‹ Traité de pathologie générale v. 1 (volume 2)Chapitre 13 sur 185 · FOLIE A DOUBLE FORME · texte numérisé non relu

FOLIE A DOUBLE FORME

Cetlc combinaison a été décrite sous les noms de folie à double forme (Baillargcr), de folie circulaire (J.-P. Falret), de folie à double phase (Billod), de folie à formes alternes (Deloye), de délire à formes alternes (Legrand du Saulle), de psychose cyclique (Kirn). Elle a été l'objet d'une élude soignée de M. Ritti (*) qui reste un guide sur sur cette question.

Admis comme une espèce morbide spéciale par la plupart des auteurs, ce syndrome complexe est constitué par des accès caractérisés par la succession régulière de deux phases. Tune de dépression, l'autre d'excitation, ou réciproquement.

Dans le plus grand nombre des cas, les troubles débutent par une |)ériode de dépression. Cette phase peut se présenter avec une intensité très diverse : l** tantôt c'est un simple état de dépression mélancolique; 2** tantôt il existe un véritable délire mélancolique d'intensité variable ; c'est quelquefois un sentiment de lassitude de la vie pouvant aller jusqu'au suicide ; d'autres fois il existe des conceptions délirantes, tristes, de la [lanophobie, ou bien encore le malade est atteint d'un délire des persécutions avec hallucinations de l'ouïe, d'idées d'empoisonnement ayant pour ccmséquence le refus des aliments; 5° timtôt enfin, c'est une véritable confusion mentale, soit simple, soit avec hallucinations, soit avec crises d'excitation.

A ces troubles mentaux correspondent des symptômes d'ordre physique. Cette phase de dépression s'accompagne généralement d'un amaigrissement notable qui tient à ce que les malades mangent peu, ont des digestions pénibles, et que leur nutrition se fait mal. Les sécrétions sont diminuées, la peau est sèche. Il y a ralentissement de la respiration et de la circulation; les extrémités sont froides; la face, les mains et les pieds sont cj-anosés; on observe quelquefois la syncope ou l'asphyxie locale des doigts et des orteils. Il y a ordinairement de l'anesthésie et souvent de la dyseslhésie; les malades se plaignent de sensations douloureuses internes; ils ont une aversion spéciale pour la lumière, recherchent l'obscurité. L'obnubilation des sens, qui persiste pendant toute la période de dépression, s'alténue et semble disparaître quand la dépression cesse, et elle est souvent remplacée pendant la période d'excitation par une prédominance de la dysesthésie. Pendant cette période, le sommeil est généralement bon.

Li période d'excitation offre aussi des degrés différents : 1° ce peut être un état de simple exaltation mentale : 2" d'autres fois, c'est une agitation maniaque avec incohérence; ô^ ou encore une véritable manie avec délire des grandeurs. L'exaltation mentide coexistant avec une surexcitation physique se traduit quelquefois par des accès de kleptomanie, de dipsomanie, d'érotomanie.

A ces troubles psychiques répondent des symptômes physiques aussi bien différents de ceux de la phase de dépression. Les malades éprouvent

(', A UiTri, Traité clinique de la folie à double forme, 1883.

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une sensation de bien-être général; ils ont de Tappétit, prennent de l'embonpoint. L'insonjnie est de règle. Cette période est remarquable par Texistence d'accidents cérébraux, en particulier de phénomènes congestifs (pii ne sont pas sans analogie avec ceux qu'on observe dans la paralysie générale : quelques malades présentent de l'embarras de la parole, de l'inégalité pupillaire, des attaques épileptiformes.^ Dans les accès à courtes périodes, l'agitation survient souvent d'emblée : un malade qui était mélancolique la veille, se réveille maniaque. Dans les accès à longues périodes, l'excitation se développe au contraire lentement et progressivement.

L'évolution des accès présente toujours une grande ressemblance chez le même malade; mais elle offre des variétés considérables d'un malade à l'autre. Ordinairement l'accès débute par le stade mélancolique; mais il peut arriver que ce soit par le stade d'excitation. On observe divers modes de passage d'une période à l'autre : 1** tantôt la transition se fait brusquement, ordinairement pendant le sommeil; c'est ce (|u'on voit surtout quand les accès sont courts ; 2** tantôt elle se produit lentement, insensiblement, quand les accès sont longs, ont une durée de cinq à six mois par exemple; 3° ou bien, elle est marquée par des oscillations successives, des alternatives rapprochées de dépression et d'excitation (Falret) ; 4" ou bien encore, les deux phases sont séparées par un espace lucide ou soi-disant tel (Falret).

Quel que soit son mode d'évolution, l'accès se présente dans ses deux phases avec une intensité variable : 1** état de dépression mélancolique et simple exaltation mentale; 2° mélancolie anxieuse ou confusion et simple exaltation mentale ; 3** simple état mélancolique et manie aiguë; 4** mélancolie avec délire ou avec stupeur et manie aiguë avec conceptions délirantes et incohérence.

La durée de l'accès peut être de un jour à six mois pour chaque phase. Les épileptiques présentent quelquefois des paroxysmes délirants à double forme qui sont très courts (*). La durée des deux phases tend d'autant plus à s'équilibrer que les accès sont plus courts (Baillarger). Les saisons ont quelquefois une influence sur la succession des phases : certains mahides sont mélancoliques l'hiver, excités au printemps. Souvent la phase mélancolique est la plus longue.

L'évolution du complexus considéré en général n'est pas non plus constante. Tantôt il débute d'emblée; tantôt il est précédé d'accès mélancoliques ou maniaques plus ou moins régulièrement espacés. Quant à la marche, elle se présente sous deux formes : 1° la folie à double forme à type périodique (folie à double forme de Marcé) caractérisée soit par des accès isolés, soit par des accès combinés, mais formant des séries séparées les unes des autres par un intervalle lucide; 2** folie à double forme à type continu (folie circulaire de Marcé), sans rémission.

(*) Cii. Féré, Délire ëpilcptique à double forme. La Médecine moderne, 1898, p. 529.

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Le malade ressemble alternativement a un mélancolique et à un maniaque. Quand Féquilibre semble se rétablir avant la période d'excitation, on peut croire à la fin d'un accès de mélancolie. Dans certains cas, il peut y avoir confusion avec la paralysie générale : la distinction est d'autant plus difficile que la paralysie générale peut affecter la forme circulaire (Espiau de la Macstre, Fabre, etc.) et que la folie à double forme peut se développer comme la paralysie générale concurremment à Tataxie (Mùller). Les troubles psychiques et somatiques sont souvent à eux seuls insuffisants pour établir la distinction : il n'y a que la succession de plusieurs accès alternatifs qui peut permettre sûrement le diagnostic.

