II. — CARACTÈRES CIUMIQUES
Les caractères chimiques sont tirés des dosages analytiques. Ils comprennent, en outre, l'étude de l'action bactéricide et de la toxicité du liquide céphalo-rachidien.
Dosages analytiques. — Ils sont longs et difficiles à faire à l'état physiologique chez l'homme; les quantités de liquide céphalo-rachidien dont peut disposer le chimiste sont souvent trop minimes.
Réaction. — A l'état normal, la réaction du liquide cérébro-spinal est alcaline, elle ne devient acide qu'après la mort (*).
Cavazzani a étudié les variations quantitatives de l'alcalinité du liquide céphalo-rachidien chez le chien curarisé et chez le chien morphinisé. Il a trouvé que Talcalinité augmentait, au cours de la curarisation, et diminuait, au cours de la morphinisation.
Matières solides inorganiques. — La proportion des chlorures est en moyenne de 6 grammes par litre (Richet). On admet que le chlorure de sodium est en grand excès. Les phosphates, les sulfates, les carbonates, ne sont qu'en proportion très faible.
Voici la statistique concernant le dosage de chlorures du liquide céphalorachidien provenant de 16 malades, dosage dont nous sommes redevables à M. Yiron, pharmacien en chef a la Salpétrière.
Paralytique général .... 7»%20
Ta!»os 7 grammes.
Mal de Poil 6 —
Sclénxso en plaques 6 —
Maladie de Friedrcich Ô^^^OO
Epileptique ^,\0
Epilepliquc 5»%80
(«) TcRNEB, Brain 181H), p. 100.
[F. WIDAL et J.'A. UCABDI
Êpilcptique 5«',40
Epilcplique C«',30
Vêsaniquc 5»',90
Tumeur cérébrale T^^/iO
Tumeur cérébrale Ô'^^SO
Syphilis cérébro-spinale C^'jSO
Hystérie hf,90
Hystérie 6«',10
Méningo-myélite syphilitique G^^tlS
11 est impossible de tirer de cette statistique des données diagnostiques. Au contraire, des dosages pratiqués au cours de la méningite tuberculeuse ont presque toujours accusé une diminution du taux des chlorures.
A côté de ces matières solides inorganiques qui représentent plus de la moitié des matériaux solides, existent des substances organiques.
Matières solides organiques. — Les matières organiques sont assez mal déterminées. En admettant pour 1 litre de liquide céphalo-rachidien 12'%5 de matières solides dont 7*%80 de sels, on voit que ces matières organiques forment en moyenne 4*'*,7, soit 5 grammes par litre. 11 y a constamment de l'albumine, disent les traités classiques, mais à Tétat do traces seulement. Il existe quelques vestiges de fibrine.
Pour Arthus (*), le liquide céphalo-rachidien à Fétat normal « ne contient pas de fibrinogène, car il ne coagule pas à 56 degrés et ne donne de fibrine ni spontanément, ni après addition de sérum sanguin. 11 ne contient pas de séium albumine, car toutes les substances albuminoldes dissoutes sont précipitées par le sulfate de magnésie dissous à saturation ».
Nous-mêmes avions noté (Sicard) cette absence dans le liquide céphalorachidien normal, de fibrinogène d'une part et de ferment-fibrine d'autre part. En mélangeant dans des proportions convenables les liquides mis en expérience, soit avec des Iranssudals non spontanément coagulables, soit avec du sérum sanguin, nous n'avons obtenu aucun coagulum.
Eau
Albumine
Graisses
Choleslérinc
Extrait alcoolique et aqueux moins les sels]
Lactale de soude
Chlorures potassiques et schIIijui's
Phosphates terreux
Sulfates de jwtasse ol de soucie
Sel ammoniac
984, (iO 6,49
Le n" 4 est l'analyse d'un liquide d'hydrocéphalie.
*) AiiTiius, Éléments de chimie physiologique, 1900, p. 191.
Nous avions également vu que le liquide céphalo-rachidien normal éUiit un bon milieu de conservation pour les globules rouges et les leucocytes du porteur. Les proportions réciproques des matériaux solides organiques et inorganiques sont assez bien mises en lumière dans les tableaux précédent et suivants :
Ce sont là les quatre analyses (*) toujours (idèlement reproduites (^t dues à Ch. Robin, Marchand, Méhu et Ch. Smidt.
