c’estinutile, quand le signe qui présage que
PUSTULE MALIGNE. 385 la nature fera les frais de l'élimination se montre ; et quand ce signe n'est pas apparent, il est antichirurgical de pratiquer une extirpation.
La cautérisation ou l'emplâtre suppuratif appliqué sur la plaie qui succède à l'ablation de la tumeur peut donner lieu à des douleurs et à une réaction locale qui ne pourront pas être supportées par l'organisme : de là nouvelle ganorène, nouvel épuisement des forces et progrès vers une terminaison funeste.
La cautérisation après un débridement multiple constitue une méthode moins douloureuse et moins dangereuse, si elle n’est pas plus efficace ; car, il faut bien le reconnaître, quand le charbon est symptomatique, rien ne * J'arrête : que peuvent des topiques contre une maladie qui à déjà compromis toute la constitution? C’est à elle-même que l’on doit s'adresser ; aussi letraitement médical est-il bien plus rationnel. IF est basé, comme je l'ai déjà indiqué, sur les émissions sanguines, sur les cordiaux et les évacuants. Mais, je ne saurais trop le répéter, méfiez-vous des émissions sanguines; il vaut beaucoup mieux les remplacer par les antiseptiques. Les chlorures, qui, dans ces derniers temps, ont été administrés à l'intérieur par MM. Chomel et Bouillaud pour des fièvres de mauvais caractère, seraient ici très rationnellement employés.
Cependant le traitement externe ne doit pas être complétement rejeté. On peut en obtenir de très bons résultats quand il s’agit d'un charbon idiopathique qui n’est encore qu'au début.
Les scarifications, selon A. Boyer, ne doivent pas aller jusqu'aux parties Vivantes. Mais alors quel effet peut-on en espérer ? Comment donc agiront les caustiques ? Pour fixer le principe charbonneux, comme le veut À. Boyer, il ne faut pas que les acides ou le feu soient étemts pas l’eschare.
Les anciens appliquaient quelquefois le feu sans scarifications préalables. Ils voulaient ainsi détruire toute la tumeur; mais on comprend quelles douleurs et quels dégâts ils devaient produire.
Maintenant on applique le fer chauffé jusqu’au blanc dans les incisions multipliées qu’on a faites sur la tumeur. Les Anglais rejettent tout à fait le feu et préfèrent les autres caustiques. C'est encore l'acide nitrique que j'ai vu employer contre le charbon, mais toujours sans aucun résultat avantageux. Je n'ai jamais observé une guérison de charbon; je n'ai pas même observé que la marche en ait été le moins du monde entravée, soit par le traitement médical, soit par les moyens chirurgicaux.
Pustulie maligne.
La pustule maligne est évidemment une espèce de charbon : c’est, si on le veut, sa forme, la plus bénigne.
A ce qui va être dit des causes de cette tumeur gangré-
Causes.
neuse, on ajoutera ce que j'ai écrit en commençant l’histoire du charbon, soit chez les animaux, soit chez l’homme, car le virus qui produit la pustule maligne est formé par le charbon, ou, pour mieux dire, par l'aitération du sang qui constitue la maladie charbonneuse.
Des ci-devant provinces, la Bourgogne est celle qui fournit le Re de pustules malignes, puis viennent la Lorraine et la Franche-Comté. On en observe un assez grand nombre dans le midi de la France. Elles sont rares à Paris, où je n’en ai vu que trois, et toutes trois à l'hôpital de la Pitié. Mais j'ai pu convenablement observer cette maladie à Marseille; ce sont des tanneurs qui
Eee
me l'ont offerte. D'ailleurs, toutes les professions qui mettent en rapport les :
hommes avec les dépouilles des animaux exposent à cette maladie. Le contact de la chair saignante appartenant à des animaux frappés du feu ou surmenés, l’imprégnation et surtout linoculation de leurs humeurs, sont des circonstances qui font naître cette maladie, Geci s'accorde avec les expériences faites par M. Leuret (1). |
Les sujets dont parlent Énaux et Chaussier, dans un travail cité dans tous les livres, étaient : 1° une personne qui avait écorché un loup trouvé mort sur le bord d’un ruisseau ; 2° une autre qui avait écorché un lièvre; 3° une troisième qui avait porté la main dans le. rectum d’une vache affectée du feu; h° une femme qui avait porté avec la main des médicaments dans Je sosier d’un bœuf malade; 5° un berger qui avait égorgé un mouton malade et l’avait porté sur ses épaules, etc.