Le pronostic est toujours grave, il n'y a guère que le type périodique qui puisse guérir: mais il y a quelquefois de longs intervalles lucides. Le type circulaire ne guérit jamais; il est rare qu'il aboutisse à la démence. Quelquefois ce syndrome complexe se transforme en ime manifestation plus simple, manie ou mélancolie. II ne faut pas perdre de vue que les intermittents ne sont pas plus guéris dans les intervalles de leur accès vésanique, que les épileptiques dans les intervalles de leurs accès convulsifs. Quand la mort arrive, c'est du fait d'un accident, ou d'une congestion céphaliquc, d'une attaque épileptiformc.

La périodicité des troubles mentaux est en général un caractère de dégénérescence; on la retrouve dans les besoins morbides, dans la dipsomanie en particulier et aussi dans les perversions 'sexuelles. D existe des psychopathies menstruelles qui sont plus fréquentes chez les sujets à tares congénitiiles. Mais Timpaludisme peut provoquer des psychopathies variées qui sont liées à l'infection spécifique et peuvent céder à un traitement approprié : ces psychopothies peuvent accompagner Taccès fébrile ou lui succéder ou se présenter isolément sous forme de paludisme larvé (V).

Dans la folie périodique liée à la menstruation, on observe le plus souvent les idées religieuses, démoniaques, erotiques, les nymphomanich.

L'hallucination figure dans un grand nombre d'états pathologiques de Tesprit : son importance en psychiatrie peut être mesurée par les efforts (|ui ont été faits pour en donner des interpréLitions théoriques. On comprend en général, sous ce nom, un état de conscience caractérisé par une perception sans objet actuel, c'est-tà-dire une perception qui n'est pas déterminée par une excitation périphérique contemporaine du sens dont le centre percepteur paraît affecté. L'hallucination peut être en apparence !i|)ontanée ; c'est-à-dire que nous ignorons sa cause, qu'elle est liée à des

(*; D. Sall», CoiUrib. à Vilude des psychoses consécutives aux fièvres intermittentes. Tlièse âo Montpellier, 1897.

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chanfifoinenls organiques qui nous échappent. Mais Hiallucination d'un sens peut être provoquée par Texcilation d'un autre sens; c'est l'hallucination réflexe (Kahibaum), hallucination réflexe hétérologue, qui peut se manifester sur tous les sens, incnie sur le sens génésique: on a cité par exemple, des excitations génitales provoquées par des bruits divers!*). L'hallucination peut être causée à plus forte raison par l'excitation du sens dont le centre est aifecté : cette hallucination réflexe homologue se confond avec l'illusion qui ne diflere pas foncièrement de Thallucination : on défmit en effet l'illusion la fausse interprétation d'une excitation réelle. Il existe autant de formes d'hallucinations qu'il existe de modes de la sensibilité.

Dans bon nombre des cas le sujet a conscience (*) qu'il est halluciné, c'est ce qui arrive chez certains névropathes, dans les états hypnogogiques, dans les fièvres, dans bis intoxications, quelquefois par exenq)le chez les alcooliques. Au début du délire, et chez les dégénérés en général, on observe des hallucinations qui laissent des doutes sur leur nature morbide.

L'hallucination peut occuper un organe sensoriel d'un seul côté, on dit que l'hallucination est unilatérale ; mais le plus souvent elle est bilatérab;. Lorsqu'une hallucination portant sur les deux organes symétriques présente un caractère différent des deux côtés, l'hallucination est dite dédoublée. On a donné le nom d'hallucinations psychiques (Daillarger) à des idées spasmodiques sans extériorisation, à des pseudo-hallucinations (^) qui n'intéressent aucun sens en particulier. M. Séglas a désigné ces hallucinations psycho-motrices, dénomination à laquelle M.Janet veut substituer celle de kinesthésique. Mais l'élément moteur de ce phénomène n'a rien de spécifique, car rien ne se passe dans l'esprit sans qu'un élément moteur entre en jeu.

L'hallucination psychique est constituée par des représentations de mots sans participation de l'ouïe; les paroles intérieures sont localisées dans les organes les plus divers. Elles entraînent souvent le dédoublement de la personnalité et l'idée de possession, de négation ou de grandeur. Elles sont souvent associées à d'autres trembles de l'intelligence, hallucinations sensorielles, obsessions, impulsions, etc. Les paroles intérieures s'accompiignent ordinairement de ujouvements visibles d'articulation (|ui constituent la condition physique indispensable de la représentîition ; (»n rendant le mouvement inq)ossible on supprime l'hallucination. Les hallucinations psychicpies se rencontrent dans les différentes formes de folie, sans qu'on puisse leur attribuer une valeur diagnosti(pie ou pronostique.

(') M. IIanel, Contrihution à l'étude ch'in'qtie drx hallucinations génitales et fies idées erotiques chez les persécutés. Thèse, 189*2, p. 42.

(*) K. Besso.nset, Essai sur les hallucinations conscientes. TIu'so 1898.

(*] Kaxdynskt, Kritische und klinische Beobachtungen im (iebiete der Sinnestâuschungen, Dcrliii, 188.").

L'existence de lésions diverses des organes des sens affectés dans les ^ilucinations, et en particulier dans les hallucinations unilatérales, montre bien qu'il existe des hallucinations d'origine périphérique. Les lésions transitoires sont particulièrement propres à la démonstration (*). Mais, dans la plupart des cas, tout se passe comme s'il existait une irritation des centres moteurs ou sensoriels de Técorcc du cerveau (*). Parmi les faits qui sont le plus capables d'appuyer la théorie corticale des liallucinations (^), on peut citer des hallucinations tactiles dans le côté hémianesthésique comme j'en ai observé un exemple chez un indi- \idu qui présentait des convulsions hémiplégiques (*).Des faits analogues, les hallucinations hémiopiques dans les cas d'hémianopsie corticale ont été publiés depuis par Petersen, Bidon, IligierC*), Lamy(*^).

L'hallucination unilatérale n'est pas seulement provoquée par les lésions des différentes parties de l'organe qui en est le siège, elle peut encore être la conséquence d'une lésion d'un autre organe sensoriel du même côté. A. Robertson ("), à la suite d'une lésion irritative des membranes externes de fœil, eut du même côté des hallucinations visuelles et auditives. On peut se rendre compte du phénomène si l'on considère qu'une excitation sensorielle quelconque augmente Texcitabilité en général et surtout celle du côté correspondant. Lorsqu'un organe sensoriel est doué d'une irritabilité spéciale, congénitale ou acquise, liée soit à une malformation, soit à une lésion antérieure, il peut devenir le siège d'une sensation subjective localisée à propos d'une irritation portant sur une partie sensible quelconque, d'un côté ou de l'autre, ou même à propos d'une émotion. La fatigue peut favoriser les hallucinations, car au cours de la fatigue, l'excitabilité présente souvent des recrudescences (*).