.1 rétal physiologique, il est possible qu'il y ait encore une petite quantité de glycose dans le liquide céphalo-rachidien. A coup sûr, on en a trouvé chez les diabétiques (Richet), mais même chez les sujets normaux le li(]uide céphalo-rachidien peut réduire la liqueur cupro-potassique. Toison et Lenoble, nous-niémes, dans la plupart de nos liquides céphalorachidiens, avons décelé un corps réduisant la liqueur de Fehiing.
Richet a aussi signalé la présence (Dictionnav^e de physiologie, article Cei'veau, p. 749) d'un ferment diastasique dans le liquide céphalo-rachidien des poissons (squales), ferment diastasique assez actif, capable de saccliarifîer l'empois d'amidon.
MM. Achard et Clerc, dans le liquide céphalo-rachidien de l'homme, n'ont pas trouvé de ferments diastasiques tels que la lipase, Tamylase ou le ferment antiprésurant. MM. Enriquez et Sicard(*) n'y ont pas rencontré de ferment oxydant direct (oxydase).
En résumé, ce qui caractérise principalement l'état chimique du liquide céphalo-rachidien à Tétat normal, c'est la forte proportion d'eau et de chlorure de sodium et l'absence de sérum albumine. Pour quelques auteurs, il existerait une faible quantité de sérum globuline. M. Wolf a attiré tout particulièrement Tattention sur cette absence de sérum albumine démontrée par le procédé dont s'est servi Arthus (le sérum albumine est précipité par le sulfate de magnésie dissous à sacturation, la serine globuline ne Test pas).
A r état pathologique, MM. Achard et Lœper ont trouvé, dans le liquide céphalo-rachidien de deux diabétiques, 5'MO et 5*%20 de glycose. Nousmêmes, chez une diabétique dont les urines renfermaient 120 grammes de sucre par vingt-quatre heures, nous avons noté la présence dans le liquide céphalo-rachidien de l'^MO de glycose. Après un régime approprié, nous avons vu baisser proportionnellement le glycose dans les urines et dans le liquide céphalo-rachidien. Pour 30 grammes de glycose urinaire, Texamen du liquide céphalo-rachidien n'en révélait plus que 0«^40.
M. Coniba [Clinica médiat italiana, n^ 9, sept. 1899) a noté dans Turémie une forte proportion d'urée.
Au cours des méningites tuberculeuses, tous les auteurs ont signalé l'augmentation de l'albumine dépassant 1 gramme pour 1000, et pouvant s'élever à 5 grammes.
(') A. G.\DTBiEn, Leçont de chimir biologique normale et pathologique^ 1897.
(*) Enriquez et Sicahd, Les oxydations de rorgaiiisme. Actualitéê médicaleê. Paris, lOOtî.
[F. WtDAL etJ.A. SICARD^
Voici quelques analyses de liquide céphalo-rachidien pratiquées, soit dans la méningite tuberculeuse (2 cas), soit dans la rage.
Nous devons ces analyses à MM. Denigès et Sabrazès (').
1" Cas : Méningite tuberculeuse. — Jeune fille de quinze ans. Méningite tuberculeuse classique confirmée à Tautopsie.
La ponction lombaire est faite six jours avant la mort. On retire 100 centimètres cubes de liquide.
Analyse du liquide retiré par ponction et centrifugé :
Densité à iS» 1,005
coNPosniox PAn litbe
. . ( Serine îf'.lS
Principes \ ^^^ ^^^^
otgamques. ^ p^^ ^^ peptoncs et de corps réducteurs.
I Chlorures exprimés en CINa 5*^,00
Carbonates exprimés en CCNa* i^^^ô
Phosphates et sulfates Qf^^iA Pas de sels ammoniacaux.
Résidu sec ( Trouvé directement 9*%9\
a 100^. ( Calculé en additionnant les éléments dosés. ... 9>',65
Différence 0^,28
Hésidu fixe au rouge (coiTection faite de la perte des chlorures) . 7>' ,30
2*^ Cas : Méningite tuberculeuse, — Jeune fiUe de dix-huit ans. Méningite tuberculeuse classique, confirmée à Tautopsie. Ponction lombaire faite cinq jours avant la mort permet de retirer 100 centimètres cubes de liquide :
Densité à 15« 1,005
COMPUSITION PAR LITRE
[ Serine 2»', 10
,, . . \ Globuline 0«',00
Pnnapes ^^ ^^
organtfjues. \ ^/^^ ^.^
[ Corps réducteurs traces.