Pai déjà dit que l'agent morbide de la pustule est puisé ou dans un charbon, ou dans le sang et les dépouilles d’un animal mort de cette maladie, d’un animal surmené ; que cet agent, quel qu'il soit, conserve longtemps sa force, car des peaux depuis longtemps préparées et. utilisées pour des meubles ont encore donné lieu à la pustule. J'ai avancé encore que des insectes ont pu s’emparer-de cet agent pour l'emporter loin de son origine et le déposer sur l’homme.
C’est sur les parties habituellement ou accidentellement découvertes, sur les points où la peau est fine, que se manifeste la pustule. Je l'ai le plus sou: vent vue sur la paupière supérieure; le front, le cou, les mains, en sont souvent affectés aussi. La pustule est ordinairement seule ; cependant j'en ai vu jusqu’à trois sur un avant-bras. Thomassin, dans sa dissertation, parle d’une femme qui en fut affectée pour avoir touché sa joue avec les doigts imprégnés de la sérosité suintant d’une pustule maligne dont son mari était atteint. Hufeland fait mention d’une autre femme qui contracta cette maladie en couchant avec sa compagne affectée de cette maladie. M. Jémina et son père combattent ce mode de contagion. M. Rayer (2) appuie ces prati-
(1) Recherches et expériences sur les altérations du sang, Paris, 1826, in-4, et Annales d'hygiène et de médecine légale, Paris, 1837, t. XVII, p. 489. (2) Traité des maladies de la peau. Paris, 1835, t. 1, p. 23.
PUSTULE MALIGNE, 387 ciens par une expérience qui a été faite sous ses yeux. Un de ses élèves, M. D.-N. Bonnet (de Poitiers) s’est inoculé l'humeur de la pustule maligne, sans être le moins du monde incommodé. Ainsi cette expérience prouverait que la pustule ne peut se communiquer d'homme à homme.
Morand, Thomassin et Duhamel ont rapporté des observations qui constatent que des bouchers avaient contracté la pustule en égorgeant ou Labillant des animaux charbonneux, tandis que les personnes qui s'étaient nourries de leur chair n’en ont pas été incommodées. Il faut distinguer ici la chair crue de la chair préparée, bien cuite. Des expériences récentes prouvent qu'une forte coction peut annihiler le virus, et que l’homme peutse nourrir de la chair des animaux charbonneux bien préparée. La chair crue, au contraire, à tué les animaux qui en ont mangé; mais tous les animaux ne sont pas également empoisonnés par cette chair crue (1).
Bayle prétend avoir observé des pustules malignes qui seraient survenues spontanément, ou du moins qui n'auraient pas été produites par contagion (2). Soumis à un examen sévère, les faits mvoqués par Bayle pourraient bien prouver que l’auteur s’est trompé quelquefois dans le diagnostic ou qu'il n’a pas mis assez de soin dans la recherche des causes. D'ailleurs Bayle a été victorieusement combattu par Boyer. En admettant que Bayle ait réellement observé des pustules malignes (ce qui, pour moi, n’est pas le moins du monde prouvé), voici les arguments opposés par Boyer, qui soutient la contagion : 4° Dans le pays où les observations de Bayle ont été faites, le charbon attaque fréquemment les animaux; il en à fait périr un grand nombre dans les villages voisins! précisément durant l'épidémie pustuleuse dont parle l’auteur. 2° D'après l’aveu de Bayle même, tous les malades n'étaient pas certains de n'avoir pas touché aux dépouilles de ces animaux; la plupart ne l’étaient pas aussi d’avoir évité le contact de quelque corps chargé du principe délétère. 3° Chez tous, là maladie s’est déclarée sur des parties habituellement découvertes, notamment à la face. 4° Enfin Boyer termine en disant que si les personnes saines qui ont couché avec les malades ont échappé à la contagion, c’est, sans doute, parce qu'elles se seront bien gardées de toucher les parties affectées, ni rien de ce qui pouvait avoir été en contact immédiat avec les parties.
D'ailleurs, le fait de la non-contagion de malade à malade ne prouve rien en faveur de l'opinion de Bavyle, puisque l’expérience faite sous les yeux de M. Rayer attesterait que ce mode de contagion n’a pas lieu. La cohabitation ne peut en rien détruire ce fait, que toujours la pustule maligne reconnaît pour cause un germe qui lui vient d’une affection charbonneuse.