Lliallucination peut certainement se produire chez des individus (|ui ne présentent et n'ont jamais présenté de troubles caractérisés de l'esprit, qui n'ont jamais pu être considérés comme des aliénés. Elles peuvent se produire aussi en dehors des états fébriles qui entraînent plus ou moins

(* Ch. Ff^Ri^, Hallucinations unilatérales iiomonynies dans le zona ilc la face. Comptes rendu* de la Soe. de bioL, 189*2, p. 549. — Henacd, Contribution à l'étude du zona otique. Tlièse de Nancy. 1894.

('> Cm. FtRK, Un spasme du cou coïncidant avec des hallucinations visuelles unilatérales. C. li. Soc. de Biologie, 1896, p. 269.

^) Bix£T et VÉRt, La théorie physiologique des hallucinations. Revue scientifique^ 1885, > série, t. !X, p. 55.

i\ Ch- Flké, Les épilepsies et les épiieptiques, 1890, p. 406.

\'\ lliGicK, l'eber unilatérale llallucinationen. Wiener Kiinik, juin 1894.

\^ LiJfT, IIémiano|>sie avec hallucinations dans la partie abolie du champ de la vision. lievur neurologique, 1895, p. 1*29. — E. Fromhkrz, UeOer hemiopische Hall cinationcn. Freihunr. 1899.

{'; Alkx. Robertsox, Unilatcral hallucinations; thcir relative frequency, association and paihology. The joum. of mental science, 1901, p. 28'2.

*) Ch. Féré, Etudes expérimentales sur le travail chez l'homme et sur quelques conditions qui influent sur sa valeur. Joum. de VAnat. et de la Pkys., 1901, p. 08. — De linnuonce «le l'échaulTement artificiel de la tète sur le travail {ibid,, p. 291). — Les variations de Tevntabilité dans la fatigue. L'Année psychologique, 1901, p. 69. — L'excitabilité comparée lies deux hémisphères cérébraux chez l'homme [ibid., p. 145].

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fréquemment du délire. Il n'est pas douteux qu'elles se montrent quelquefois chez des individus qui ne présentent aucun trouble actuel appréciable de la santé ; mais cette absence de tout trouble il faut la mettre hors de contestation pour faire la preuve qu'elles constituent des phénomènes normaux (*). L'hallucination doit être considérée comme un symptôme dont il faut rechercher la cause. D'autres phénomènes subjectifs, comme la douleur, qui constitue souvent une hallucination de la sensibilité générale, en ce sens qu'elle peut être comparée aux effets d'agents traumatiques, souvent clairement désignés par les malades, sont dus à des irritations à distance, qui ne sont souvent découvertes qu'à long terme, alors que la durée de la douleur a provoqué de longues recherches. On serait mal venu à soutenir que parce qu'une douleur est fugitive elle ne dépend d'aucune cause physique. Il en est de même pour les hallucinations des sens spéciaux. Si l'on admet que certains individus sont cap«ibles d'éprouver des hallucinations sous l'influence d'événements qui se passent à une distance telle qu'ils sont inaperçus de la plupart, c'est que ces individus sont doués d'autant plus anormalement qu'un grand nombre d'é\énements du même ordre ne produisent pas chez eux les niémes effets.

Entre l'idée qui est une sensation faible et l'hallucination qui n'est, en somme, qu'une idée extériorisée, il y a une multitude d'intermédiaires. Chez un grand nombre d'artistes, l'idée s'objectivera à tel point qu'elle s'accompagne des phénomènes liabituels de la sensation : mais une représentation assez intense pour annihiler les effets des irritations actuelles ne se manifeste que chez des individus qui présentent une irritabilité anormale. Les représentations de ce genre font défaut chez la masse des individus : l'hallucination ne peut pas être considérée comme une fonction normale de l'esprit.

L'hallucination constitue toujours une manifestation morbide. Si l'on cherche bien, on trouve au moins une condition d'affaiblissement momentanée». Il est certain que dans l'enquête de la Société anglo-américaine pour les recherches psychiques (') un grand nond)re de personnes se déclarent en bonne santé au moment où s'est produite rhallucination: mais on ne trouve guère spécifiée dans leurs narrations Tiibscncedes nombreuses conditions capables de déterminer une aptitude à l'hallucination, menstruation difficile, constipation, insomnie, abus sexuels ou abstilumvv inusitée, troubles de la digestion, irritations externes, etc. On peut être halluciné sans être fou, mais on n'a pas d'hallucination quand on jouit d'une santé parfaite.

Les hallucinations des gens soi-disant sains, c'est-à-dire non aliénés actuellement, se présentent plus souvent chez la femme que chez l'homme. L'encpiète à laquelle il vient d'être fait allusion a porté sur 17 000 indi-

") INtbMORL. Apparitions and thought transffrence, 189i. p. *207.

(*) Rt'poii on Un* ceiisiis of lialluciiiations. Proceedings of the Soc, for pxychical researchet.

vidiis, 8572 hommes et 8628 femmes, la proportion des sujets ayant eu des hallucinations à l'état de veille a été de 7,8 pour 100 chez l'homme, et de 12 pour 100 chez la femme; cette proportion varie donc de 2 à 5 suivant le sexe.

En dehors de la folie, les hallucinations portent le plus souvent sur le sens de la vue, environ 8,4 pour 100 d'après la statistique déjà citée, tandis que les hallucinations de l'ouïe ne sont représentées que par 3,3 pour 100 et les hallucinations tactiles par 0,9. Dans bon nombre de cas, la vue et l'audition sont affectées en même temps, le plus souvent les hallucinations visuelles représentent des personnes vivantes ou mortes. Il est remarquable que les hallucinations des autres sens ne figurent même pas dans ce recensement. Parmi les hallucinations qui coïncident avec l'intégrité apparente des autres fonctions, il faut signaler les hallucinations des amputés, qu'on peut attribuer à des irritations des nerfs du moignon (*).

Dans la folie, ce sont les hallucinations de l'ouïe qui sont les plus fréquentes; elles sont particulièrement communes dans les formes mélancoliques. Souvent elles consistent au début en des sons confus (*); mais bientôt les bruits se modifient, se perfectionnent, le malade entend des voix. Tantôt ce sont des voix connues, tantôt ce sont des voix inconnues que le malade attribue à des êtres imaginaires ou bien à des animaux, ou même à des objets inanimés. Souvent les voix viennent du dehors, de directions diverses, de loin ou de près; mais quelquefois le malade les sent sortir d'une partie de son corps : c'est une particularité qui entraine l'idée du dédoublement de la personnalité.