Ç Chlorures exprimés en CINa 5»',90
Principes \ Carbonates exprimés en CO'a* l'^jSO
minéraux. ) Phosphates et sulfates 0^,16
{ Sels ammoniacaux 0*^,00
Hésidu sec i Trouvé 10^,40
à 100«. ( Calculé 9«-,90
Résidu fixe au rouge (eorrertioii faite de la volatilisation des chlorures) 7«',55
(»] Sabrazks el BiNAUD, Travaux de neurologie chirurgicale^ deuxième année, 1807. — De.mgès et Sabrazès, Revue de médecine^ iO octobre 1895.
3« Cas : Rage. — An cours d'un cas de rage confirmé chez Thomme, une ponction lombaire est pi*atiquée durant la vie. I/examen chimique du liquide céphalo-rachidien a montré :
Densité 1,004
CONPOSITfOX PAR LITRE
p . . i Serine 0«',20 par lilre.
'. ^ \ Substances réductrices correspondant ^ ^ *f à 0«', 72 de glucose par litre.
Principei ( Cldonirns exprimés en ClNa 6»% 90 par litre.
minéraux. \ Carbonates, phosphates et sulfates.. . 2'', 30 par litre.
Résidu sec à 100» 11»',10
fléêidu fijre au rouge (correction faite de la perte en chlorures). 0«',20
M. Wolf (*) a recherché les différentes albumines dans deux cas de paralysie «générale et de tabès. 11 a pu constater la présence simultanée de sérum albumine et de sérum globuline.
V.n résumé, nous pouvons dire qu'au cours des processus aigus méningés, Talbumine augmente en quantité notable dans le liquide céphalo-rachidien, et que, parmi les diflférentes variétés d'albumine, nous trouvons surtout notée dans les observations la présence constante de sérum albumine (serine). Plus simplement et en dehors de tout examen chimique de laboratoire, on peut dire que tout liquide céphalo-rachidien, mémo limpide, qui laisse déposer en son sein un coagulum de fibrine, doit être considéré comme un liquide pathologique. Ce précipité de librine se rencontre le plus souvent au cours de la méningite aiguë.
Toxicité. — La toxicité du liquide céplialo-rachidien est nulle à Fétat normal, aussi bien en injections sous-cutanées ou intra-veincuses qu'en injections intra-cérébrales, comme nous Tavons montré avec MM. Widal et Lesné (').
A Tétat pathologique dans certains cas exceptionnels, on peut révéler la toxicité du liquide céphalo-rachidien. Nous l'avons trouvé toxique, dans un cas de méningite tuberculeuse chez Thomme, dans trois cas de méningite tuberculeuse expérimentale chez le chien (cas consignés dans notre thèse, mois qui se rapportaient plutôt à des iaits de tuberculose méningée que de méningite tuberculeuse).
Souques et Castaigne C) ont vu Tinjection de liquide céphalo-i*achidien, dans un cas d'urémie, déterminer des crises convulsives et la mort du cobaye.
.»; >VoLF, Thèse de Paris, 1001, p. 55.
;'', >ViDAL, SicARu et LayÉ, Toxicité de quelque» humeurs de l'organisme inoculées dans la HiilWtance céréhrnh'. Soc. de hioUygie, ^7» juillet 1808 et Lksmk, Thèse de Paris, 1809. ^, SocQi'Es et Castaigne, Soc. méd. des hôpitaux, 9 juin 1899.
{F. WIDAL etJ-A 8ICABD.}
M. Bclli«ari (*) a également constaté pour le cobaye une toxicité marquée du liquide céphalo-rachidien provenant de paralytiques généraux.
MM. Dide et Sacquepée (*) ont déterminé des accidents chez les cobayes far injection intra-cérébrale avec le liquide d'épileptiques.
Malgré ces quelques cas positifs, nous croyons pouvoir maintenir nos conclusions premières. Le liquide céphalo-rachidien de l'homme, aussi bien à l'état normal que pathologique, n'est qu'exceptionnellement toxique pour le cobaye et le lapin, même après injection intra-cérébrale.