Symptômes et marche. — Depuis les travaux d'Enaux et Ghaussier (3),
(4) Renault (d’Alfort), séance de l'Institut du 17 novembre 1841.
(2) Considérations sur la nosologie, la inédecine d'observation, etc. Paris, 1801, thèse in-8.
(3) Méthode de traiter les morsures des animaux enragés. Dijon, 1785, p.161 et suiv.
les auteurs divisent en quatre périodes la durée totale de la pustule; sa description est ainsi plus exacte.
Première période. — Démangeaison légère, incommode; picotement vif, mais passager; formation d’une vésicule séreuse comme un grain de millet; elle s'étend insensiblement; exaspération momentanée de la démangeaison ; la vésicule est déchirée par le malade qui $e gratte, ou elle s'ouvre spontanément ; issue d’une petite quantité de sérosité roussâtre ; la démangeaison à cessé pendant quelques heures. Vingt-quatre, trente-six, quarante huit heures, telle est la durée de cette période : le dernier terme est le moins fréquent; plus souvent le premier n’est pas atteint.
Deuxième période. — À la place de la vésicule, apparition d’une tache tirant sur le jaune, ou livide et grenue ; au-dessous un noyau ou une espèce de tubercule lenticulaire peu saillant et mobile. Démangeaison plus vive, se transformant en un sentiment de vive chaleur, de cuisson et d'érosion. Boursouflement et tension de la couche la plus superficielle de la peau, dont la couleur varie; elle est pâle ou rougeâtre et livide ou d’une nuance orangée ; elle est toujours luisante; auréole formée par des phlyctènes séparées d’abord, se confondant ensuite pour former un cercle continu.
Le tubercule se colore, durcit de plus en plus, et son insensibilité est toujours plus marquée; alors aucun doute sur la nature de la maladie. C’est cette période que le médecin observe d’abord, car c’est seulement alors qu’il est consulté; elle n’a ordinairement que quelques heures de durée; rarement elle se prolonge plusieurs jours.
Troisième période, — La taché jaune noircit en s’agrandissant, le boursouflement de la peau voisine est plus considérable, et l’aréole vésiculaire s’élargit. C'était tantôt un érysipèle simple; maintenant il est phlegmoneux. En effet, la mortification et inflammation qui l’accompagnent sont plus profondes et plus étendues. Get engorgement à quelque chose d’emphysémateux, quoiqu'on ne puisse constater la crépitation. Le développement des tissus fait paraître l’eschare centrale déprimée, et donne à la tumeur un aspect particulier. Pinel l’appelait alors pustule déprimée. La chaleur cuisante et le sentiment d’érosion de la période précédente se transforment en une pesanteur et un engourdissement de la partie. Cette période est courte, quand l'issue doit être funeste; dans les cas heureux, elle peut durer plusieurs jours; elle ne dépasse jamais le cinquième.
(Quatrième période. — Non-seulement tous les symptômes généraux s’aggravent, l’engorgement devient énorme, se propage au loin ; la gangrène pénètre profondément, et une autre scène commence : l’ataxie et l’adynamie se manifestent comme pour le charbon. J'en décrirai plus tard les symptômes. Je fais remarquer que c’est à ses dernières périodes que la pustule maligne se complique de ces phénomènes. Quand cette période se présente ainsi, le cas est funeste.
Un cercle inflammatoire est le présage heureux d’une terminaison favo-
PUSTULE MALIGNE. . 389 rable : il se dessine autour de l’eschare : l’engorgement baisse ; chaleur douce, battements dans la partie, suppuration en dedans du cercle, mouvement fébrile régulier et léger, suivi de près par une douce transpiration. Ces phénomènes annoncent encore que la réaction est de bonne nature, qu'elle chassera l’eschare.. Après la chute de celle-ci, on verra toute l'étendue du désordre causé par la pustule.