Il est rare que les voix fassent entendre des paroles agréables, comme il peut arriver dans les délires mystiques ou dans les délires erotiques des hystériques : le plus souvent il s agit de paroles pénibles, de reproches, d'accusations, d'injures, de menaces. Les perceptions ont un tel caractère de réalité, qu'il s'ensuit souvent des tendances à des réactions plus ou moins violentes. Les hallucinations de l'ouïe sont les plus graves et celles qui compromettent le plus la sécurité des malades et de leur entourage. Les paroles entendues par les hallucinés sont le plus souvent des paroles usuelles appartenant à leur langue maternelle, quelquefois ce sont des mots d'une langue étrangère. Fréquemment ce sont des mots grossiers, des mots d'argot étrangers au langage habituel du malade. Quelquefois ce sont des mots inconnus qui restent à titre de néologisme dans le vocabulaire du malade, mais qui paraissent avoir leur origine dans une conndsion des muscles articula toires. Un bon nombre d'aliénés, de persécutés en particulier, sont tourmentés de ce qu'on leur vole leurs pensées les plus secrètes qu'ils entendent par l'oreille de Tespril et même par celle du corps. C'est l'écho de la pensée.

'•i Abbatocci, Éiitdr psychologique sur les hallucinations des amputés. Thèse dt» Bordeaux. t8t)4.

[*: A. BorcHARD, Études sur les bourdonnements et bruits d'oreilles. Thèse 1897.

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Dans les hallneinations psychiques, où les organes périphériques ne paraissent pas intéressés, il existe en réalité, comme les hallucinations de l'ouïe, des mouvements d'articulation appréciables pour le malade et même pour l'observateur. L'hallucination psychique est en réalité une convulsion articulatoire qui s'accompagne d'états de conscience variables en intensité suivant l'énergie et la rapidité du mouvement (*); il arrive souvent que le malade ne les comprenne que lorsqu'elles se sont reproduites plusieurs fois.

En dehors des mouvements des lèvres, les hallucinés de l'ouïe ont souvent une attitude spéciale, tendant l'oreille du côté d'où viennent les voix. D'autres fois, ils entrent en conversation avec des personnages imaginaires.

Les hallucinations de l'ouïe sont celles qui se présentent le plus souvent d'un seul côté (') ou sous la forme dédoublée. Comme nous l'avons fait déjà remarquer, Thallucination unilatérale peut être due à une lésion irritative d'un organe périphérique ou des centres sensoriels de l'écorcc du cerveau. Ces hallucinations unilatéi-ales coïncident quelquefois avec la surdité complète du côté correspondant. Du reste, un grand nombre d'aliénés sourds ont des hallucinations de l'ouïe. Les hallucinations de l'ouïe se rencontrent chez un grand nombre d'aliénés en général ; mais elles jouent un rôle particulièrement important chez les persécutés de Lasègue.

M. JoUy a reconnu chez la plupart des hallucinés de l'ouïe une hyperesthésie acoustique, et la possibilité de provoquer les hallucinations en faisant passer un courant continu à travers les oreilles. On a aussi signalé la fréquence des otites moyennes (Rediich, Kaufmann, etc.). L'existence constante d'une prédisposition organique de ce genre dans les hallucinations des autres sens n'est pas invraisemblable.

Il n'est pas douteux que des irritations périphériques puissent produire des bruits subjectifs non seulement lorsqu'il s'agit de lésions de l'appareil auditif proprement dit, de l'oreille moyenne ou de Toreille interne, de variations de pression sanguine qui agissent directement, mais encore lorsqu'il s'agit de lésions de l'oreille externe, de la gorge, de la bouche ou du nez, qui provoquent ces mêmes phénomènes par un mécanisme réflexe ('). Mais l'hallucination véritable ne peut se comprendre sans l'intervention du cerveau, elle constitue en réalité un délire. Comme l'a remarqué M. Vallon, son origine cérébrale est démontrée par ce fait qu'elle est en rapport intime avec le délire du malade : un individu affecté d'une lésion auriculaire qui provoque des bruits subjectifs n'aura

(*) Ch. Féré, La pathologie des émotions, 1892, p. 589j

(*) WoRMSEH. Des hallucinations unilatérales. Thèse, 1895. — Ch. F'éré, Note sur un cas de zona de la face avec hallucinalions du goûl et liallueinations unilatérales de l'ouïe chez un paralytique général. Comptes rendus de la Soc. de BioL, 1899, p. 458.

(*) M. Jadmn, Contribution à l'étude des sensations subjectives de l'oufe. Thèse de Genève, 1892. — Sassieb, Des bruits tubjectifs de l'ouïe. Thèse, 1890.

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d'hallucinations qu'à partir du moment où se seront montrés d'autres troubles caractéristiques d'un état mental morbide.

Les hallucinations de Touïe sont fréquentes chez les mélancoliques : elles jouent un rôle particulièrement important chez les persécutés; elles sont rares dans les manies aiguës, peut être masquées d'ailleurs par l'agitation ^*). Elles sont rares aussi dans la paralysie générale, sauf dans les formes mélancoliques (Mickie). On les observe dans l'alcoolisme, dans le cocalnisme, où elles sont souvent en connexion avec les idées de jalousie.

Les hallucinations de la vue sont moins fréquentes chez les aliénés que celles de l'ouïe. Autant pour la vue que pour l'ouïe, il est difficile de séparer l'illusion de l'hallucination. Même dans la nuit obscure, il est impossible d'affirmer qu'il n'existe aucune irritation sensorielle susceptible d*unc interprétation fausse. Les hallucinations de la vue peuvent être bilatérales, unilatérales ou hémianopsiques. Dans ce dernier cas, elles coïncident généralement avec un défaut visuel hémianopsique. Les hallucinations unilatérales coïncident souvent avec ime lésion irritative périphérique qu'il faut chercher, car elle peut siéger, comme nous l'avons dit, non seulement sur les organes de la vision, mais sur des parties éloi^niées. Les hallucinations figurées sont ordinairement précédées par des hallucinations élémentaires, des sensations lumineuses plus ou moins confuses. Les hallucinations apparaissent tantôt brusquement, tantôt graduellement, elles disparaissent de même; elles restent souvent indécises au début. On observe souvent des changements de forme qu'on peut interpréter par la fatigue de l'organe visuel ou par un changement de forme ou de situation de l'objet qui produit l'excitation. En général il s*agit de formes humaines, représentant plus ou moins exactement des individus connus. D'autres fois, ce sont des formes symboliques, des animaux, des êtres inanimés, des fantômes religieux. Quelquefois l'hallucination reproduit les traits de l'individu lui-même. Cette hallucination autoscopique ou spéculaire(') paraît avoir été connue d'Aristote. Gœthe l'a éprouvée lui-même ('). Elle paraît moins rare qu'on aurait pu le croire, l'enquête de la Société pour les recherches psychiques en enregistre 7 cas(*): on l'a désignée sous le nom de Deutéroscopie{''), elle serait relativement fréquente en dehors de l'aliénation avérée. Je l'ai observée chez un diîibétique. Lasègue l'a rencontrée dans l'alcoolisme subaigu (*). L'hallucination autoscopique reproduit souvent non seulement la ressemblance des traits, mais aussi celle de l'attitude : une hystérique neurasthé-

V) PiETEiisEx, Audilory Hallucinations. Birmingham Med, Review, 1897, p. 145.