Notamment, en ce qui concerne le liquide céphalo-rachidien d'épileptiques, nous n'avons jamais pu déceler, après injection cérébrale d'mi demi et même d'un centimètre cube dans un des hémisphères du cobaye, la toxicité du liquide céphalo-rachidien recueilli, soit pendant la crise, soit immédiatement après (7 cas». H est prudent, lorsqu'on veut se servir de la méthode d'expérimentation intra-cérébrale, de faire des injections du même liquide à un certain nombre d'animaux et de n'étayer ses résultats que sur la mort de l'animal, et non sur le plus ou moins grand nombre de crises convulsives consécutives à l'infection.
Même absence de toxicité pour le liquide céphalo-rachidien des paralytiques généraux, même après injection intra-cérébrale au cobaye du culul de centrifugation contenant des lymphocytes.
Ces faits ne sauraient prouver qu'une chose : c'est que le liquide céphalo-rachidien de l'homme à l'état pathologique n'est pas toxique pour les centres nerveux du cobîiye, ou du lapin, ou du chien. Mais, aprt»s ce que nous savons de l'électivité spéciale de certains poisons pour des cellules de tel ou tel animal (expériences de Roux et Borrel pour la toxine tétanique, la morphine; les nôtres avec M. Lesné pour la toxicité du sérum humain), rien ne nous dit que la cellule cérébrale dv rhoinine doive se comporter de la nicmc façon vis-à-vis du liquide céphalo-rachidien humain, que la ceUule oérébi-ale des animaux mis en expérience.
Ce que nous savons encore, c'est qu'au cours du tétanos le liquide céphalo-rachidien n'est pas toxique pour la cellule cérébrale de la souris, ni du cobaye, animaux pourtant sensibles à l'intoxication tétanique. Les faits (le Sicard ('), de Milian et Legros (*), de Netter (*), d'Achard et Laubry (*), |)rouvent que la toxine tétanique est absente du liquide céphalo-rachidien au cours du tétanos confirmé.
Dans un cas de rage chez l'honmie, Denigès et Sabrazès (') ont retiré
(*) Bellisari, Toxicilc du liquide côphalo-radiidieii «lans la paralysie gôiiêralo. Hif. Medica,
(*) Dide et Sacqcepée, Soc. de biologie, juin 1001.
(^) Sicard, Thèse de Paris, 1900. p. 45.
(♦) Milian et Legros, Société de biologie, 30 mars 1901.
(S) Netter, Ibid.
(«, AciiARD et UcBRY, Gazcttc liebd. de méd. et de cliir., n" 58, 21 juillet 190t, p. 088.
(') De.mgès et Sabrazès, [\evne de médecine, 10 octobre i890.
durant la vie une certaine quantité de liquide céphalo-rachidien clair. Ils Tout inoculé h deux chiens à la dose de 2 centimètres cubes. L'un de ces animaux a reçu Tinjection dans le cerveau après trépanation, Tautre, dans la chambre antérieure deTœil. Les deux animaux ont succombé à la nv^Q. de deux à trois mois après Tinoculation.
Action bactéricide. — Le liquide céphalo-rachidien renferme des substances bactéricides. Nous avions signalé dans notre thèse les expériences de Concetti (*),et ensemencé également dans le liquide céphalorachidien provenant de malades divers (paralytiques généraux, vésaniques, tétaniques) du staphylocoque, du pneumocoque, du bacille typhique, du bacille charbonneux.
Le bacille typhique et le bacille charbonneux ont présenté de longues formes d'involution. Pour la plupart de ces microbes, les inoculations aux animaux ont démontré nettement la diminution de leur virulence et les réensemencements, l'atténuation de leur vitalité.
Pour les microbes non pathogènes, le bacille subtilis par exemple, il suflit de laisser des tubes contenant du liquide céphalo-rachidien débouchés sur la table du laboratoire, pour constater qu'il y pousse très abondannnent.
Peut-on conclure de ces propriétés bactéricides constatées in vitro, à l'action de ces mêmes propriétés î;î r/ro?Nous ne le pensons pas, les expériences faites sur les animaux démontrent le contraire. Nous avons fait voir combien il était facile d'infecter les chiens avec du pneumocoque injecté sous l'arachnoïde. On sait pourtant combien cet animal est réfractaire à l'infection pneumococci(pie.