‹ Traité de pathologie externe et de médecine opératoireChapitre 36 sur 266 · PRÉPARATIONS MORALES · texte numérisé non relu

PRÉPARATIONS MORALES

Si le chirurgien joint à un beau caractère une instruction solide et un esprit élevé, s’il a su faire de sa profession un culte et de son malade un ami,

(1) Philipeaux, Traité pralique de la cautérisation, d'après l’enseignement clinique de M. Bonnet. Paris, 1856.

(2) Voyez ma brochure sur les opérations en plusieurs temps (Paris, 1848, in-8). On y trouvera tous les développements que comporte la grandeur de la question.

OPÉRATIONS EN GÉNÉRAL. 39 celui-ci puise dans ces belles qualités une confiance qui double le courage qu'il avait, où lui donne celui qu'il n'avait pas. C’est Rà la première des préparations morales. Heureusement, ces qualités ne sont pas rares chez les chirurgiens, et il est des hommes qui savent les comprendre et les apprécier. |

Les malades sont quelquefois pusillanimes au dernier point, ou d’une sensibilité extrême ; ils ont besoin d’être trompés ou encouragés : pour cela, il faut un talent et un esprit que personne ne possédait mieux que Dupuvtren. Ce chirurgien montrait aux malades des enfants qui avaient supporté avec courage la même opération qu'ils repoussaient ; il les faisait rougir quelquefois de se montrer moins courageux que des femmes débiles. Souvent même, quand l'opération était facile et légère, comme certaines fistules à l’anus, il les opérait à leur insu. Les malades d’une excessive sensibilité ont besoin de grands ménagéements ; chez eux, les émotions sont fortes, multipliées : on doit donc, les prévenir, les éviter ou les adoucir. L'idée seule de l'opération glace d’effroi ces malheureux. Comment leur en dire le premier mot? surtout si de graves accidents ne sont pas encore venus leur en faire comprendre la nécessité, et si l'opération doit avoir lieu peu de temps après l'apparition de la maladie qui la nécessite? Aïnsi, dans un cas de hernie étranglée, on est bientôt dans la nécessité de parler de l’opération au malade, et quelquefois avant qu’il connaisse tout le danger de sa position. Il est alors très difficile de le décider. Mais si des vomissements de matières fécales ont lieu, le malade se résigne bientôt ; le chirurgien doit alors lui présenter cette opération comme légère, simple et facile.

Il est des opérations dont le nom seul exerce sur l'imagination des malades la plus fâcheuse influence : la taille est de ce nombre. Les détracteurs de cette opération ont tiré un grand parti de cette circonstance. Un calculeux avait juré de ne jamais se laisser tailler, parce que, selon lui, il ne pourrait survivre à une pareille opération. Dupuytren lui dit que, la pierre étant au col de la vessie, il n'avait qu'une légère incision à pratiquer pour lextraire. Le malade demanda alors lui-même cette incision. L'illustre chirurgien pratiqua la taille dans toutes les règles, et fit l'extraction de trois calculs. L'opéré, replacé dans son lit, se jeta au cou de Dupuytren, en s’écriant qu'il Supporterait vingt fois une pareille opération plutôt que de se laisser opérer de la £aille une seule fois! J’ai sous les yeux un malade qui avait un abcès au jarret ; il a renvoyé son premier médecin, qui avait déclaré qu'il fallait ouvrèr cela; il s’est soumis à mon opération, parce que je lui aï dit qu'il n’y avait qu'à percer la tumeur. Voyez quels égards on doit avoir pour limagination, et avec quel soin nous devons choisir les termes convenables pour faire agréer une opération à certains malades !

Quelquefois le malade affecte un courage qu’il n’a pas ; il feint une espèce de bravoure qui lui fait étouffer toute plainte. Pour céla, il fait une dépense considérable de forces. Immédiatement après l'opération, ces faux braves

tombent quelquefois dans un accablement dont ils ne peuvent sortir. Le chirurgien devra remarquer cette particularité, et prévenir le malade des dangers d’une pareille simulation.

Cepéndant, il faut le dire, la crainte d’une mutilation, d’une difformité, fait quelquefois rejeter LOUE Mais, avant tout, l’homme veut vivre. La Fontaine a dit :

k .. + «+ .« Qu'on me rende impotent, Cul-de-jatte, goutteux, manchot; pourvu qu'en somme Je vive, c’est assez, je suis plus que content.

Quoi qu'il en soit, le chirurgien doit cacher une partie de la vérité en amoindrissant aux veux du malade les résultats de lopération. Quelquefois c’est un ouvrier, un père de famille que l’on va placer dans l’impossibilité de travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants. ILest doublement malheureux : on doit le consoler et lui promettre de devenir son bienfaiteur et son protecteur. Le chirurgien doit prouver, alors, que si son cœur se ferme aux émotions qui pourraient compromettre le résultat d’une opération, il sait être sensible aux autres douleurs. 1} usera donc de sa position et de sa fortune pour améliorer le sort du malheureux qui vient d’être mutilé. Que de grandes et belles choses auraient pu réaliser certains chirurgiens, si leur âme eût été en rapport avec leur talent et leur fortune!

Une fois le malade décidé à l'opération, il faut lui en laisser ignorer le jour, l'heure; parce que tout le temps qu'il mettrait à attendre se passerait en angoisses. Quelquefois même on ne doit décider le malade à l'opération que quand tous les préparatifs nécessaires sont faits; elle est alors exécutée immédiatement après qu’elle à été acceptée : on prend le malade au mot. Dans ce cas, les agents thérapeutiques employés pour disposer favorablement l'organisme ont été donnés sous le titre de moyens dirigés contre la maladie qui nécessite l'opération. On peut ainsi mettre de côté la question de savoir si, pour éviter les émotions, on doit s'abstenir de toute préparation. Iln’y a qu’à présenter les agents thérapeutiques comme une suite de traitement déjà commencé. Ne pourrait-on pas dire au malade qu’on va faire un essai pour savoir s’il est suffisamment influencé par le chloroforme, et opérer réellement pendant l’action anesthésique ?

IL n’est pas nécessaire d'employer ces précautions chez tous les malades. IL en est, au contraire, qui demandent à être préparés à l'opération : les moyens usités, en pareil cas, ne font qu'augmenter les espérances qu'ils ont conçues du succès. Quelques-uns aiment qu'on les entretienne des détails de l'opération. Comme on le pense bien, le chirurgien devra, dans ces conversations, adoucir les termes, et omettre ce qu'il y a de terrible dans l'événement qui va se passer, car le courage n’est pas toujours en rapport avec les paroles du malade.

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