(*) Ca. Férl% Note sur les hallucinations auloscopiqucs ou spéculaires et sur les hallucinations ait m istes. Comptée rendus de la Soc. de bioL, 1891, p. 451. — Hallucinations autosropiques p<^ri<Kliquos. Jotirn. méd, de Bnurellrs^ 1898, n" 9.

') Gon-BK. Mémoires d'Ed. Carloivitz, t. I, p. 270. ,

*) Lor. rit,, p. 74.

1^; Lecret et Gratiolet, Anatomie comparée du système nerveux, t. II, p. 539. — BaiERRg DE Boisifo?(T, Des hallucinations, 5* éd., 1892, p. 55 et 408.

'«; LASÈcrE. Études médicales. 1884, t. II, p. 150.

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oA LES TROUBLES DE L INTELLIGENCE.

nique voyait son semblable faire le ménage en tenant le balai comme elle (*). Elle peut coïncider avec une hallucination auditive. Shclley avait rtiallucination visuelle de sa propre personne qui quelquefois lui adressait la parole (*).

Les hallucinations visuelles s'accompagnent souvent de réactions motrices de la région périorbitaire qui peut garder dans les rides des traces permanentes ; il existe quelquefois en même temps des troubles de la sensibilité des téguments de l'œil et des traces de congestion (^). Les rapports qui existent en général entre les troubles de la sensibilité générale et la sensibilité spéciale d'un organe sensoriel peuvent rendre compte des succès que Ton a quelquefois obtenus dans le traitement des hallucinations avec les irritations périphériques, succès signalés depuis longtemps (^). Les individus qui ont la plus grande puissance de visualisation sont les plus sujets aux hallucinations visuelles.

Si en général l'hallucination a son origine dans l'écorce cérébrale, il n'est pas douteux que les excitations périphériques telles que celles qui résultent des aflections des téguments de l'œil, des affections des yeux, des anomalies de la réfraction, «urtout lorsqu'elles sont inégales, soient capables de jouer un rôle important d'agents provocateurs. On voit ces excitations en action dans les reproductions, sensations qui peuvent se manifester à longue échéance, comme dans des expériences personnelles que je puis citer comme exemples. J'ai eu dans ces dernières années l'occasion de m'exercer à des travaux nécessitant une longue application de la vue : numération de globules sanguins, examen à la loupe d'empreintes des lignes papillaires digitales, études d'embryons de poulet, etc. A la suite de longues séances, allant jusqu'à la fatigue, il m'est arrivé souvent, après un intervalle de repos de plusieurs heures et même de plus de deux jours, d'avoir spontanément en apparence une vision nette des objets récemment examinés au microscope ou à la loupe. Lorsque cette représentation s'aflaiblissait ou disparaissait, il m'était facile de la reproduire par une forte contraction des orbiculaires des paupières. Un jour j'avais observé pendant la matinée un certain nombre d'embryons de poulet dont un avait dans son aire vasculaire un vaisseau présentant une dilatation anévrysmale. Dans l'après-midi, étant en chemin de fer, je reçus dans l'œil droit un fragment de charbon qui détermina une irritation assez vive; sous son influence la représentation de l'embryon à l'anévi^smc m'apparut avec une netteté telle que je voyais la circulation se faire comme je l'avais vue cinq ou six heures auparavant. Ces représentations d'objets en mou-

(*) E. B. Lkroy, Etnden sur l'illusion de fausse recomiaissanre ehez les nliênés et les sujets normaux. TIm>s<î 1898.

(•) NisBKT,rA^ insanity of genius, ncw. éd., 1891, p. 91.

(') Ch. FV.KÉ, Les sifcncs physiques des hallucinations. Revue de médecine^ 1890, et Pathologie des émotions, p. 385.

(*) Michi!a, Des hallucinations. Thèse, 1857, p. 15.

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veinent ne sont pas sans analogies avec les hallucinations en action ou en tableaux successifs qu'on observe dans la suflbcation (état de lèves de lluglings Jackson, hallucinations oniriques de Régis), et dans lesquelles on voit se dérouler toute une suite d'événements.

Les hallucinations de la vue peuvent être provoquées par un grand nombre de conditions dépressives banales, et elles se manifestent alors principalement au réveil. Chez les aliénés, elles peuvent se présenter à toute heure. D'une manière générale, on peut dire qu'elles sont moins ^^raves que les hallucinations de l'ouïe ; elles sont beaucoup plus souvent fugaces, et elles sont plus rarement le point de départ de réactions violentes. Elles appartiennent plus spécialement anx folies névropathiques et aux folies toxiques ; elles sont particulièrement fréquentes dans l'alcoolisme; les malades sont quelquefois capables de réveiller volontairement des scènes terribles d'hallucinations auxquelles ils ne croient pas et qui ne leur inspirent plus les mêmes sentiments. Les hallucinations visuelles des alcooliques sont ordinairement professionnelles et terrifiantes; on peut souvent les réveiller par suggestion. Les hallucinations visuelles des psychoses infantiles ont aussi souvent un caractère terrifiant. La zoopsie est fréquente chez les alcooliques et les hystériques. Les hallucinations visuelles du morphinisme sont surtout vives pendant le sommeil, mais elles existent quelquefois à Tétat de veille; les hallucinations à l'état de veille sont surtout fréquentes dans la période de privation. Dans le cociinisme, on observe aussi des hallucinations de la vue où figurent souvent des objets en mouvement, des nudités. On y signale aussi des sensations de points noirs sur fond blanc qui donnent lieu à des interprétations variées; on peut considérer ces taches sombres comme des défauts visuels, connne des scotomes (Erlenmeyer). Dans la migraine des enfants, les hallucinations visuelles paraissent assez fréquentes (').

On peut rapprocher des hallu(;inations visuelles un phénomène sur le mécanisme duquel on n'est pas encore d'accord (*), et qui consiste en sensiitions visuelles, en général colorées, se manifestant à propos d'excitations des autres sens. Lachromopsie, qui a été étudiée d'abord sous sa forme la plus commune, Faudition colorée, peut se manifester à propos d'excitations de tous les sens spéciaux, odorat, goût et aussi à propos d'excitations cutanées (^). La chromopsie est plus fréquente dans la neurasthénie que dans les folies véritables, elle s'exagère souvent quand le sujet qui en est atteint est soumis à une dépression momentanée (^).

Les hallucinations de Todorat et du goût qui s'accompagnent de réactions motrices communiquant à la physionomie une expression spéciale, analogue à celle qui est en rapport avec des sensations actuelles, sont iK'aucoup moins fréquentes. Elles ont le plus souvent des caractères

<'i Frahus VV.4R9ER,7Ar sludy ofchildren and their school traininÇy 1897, p. ïbl.