La nature ne se prête pas toujours à ces divisions scolastiques. La marche de la pustule est quelquefois si rapide, qu'il y à confusion des quatre périodes, puisque, selon Boyer, la mort est survenue quelquefois en dix-huit ou vingt-quatre heures (ce que je crois difficilement; il s'agissait probablement d’un charbon). Quelquefois la marche de la pustule s'arrête spontanément au deuxième degré; linflammation franchement phlegmoneuse se développe, et une suppuration peu abondante rejette là petite portion de peau qui a été mortifiée. C'est cette forme qui a été décrite par M. Davy de la Chevrie, sous le nom de pustule maligne proéminente, et que M. Raver appelle pustule maligne à gangrène cérconscrite. Elle guérit par tous les moyens qui ne sont pas directement nuisibles. Quand elle parvient jusqu'aux deux dernières périodes, et que, la gangrène faisant des progrès, les symptômes généraux graves éclatent, c’est la pustule maligne à gangrène diffuse de M. Rayer. Comme on le pense bien, un traitement actif et bien ordonné intervertit et arrête même cette marche si régulière que nous venons de tracer à la pustule maligne, pour nous conformer à l'usage.
Anatomie pathologique. — Une partie de l’anatomie pathologique de la pustule maligne peut être faite sur le vivant. Quand elle est parvenue à son dernier degré, on voit une large eschare, et au-dessous des désordres analogues à ceux que détermine le phlegmon diffus. Une partie du tissu cellulaire est mortifiée; quelques vaisseaux restent intacts, d’autres sont détruits ; la peau est décollée au loin. Après le tissu cellulaire frappé de mort, viennent les zones de ce tissu imbibé de sérosité qui prend un aspect gélatineux bien décrit par M. Lembert (1).
Des organes importants sont quelquefois mis à découvert : ainsi les yeux après la destruction des paupières; de là des difformités quelquefois incurables ou traitées avec succès par les divers procédés d’autoplastie.
La phlébite peut compliquer la pustule maligne comme le phlegmon diffus. M. Littré a trouvé, dans un cas de pustule de la face, du pus dans les veines de cette région et de petits abcès dans les poumons (2). Ge n’est pas le seul cas où les viscères ont été trouvés malades. L’affection charbonneuse peut se répéter dans l'estomac, dans les intestins, mais sous la forme du charbon plutôt que’ de la pustule. Dans un discours prononcé à Lyon par M. Viricel, il est question d’une pustule maligne ayant son siége dans le côlon. Ceux qui
(4) Journal hebdomadaire, 1829.
(2) Revue medicale, 1830,
savent la valeur scientifique qu'il faut accorder à un discours d’apparat désis reront Sans doute d’autres observations pour ‘être fixés sur cette pustule intestinale. Comme à la suite de toutes les affections gangréneuses qui sont assez graves pour donner là mort, ici en trouve quelquefois dans le tube digestif des taches noires avec dés ramollissements des tuniques de l'estomac ou des intestins. Mais de Rà à une vraie pustule maligne il v a loin. Je suis même persuadé que dans la plupart de ces cas il Ÿ avait charbon et non pustule maligne. C’est alors encore qu’on trouve les-altérations humorales analogues à celles qui ont été signalées par Chabert chez les animaux morts du charbon. | Diagnostie. — Le diagnostic de la pustule maligne est difficile‘ aü début. Elle peut être confondue avec la piqûre d’un insecte: mais ici sur le petit noyau il y a ordinairement un point jaunâtre qui n'existe pas pour la pustule à ce degré. C’est à tort, selon moi, que M. Ravyer avance que le furoncle n’est jamais précédé par une vésicule comme celle de là pustule, car j'ai vu plusieurs fois le clou précédé par une vésicule semblable à celle de la pustule maligne. Mais l’apparition prompte de l’aréole érysipélateuse ét le mode de sensibilité de la partie décèlent bientôt la nature de la tumeur. Ce qu'il faut surtout établir, c’est le diagnostic différentiel de la pustiilé maligne et du charbon; je vais le renfermer dans le tableau que voie :
Diagnostic différentiel de la pustule maligne et du charbon,
Pustule maligne. Charbon.
1° La pustule maligne est toujours 1° Le vrai charbon survient, commé produite par une action locale, par une on le dit, spontanément, ou, pour espèce d’inoculation du virus char- mieux dire, après une altération du bonneux sur les téguments. C’est par Causes. sang. Il y a un charbon appelé idioune plaie, par une piqûre d’insecte, ou palhique qui peut être inoculé, comme bien c’est par une espèce d’imprégna- la pustule; mais il a des caractères tion du virus, que naît la pustule, af- . différentiels qui vont être exposés en fection toujours primitivement locale. parlant de la marche et de la forme.
2° La pustule maligne attaque sur- 2° Le charbon se montre indiffétout les parties du corps qui sont ha- Siége. remment sur toutes Îcs parties du bituellement découvertes. Corps.