;*) Ch. Féré, La /pathologie des émoiions, p. 51.

}] Gor.xACQ, De la seuMibilité colorée. Thèse de Bordeaux, 1895.

[^ Th. FLorRXOT, Des phénomènes de synopsie, 1893, p. Ï8.

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désagréables, qui rappellent ceux des substances toxiques, et qui éveillent et entretiennent les idées d'empoisonnement. Elles sont fréquentes dans rhypocliondrie, dans plusieurs formes de mélancolie, et jouent un rùle important dans la patliogénie du refus des aliments ; on les observe aussi dans le délire de persécution et chez les alcooliques. Quelquefois le malade localise l'origine de ses sensations olfactives dans sa propre personne ou dans un de ses organes ; il en résulte des idées de décomposition ou de honte qui ont pour conséquence des modifications appropriées de la conduite.

Les hallucinations de la sensibilité cutanée sont fréquentes chez les aliénés et en particulier dans le délire de persécution ; elles consistent en sensations de choc, de piqûre, de brûlure, de pincement, de décharges électriques qui s'accompagnent quelquefois de contractions musculaires. Les hallucinations de la sensibilité générale sont fréquentes chez les alcooliques ; elles sont en général liées aux douleurs spontanées et donnent souvent lieu à des idées de persécution et peuvent être le point de départ de réactions diverses. Dans le cocaïnisme, on observe aussi des hallucinations de la sensibilité générale, qui consistent en sensations de fourmillement, de traînées d'insectes ou de vers; il s'y ajoute assez souvent des sensations sous la peau de corps étrangers ou d'insectes (Magnan), que les malades cherchent à enlever avec des pointes d'aiguilles.

On observe quelquefois des hallucinations de mouvements analogues à celles qu'on rencontre chez les amputés (*), et qui coïncident vraisemblablement avec des mouvements minuscules. On peut les rapprocher des rêves d'accès qui se produisent quelquefois chez les épileptiques avant les accès réels dont ils constituent des miniatures (').

Les hallucinations génitales qui coïncident quelquefois avec les signes physiques d'une exciUUion locale, sont plus souvent d'un caractère pénible; elles présentent une grande variété. Elles tiennent une place particulièrement importante dans le syndrome au(|uel Ibill a donné le nom de folie erotique hallucinatoire.

Les hallucinations viscérales peuvent entraîner la conviction qu'il existe des corps étrangers, des animaux, des personnes, des coiporations entières dans les cavités closes ou dans les viscères. Parmi elles, il faut citer les hallucinations gravidiques qui se développent chez les femmes qui ont un désir ardent de la maternité, ou qui ont de fortes raisons pour la craindre. Les hallucinations viscérales sont particulièrement fréquentes chez les hypocondriaques, les mélancoliques, les délirants chroniques systéniatiques, les neurasthéniques; il n'est pas très rare (pielles aient leur point de départ dans des lésions viscérales, mais souvent elles sont liées à une irritation cérébrale siégeant dans les régions en connexion

[*) A. AnonuKL, Khutv sur Ich hallncinations des moignons. Thèse 18U8. (*) Ch. Féré, l.es Hôves d'accès chez les épileptiques. La Médecine moderne.

LES ÏIALLUCINATIUNS. 57

avec les viscères ('). Dans certoins états morbides où il existe des lésions organiques, rhallucination consiste dans une sorte de dédoublement : un aliéné hémiplégique cité par P. Falret se figurait avoir un étranger ou un cadavre dans son lit. D'autres attribuent leurs sensations à un autre individu. Un jeune homme atteint de fièvre typhoïde répète : « Donnez-lui à boire, il a bien soif, il est bien mal couché »('). Dans quelques cas, on pourrait se demander s'il ne s'agit pas d'un phénomène de régression : on sait que les jeunes enfants parlent souvent d'eux-mêmes à la troisième personne et se désignent par leur propre nom.

De ces hallucinations on peut rapprocher celles dans lesquelles le malade se sent augmenter de volume jusqu'au point de remplir la chambre, et qui ont été observées d'abord par Moreau, de Tours, dans l'intoxication par le haschich. On les rencontre aussi chez les hystériques.

A côté des hallucinations de changement de volume, on peut citer les hallucinations de changements de poids; des délirants systématisés ont la sensation qu'ils s'enlèvent dans les airs.

On donne le nom d'hallucinations de la mémoire à des phénomènes qui ont été observés par plusieurs aliénistes(KraQ't-Ebin g, Krœpelin, etc.) et qui consistent en ce que le malade s'imagine avoir vu, entendu ou senti des excitations qui en réalité n'ont jamais existé. Ces phénomènes peuvent s'expliquer par le rappel de rêves plus ou moins récents (^), mais qui n'avaient laissé dans l'esprit aucun souvenir immédiat. Chez les lujets normaux, une impression réelle conforme à une création antérieure de Timagination, donne la sensation de quelque chose de déjà vu comme dit l'auteur de Rolla et qui ne manque pas d'analogie avec la soi-disant hallucination de la mémoire (^).

M. Ribot(*) rappelle des faits analogues à celui de Bennett, qui mérite d'être cité. Un boucher qui resta suspendu par le bras au crochet de son étal : on le dégagea terrifié, poussant des cris affreux, se plaignant de souffrir cruellement : or, le crochet n'avait pénétré que dans le vêtement, et le bras étiit indemne. Il en conclut qu'on pourrait donner à cet état le nom Aliallucination affective. En réalité, cette soi-disant hallucination affective est la conséquence d'une représentation fausse. L'existence isolée de l'hallucination affective, dans le sens où M. Ribot la comprend, n'est pas plus prouvée que celle de la mémoire affective ; la mémoire du chagrin de la perte d'un parent, de l'entrée des Allemands, de l'ennui d'une longue attente, ne constitue pas une preuve, elle nécessite

(*' A. TAHBrRi!«^, Les Abeiralions de la conscience viscérale (/?'• Congrès international de Psychologie, 1901. p. 216).

*« Cm. Kkré, Comptes rendus de la Soc. de bioL, 1891, p. 452.

:^. UoTC£, Hallucinations of niemory and tcicpatliy. Mind, 1888, t. XIII, p. 2ii.

'* Tii*rLT. EsMai psychologique et cliniqite sur la sensation du « déjà ru ». Thèse de* IVmieant. 1891». — Ch. Fkré, La fausse réniinisicme dans l'aura de la migraine. Journ. de Srurotogie. 1898, 5 sept. — L'instinct sexuel, évolution et dissolution j 2' éd. 1902, p. 105.

(*■ Th. Ribot, Reclierches sur la mémoire afleclive. Revue philosophif/ue, 1894, t. XXXVIII, I». Ô79.