3° La pustule maligne envahit les 3° Le charbon procède en sens contissus de dehors en dedans; son point traire ; il va de dedans en dehors. Dès de départ est circonscrit. Son influence le début, symptômes généraux qui sur l’économie a lieu après l'action lo- précèdent la tumeur ou paraïîssent er cale : ainsi point de prodromes. Petite même temps qu'elle; début par une vésicule et légère démangeaison; cou- douleur brûlante. Dès son apparition, che superficielle de la peau seulement Marche. la tumeur est très étendue. Ses proaffectée; tubercule grenu; aréole vé- grès ultérieurs se font avec une siculaire; démangeaison plus vive; ex- extrême rapidité; les troubles génétension du mal en profondeuret en lar- raux s’exaspèrent tout aussi prompte= geur; eschare et apparition d’un gonfle- ment. |
ment très étendu ayant toute réaction.
4° C’est à la pustule maligne seule 4° La tumeur qui constitue le charqu’appartiennent l’aréole vésiculaire, bon est d’abord plus large, mais mieux le tubercule grenu et citrin. Il y a Forme. circonscrite que celle de la pustule; un gonflement étendu , dur et sans elle est d'un rouge vif à la circoncrépitation du tissu cellulaire des ré- férence et d’un noir charbonné au gions circonvoisines. ; centre.
L'inoculation de la pustule est sans /nocula- L’inoculation du charbon peut être résultat. | tion. faite avec succès.
Promostie, — Presque tous les auteurs commencent par déclarer que la
pustule maligne est une maladie d’un fâcheux pronostic. Eh bien, je suis persuadé qu’un relevé bien fait des observations authentiques de pustules prouverait le contraire ; mais il faudrait de toute nécessité éliminer les cas de charbon. Je suis conduit à cette opinion par les observations que j'ai recueillies à l'hôpital de Marseille, J'ai vu des pustules à toutes les périodes observables et chez des individus de tous les âges. Je n’ai jamais constaté un cas de mort. Et cependant, quand une maladie est réellement grave par ellemême, quel que soit le traitement qu’on lui oppose, souvent elle se termine par la mort. On trouvera qu’émettre une pareille opinion, c’est jeter le découragement dans l'esprit du praticien, mais on ne pourra pas nier la vérité de cé que j'avance. Et d’ailleurs, dans l'espèce, ne convient-on pas que c’est à la seconde période que les inalades nous consultent? Eh bien, à cette époque l'agent délétère est déjà absorbé, et, s’il devait produire des accidents mortels, la cautérisation ne les arrêterait certes pas. Dans les spéculations du cabinet, rien de plus facile que d'attirer avec un caustique tout le principe sur un point pour le neutraliser ensuite ; il n’est pas même nécessaire, disent la plupart des meilleurs chirurgiens, de scarifier profondément pour obtenir de bons résultats ! Eh bien, prenez un charbon à sa première période, cautérisez-le comme vous l’entendrez, vous ne l’arrêterez jamais, parce que son prmcipe est d’une nature essentiellement diffuse ; il s’introduit par toutes les voies, et à l'instant il parvient partout, rien ne le fixe. Au contraire, le principe de la pustule se localise facilement, et ses effets généraux ne sont que consécutifs. Le vrai charbon malin, au contraire, ne prend une forme exté- rieure, ne se localise qu'après avoir jeté le trouble dans l'organisme.
IL est remarquable de constater ce qu’il y a de contradictoire dans les livres, même dans ceux qui se font remarquer par plus d’une qualité. Après avoir dit, par exemple, que la pustule maligne est une affection très grave, on ajoute qu’elle est toujours guérie si elle est convenablement traitée : or quelle est l'affection très grave dont on puisse obtenir foujours la guérison ième par un traitement convenable? Un autre auteur (1) tout aussi estimable, portant le même pronostic, cite les faits de Schwann, qui à guéri vingt-deux pustules malignes avec la décoction d’écorce de chêne, sans scarification ni
(1) Hufeland, Journal der pract. Heilkunde, 1827.
aucun traitement général! Les mêmes pessimistes citent des guérisons par des applications de sangsues !
Prétendre que la pustule maligne n’est jamais dangereuse, ce serait vouloir sortir complétement des faits. 11 sera bien admis que l’anthrax peut devenir mortel dans certaines circonstances : ainsi, quand il sévit chez des individus affaiblis par l’âge, par la misère, par des maladies antécédentes, pourquoi n’en serait-il pas de même de la pustule ?
Je n'ai pu découvrir les observations qui viennent à l'appui de cette assertion, répétée dans tous les ouvrages qui traitent de cette maladie, savoir, que la pustule maligne est plus dangereuse chez les femmes enceintes. Toutes choses égales d’ailleurs, on sait qu'une maladie est plus grave quand l’organisme est occupé Sur un point : ainsi une lésion viscérale est une circonstance qui aggrave une maladie externe. Mais pour la grossesse, c'est différent ; il est au contraire reconnu que la réaction chez les femmes dans cet état est très énergique. En effet, dans plusieurs épidémies, on les a vues réagir plus eflicacement que les autres individus frappés du même fléau.
Mon optimisme relativement au pronostic de la pustule ne me portera certes pas à conseiller de négliger tout traitement ; car, s’il est vrai que la pustule cause moins souvent la mort qu’on ne le dit généralement, il n’est pas moins vrai qu’elle peut être mortelle, et que dans certains cas où la vie est moins compromise, il est des organes importants qui peuvent l'être par les progrès de la mortification. La cautérisation étant reconnue le moyen le plus efficace, on devra l'employer. Dans les deux premières périodes, quelques chirurgiens, Boyer même, se contentent de percer la pustule et de toucher la portion de peau dénudée avec le caustique. IE vaut mieux pratiquer, dans tous les cas, des scarifications dont l'étendue et la profondeur seront relatives à l'étendue et à l'épaisseur de l'eschare. On conseille de ne pas dépasser les chairs mortes, dans la crainte d’une hémorrhagie, ou bien parce qu'on pense que le sang qui coule alors plus abondamment neutralise le caustique ou l’entraine, Mais il est certain qu'une cautérisation sur des chairs mortes est pour le moins inutile : il faut donc aller jusqu’au vif, si l’on veut agir efficacement. Il est des dispositions anatomiques qui obligeront le chirurgien à ménager les incisions : ainsi, sur le trajet d’un vaisseau important, sur la paupière, on devra inciser avec prudence. 11 n’y a qu'après les morsures par un animal enragé qu'il est permis de faire de grands sacrifices de ce genre.
Pour cautériser, on s’est servi alternativement du feu, du beurre ‘d’antimoine, de la potasse caustique, et de divers acidés plus ou moins concentrés. C'est l'acide nitrique que j'ai toujours vu employer, et voici comment : Une incision cruciale était pratiquée sur le noyau de la pustule, un pinceau de charpie était trempé dans l'acide, et promené dans les incisions, Quand du sang s’écoulait en assez grande abondance, on abstergeait la plaie à plusieurs reprises, et l’on répétait jusqu'à cinq fois l’application du pinceau. Après,
on imbibait plusieurs petites boulettes de charpie du même acide, on les plaçait à demeure dans les lèvres de la plaie, et l’on faisait le pansement comme pour une plaie qui doit suppurer. Le lendemain, on enlevait les boulettes, et on les remplaçait par un plumasseau recouvert d’un mélange de cérat et de styrax. Si l’inflammation éclatait avec trop d'intensité, on couvrait le plumasseau d’un large et épais cataplasme émollient qu’on changeait deux fois par jour. |
Quand il ne se manifeste aucun trouble dans l’économie, et que tout se passe dans la localité affectée, il est inutile d’avoir recours à un traitement général ; mais si des phénomènes d’adynamie se prononcent, il faut employer les toniques, comme je l’ai dit à l’article (rangrène.
Un embarras gastrique constitue une indication spéciale assez fréquente qu'il faut remplir en faisant vomir le malade. On à eu à se repentir de l’emploi des topiques relâchants, et surtout des saignées. Boyer rapporte un fait qui est contraire à ce dernier moyen. Trois bouchers et la femme d’un d’entre eux kabillérent et dépecèrent un bœuf mort du charbon. Deux bouchers eurent chacun une pustule maligne à la face ; leur médecin crut à un érysipèle, il fit des saignées du bras et du pied, et les deux bouchers périrent en trois jours. La ferwume fut aussi attaquée avec le troisième boucher ; mais Boyer et Larrey firent la cautérisation, et se gardèrent bien de tirer du sang : ces dernières pustules, quoique graves, se terminèrent heureusement.