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lin souvenir intellectuol. On ne peut pas séparer rémotion de la représentation du fait qui l'a provoquée, ^'il existe des individus qui se rappellent plus facilement des émotions pénibles ou des émotions agréables, c'est (pf ils sont plus souvent dans un état somatique qui concorde avec les émotions pénibles ou avec les émotions agréables. Ils ont le caractère de leur tempérament; s'ils ont une tendance naturelle à sentir soit péniblement, soit agréablement, ils ont les mêmes tendances pour le souvenir. Le boucher de Bennett a fait preuve d'une émotivité morbide à propos d'une représentation intellectuelle, mais il n'a pas eu d'hallucination affective. M. Ilartenberg dit à l'appui de l'opinion de M. Ribot : a Je connais un sujet qui, le soir, couché dans son lit, se fait rougir en se remémorant les circonstances de la journée où il a rougi ». C'est un fait qui prouve autant que possible la subordination du rappel de l'émotion à la représentation (*).

Certains individus éprouvent de temps en temps brusquement des sensations générales de bien-être ou de malaise plus ou moins durable et dont la disparition est aussi rapide que leur début. Chez les épileptiques en particulier, l'instantanéité et la répétition de ces sentiments montrent nettement leur indépendance des conditions extérieures; ce sont des sensations sans objet actuel apparent qui ont par conséquent les caractères d'hallucinations, hallucinations de la cœnesthésie('). Ces sensations ont une condition physique (jui montre une fois de plus comment l'appréciation de la résistance du milieu est sous la dépendance de l'énergie disponible de l'individu. Vn épileptique qui présentait de temps en temps des crises d'euphorie avait eu un grand accès d'épilepsie une heure auparavant, et j'étudiais la résistance à la fatigue avec Tergographe de Mosso. Avec son médius gauche, le malade soulevait toutes les deux secondes un poids de 2 kilogranmies, l'abaissement des courbes manifestait clairement la fatigue, lorsque tout à coup il se manifesta une série de contractions plus énergiques et beaucoup plus prolongées que celles qui sont en rapport avec les oscillations de l'extension. Pendant cette période, la physionomie déprimée du sujet s'éclaira soudainement. Lorsqu'il eut repris son expression antérieure, et que la fatigue s'affirma de nouveau par l'abaissement des courbes, nous interrogeâmes le sujet sur ce qu'il avait éprouvé : « J'ai eu ce que je vous ai déjà dit, je me suis senti très bien, j'ai senti que tout allait bien ». En somme, dans celte circonstance comme dans toutes les autres hallucinations, l'état psychique est inséparable de certaines conditions physiques, de sorte qu'on peut toujours se demander lequel du phénomène physique ou du phénomène psychique précède l'autre et que la réponse est impossible. En réalité, tout se passe comme s'il s'agissait de deux aspects d'un même phénomène'.

L'illusion, fausse interprétation d'une excitation réelle, ne difïï»re pas

(*) P. IlARTEXDKnc, Les timides t't la timidité^ 1901, p. 55.

(*) Cil. FiÎRlî, 1.08 ^iglle9 pliysiqiit'S des lialliiciiiations. Hcvue de. médecine, iXîH), p. 769; La pathologie dett émotions, p TtiKy.

au fond de rhallucination qui a en général une cause excitatrice externe tombant sous les sens, et elle a Tanalogie la plus grande avec rhallucination dite réflexe : Tune comme l'autre constituent moins un état morbide des sens qu'un délire sensoriel. Les illusions comme les hallucinations sont relatives à tous les sens : mais les illusions visuelles sont les plus fréquentes. Une sorte d'illusions qui trahit l'existence d'un aflaihlissemcnt de la perception des différences est celle qu'on rencontre fréquemment chez les aliénés, et qui consiste à reconnaître une personne ou un objet inconnu, à les prendre pour une personne ou un objet connu.

On a beaucoup discuté sur la fréquence des hallucinations dans la paralysie générale des aliénés. En réalité presque tous les déments paralytiques qui délirent ont des hallucinations. Il est rare que les hallucinations des paralytiques soient uniques et systématiques ; ordinairement elles offrent les mêmes caractères que le délire, elles sont multiples, mobiles, absurdes, contradictoires. On n'est pas en droit d'affirmer qu'elles constituent la tmse des idées délirantes('); on peut au moins aussi bien soutenir que les idées délirantes en s'organisant prennent le caractère de représentations hallucinatoires.

Les hallucinations oniriques (Régis) constituent le fond des délires toxiques et des délires infectieux qui se manifestent d'abord dans les périodes intermédiaires au sommeil et à la veille, s'étendent à la nuit, puis se prolongent à l'état de veille. Les hallucinations visuelles, qui s(mt les plus fréquentes, sont souvent terrifiantes et rappellent des scènes réelles plus ou moins variées et mobiles. Ce délire est susceptible d'être intern)mpu |>ar des excitations extérieures. Il est comnum au cours des intoxications ou des infections, mais rien ne prouve qu'il soit caractéristique d'une intoxication ('). 11 n'est pas rare chez les hystériques.

L<»s hallucinations qui aboutissent à la croyance d'une communication av(»c un être surnaturel, qui annonce des événements futurs, constituent un délire prophétique (^), dont on trouve des exemples dans tous les temps et dans toutes les religions; la gravité de ce délire diffère suivant qu'il s'est développé sur un terrain vésanique ou sur un terrain névropathique. Il est susceptible de se manifester d'une manière épidémique.

On est tenté de diviser les hallucinations en primitives et en secondaires, suivant qu'elles sont isolées ou précèdent le délire, ou suivant qu'elles n'apparaissent qu'en conséquence des idées fausses qui s'extcv riorisent à mesure qu'elles deviennent plus intenses. En réalité, cette division ne peut s'appliquer qu'aux hallucinations brutes, qui donnent lieu à une sensation diffuse et indéterminée, une sensation lumineuse,

■M J. pETRE« Étude sur les hallucinalions dans la paralysie générale progressive. Thèse de Nonipellicr, iK06.

*. l'icHox, Contribution à Vétude des délires oniriques ou délires de rêve, délires infectieux et toxiques. Tlu'se de Bordeaux, ISDG.

*; pKorvosT. Le délire prophétique. Thèse de Bordeaux. 18U6.

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un bruit, un goiU, une odeur, une sensation générale. Les hallucinations définies, représentant un objet déterminé, sont toujours consécutives à des hallucinations brutes ou à un état délirant plus ou moins éphémère ou durable. Si les hallucinations brutes peuvent être ducs à des lésions anatomiques soit centrales, soit périphériques, qui n'engagent en rien rintelligence, les hallucinations définies impliquent un trouble d association et une interprétation fausse d une irritation centrale ou périphérique. Les hallucinations brutes, les sensations subjectives simples peuvent exister en dehors de tout trouble mental. Les hallucinations définies comportent nécessairement un trouble intellectuel, si éphémère et si léger soit-il.

Du reste, la valeur sémiologique des hallucinations varie non seuhv ment suivant leur simplicité ou leur complexité, mais aussi suivant le sens qu'elles affectent.

Les hallucinations de la vue sont fréquentes dans Thystérie; elles peuvent être associées à d'autres hallucinations, mais elles existent fréquemment seules. Souvent elles figurent dans la période délirante de la grande attaque : elles tiennent la plus grande place dans les attaques de délire. Elles sont fréquentes dans la période hypnagogique chez les choréiques.Dans les délires toxiques, elles prennent une place importante. Chez les alcooliques, elles présentent souvent des caractères analogues à ceux des hallucinations des hystériques, animaux rampants, objets professionnels, etc., et, en outre, comme chez les hystériques, elles peuvent souvent être provoquées par la suggestion verbale, par association à la présentation d'un objet. L'hallucination visuelle se présente encore dans d'autres intoxications par l'opium, la cocaïne, par la belladone. Cette dernière substance, par les hallucinations visuelles qu'elle produit, a joué un grand rôle dans les épidémies délirantes et dans la sorcellerie. Ce que font les intoxications, les auto-intoxications et les infections peuvent le reproduire; aussi les hallucinations visuelles tiennent-elles une grande place dans les délires fébriles en général.

Les hallucinations visuelles peuvent s'associer à la plupart des syndromes psychopatiques. Cependant elles n'existent guère dans la manie et dans la mélancolie franches, où Ton remarque plus souvent des illusions qui sont liées à l'obtusion générale de la sensibilité, un défaut de discrimination. Dans la mélancolie anxieuse et dans la mélancolie stupide, les hallucinations de la vue peuvent être associées aux hallucinations de l'ouïe et des autres sens; mais elles sont rarement prédominantes. Dans le délire systématisé progressif, délire de persécution de Lasègue, délire chronique de Magnan, l'absence d'hallucination de la vue n'est pas pathognomoniqiie, comme le voulait Lasègue; mais cette hallucination reste rare. L'hallucination visiu»lle peut se présenter chez les persécutés sous forme de n^présentation des mots ; j'ai connu un pers»:cuté qui, dans l'obscurité, lisait en lettres de feu des menaces différant, en général, de celles (|u'il entendait le jour.

LES HALLUCINATIONS. Gi

Chez les alcooliques, les hallucinations terrifiantes peuvent donner lieu à une forme de délire de persécution ; mais, outre qu'elles sont primitives, elles conservent leurs caractères, qui ne trompent guère. Chez les délirants systématiques, les hallucinations visuelles entraînent moins la conviction que les hallucinations de Touïe; ils ont plus ou moins conscience qu'il s'agit de sensations fausses.

bans le délire mystique, les hallucinations visuelles tiennent une place importante; leur complexité varie avec la culture du sujet préparé à la croyance par son éducation. Chez les dégénérés, les hallucinations visuelles sont fréquentes; tantôt elles sont isolées, se présentant volontiers dans les périodes intermédiaires à la veille et au sommeil, elles présentent les caractères des hallucinations hypnagogiques ; tantôt elles sont associées a des obsessions, ou à un délire ; dans ce dernier cas, elles peuvent être primitives ou secondaires.

De même que les troubles émotionnels, comme la manie et la mélancolie, la confusion peuvent servir de base à un délire, de même les hallucinations qui, le plus souvent, ne constituent qu'un épisode au cours d'une affection mentale, peuvent servir de base à un délire ou même constituer à elles seules tout le trouble mental, une psychose hallucinatoire qui peut se présenter sous une forme aiguë (*), ou sous une forme chronique. Le début, qui peut être provoqué soit par une aflection somatique, soit par des émotions morales aiguës ou chroniques, est ordinairement précédé de troubles somatiques et psychiques caractérisant une dépression vitale, troubles digestifs, abattement, tristesse plus ou moins durable; puis apparaissent des sensations subjectives sans caractères précis : bruits, bourdonnements, sifflements dans les oreilles, scintillations dans les yeux, etc. Puis les sensations se spécialisent, ce sont des voix qu'on entend, des paroles distinctes, ce sont des personnes que Ton voit, que l'on reconnaît, etc.

Tous les sens peuvent être affectés, même le sens génital; mais c'est le plus souvent l'ouïe qui est même très sujette à être atteinte seule. En général, il s'agit d'injures, de menaces; mais fréquenmient,à côté des voix ennemies, il y a des voix consolatrices qui peuvent même inspirer des idées ambitieuses à côté des idées de persécution.

Les hallucinations de l'odorat et du goût sont moins fréquentes (pie celles de l'ouïe ; mais ce sont celles de la vue qui sont les plus rares ; exceptionnellement on a observé des hallucinations psychiques. Les réactions varient suivant le terrain où l'hallucination se développe, mais, le plus souvent, elles provoquent une dé|)ression. La résignation mélancolique est fréquente; mais il n'est pas rare de voir les malades réagir à la manière des persécutés; la satisfaction est beaucoup plus rare. On observe souvent des alternatives de cul me résigné et d'excitation, de confusion et de délire, qui prennent une importance tout à

(*) F. Farxarier, La psychose hallucinatoire aiguë. Thèse, 1899.

6î2 LES TROUBLES DE L'LNTELLIGENCE.

fait prédominante dans certains cas particuliers. Quelquefois le délire fait complètement défaut, il arrive même que les malades ne croient pas à leurs hallucinations et expriment surtout la crainte de devenir fous. Le délire qui succède ordinairement à la période hallucinatoire est un délire polymorphe où prédominent les idées de persécution et les idées de grandeur, mais remarquable par sa diffusion et son incohérence. Il est rare qu'on observe une systématisation persistante.

Les troubles somatiques qui accompagnent les troubles psychiques sont en rapport avec l'intensité des réactions; ils peuvent être tout à fait nuls si les réactions sont modérées et si Faccès est de courte durée. Quelquefois il ne dure que quelques semaines, c'est surtout dans les cas à début brusque, sous forme de bouffée; mais, le plus souvent, il dure plusieurs mois et quelquefois des années. Enfin, il peut passer à la chronicité et à Tincurabilité ; les hallucinations persistent en perdant de leur variété. Quand la convalescence s'établit, on voit les hallucinations perdre de leur intensité et de leur certitude, les intervalles de calme s'allongent; tant que l'inquiétude persiste, on est exposé à voir renaître les hallucinations.

L'algie sensorielle, qui esta la base de ce syndrome, peut se développer en conséquence d'une infection, d'une intoxication, d'un choc quelconque qui modifie profondément la nutrition, mais elle n'évolue guère que sur un terrain dégénéré.

Le délire hallucinatoire se montre le plus souvent chez les dégénérés sous forme de bouffées; on peut le voir chez les épileptiques, les hystériques, dans l'alcoolisme aigu ou subaigu.

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