TOME VI
Li:S TROUBLES DE L'INTELLIGENCE
Par CH. FÊRÉ
MtMiccin <!(' Bici**ln«.
L«»> iiianilestatioiis morbides do Tesprit frappcMit lollement latteiition i\\w les symptômes (|in les accompagnent peuvent au premier abord jwsser inaperçus, si bien (pi'on a pu croire que l'esprit pouvait être lésé SUIS (jue le corps fût en rien alleclé. Il en est résulté (pie dans le lan(]ra<r(> de ceux nuques (pii ne peuvent concevoir un esprit sans matière, les expn»ssions de maladies de Tesprit, de maladies mentales, ont pris droit de cité, l/hérédilé des troubles de Tesprit venait donner encore un semblant «le consistance à ces rantomes. Mais en repu'dant les choses de près, on \oit <pie les troubles mentaux, si héréditaires soient-ils, constituent bi«»n plutôt des manières de réagir d'un certain tempérament que des maladies véritables, et <pi'â la base de ces troubles il existe toujours d»"^ «lérangements (pielconquesdes or<çanesplus particulièrement liés aux l'unctioiis de Tesprit ou des or«,fanes de la nutrition. Les troubles mentaux sf)nt loujoms en connexion avec des anomalies de développement d«»s éléments nerveux ou à des troubles de nutrition de ces éléments : liippocnite coimaissait rinlUience des mauvaises humeurs sur la folie, Hiisli soup^'onnait reuq)oisonnement du cerveau par les maladies <^Tné-
|/(»sj)rit est une fonction du névraxe. De uu**me (pic la fonction de la
PATHOI.O«IE CKNKKAI.K. — NT. 1
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digestion n'est pas troublée seulement quand son organe |)rinei])al, l'estomac, est affecte de lésions propres à ses structures, mais l'est encore lorsque l'innervation, la circulation, la qualité des liquides qu'il reçoit sont altérées sous l'influence des conditions morbides générales ou même de maladies d'autres organes. De même l'esprit, dont le cerveau est l'organe principal, n'est pas atteint seulement lorsque le cerveau est altéré par des lésions propres de ses structures, mais encore toutes les fois que la vitalité du cerveau est modifiée par des troubles de la nutrition, que leur cause soit générale ou locale.
H n'y a pas de maladies de l'esprit; mais l'esprit est troublé par les maladies du corps. C'est une notion qu'on peut faire remonter aux temps hippocratiques, mais qui a été obscurcie par la croyance à l'âme indépendante. L'obscurité de la pathogénie des troubles mentaux tient surtout à ce que le cerveau a été étudié comme un organe indépendant du reste du corps. Autant au point de vue pratique qu'au point de vue scientidque, il importe de ne pas oublier la constance des rapports de l'état psychique avec l'état somatique; car si les médecins qui traitent la folie peuvent se flatter de nombreuses giiérisons, ce n'est pas à la psychologie, mais bien à la pathologie générale qu'ils les doivent.
En les suivant dans l'échelle des êtres, les manifestations de l'esprit nous apparaissent comme des produits de l'irritation; le développement de l'esprit marche parallèlement au développement et à la spécialisation de l'irritabilité, au perfectionnement de la motilité et de la sensibilité et de leurs organes. Pas de mouvement, pas de sensibilité, pas d'(»sprit.
On ne peut guère comprendre des troubles de l'esprit sans troubles de la sensibilité et de la motilité; et en fait la vitalité des organes nécessaires à l'activité intellectuelle ne peut pas être lésée si légèrement que ce soit sans que la sensibilité et le mouvement soient affectés en quelque manière.
S'il n'y a aucun trouble de l'esprit qui ne soit lié à un état morbide du corps, c'est dire que les termes de maladies mentales, de psychoses, ne sont que des termes d'attente, des dénominations provisoires qui ne doivent pas être prises au sens littéral, comme celui de névroses. Déjà d'ailleurs des névroses, comme l'épilepsie et l'hystérie, ne sont plus considérées comme des maladies, mais comme des syndi*omes : il y a des épilepsies et des hystéries dont la forme symptomatique et les conditions étiologiques présentent des variétés considérables.
Les psychoses aussi ne sont que des syndromes qui expriment soit des lésions organiques du cerveau, soit des troubles de la nutrition. On peut dire que toutes les maladies générales, que les maladies des divers organes même les plus éloignés sont capables de retentir sur le fonctionnement du cerveau. Les intoxications, les infections, les chocs physiques ou moraux, etc., peuvent produire des effets analogues sur l'esprit, précisément parce qu'ils agissent sur la nutrition des tissus nerveux par des procédés divers, mais dont les effets sont équivalents. Dans l'étude de la pathogénie des délires liés à un état morbide, il n'est pas facile de fain»
la jKirl (le la prédisposition, du surmenage préalable, de l'infection, de l'auto-intoxication, de l'épuisement, de Tirritation réflexe (').
Les troubles mentaux qui sont liés à des lésions organiques du cerveau s accom|>agnent en général de symptômes qui présentent une fixité particulière et inie régularité de marche qui ne peuvent guère être réalisés |)ar des troubles de la circulation cérébrale ou par des altérations du sang; ces derniers sont sujets à des oscillations qui se trahissent d'ailleurs jKir (les troubles généraux ou par des troubles propres à des dérangements d'autres organes.
Chez certains individus, les influences physiques et morales manifestent leurs eflets avec une telle intensité que souvent des troubles mentaux importants se produisent sans que la condition causale apparaisse nettement, et ils disparaissent aussi vite. Chez ces individus dont l'instabilité est liée k une faiblesse préexistante, congénitale ou acquise, qui constitue la prédisposition, les conditions physiques ne manquent pas plus (|ue chez les autres; mais ces conditions sont plus délicates à déterminer. C'est surtout dans l'étude de ces individus que les connaissances de la pathologie génénile sont le plus indispensables.
C'est un fait hors de. contestation, ([u'il n'y a aucun rapport entre la cause provocatrice et la forme des troubles mentaux : il apparaît avec évidence dans les délires des maladies aiguës. Un traumatisme peut provoquer tous les troubles que l'on voit se développer en conséquence (les intoxications et des infections; du reste, dans la folie post-opératoire, l'influence spéciale de l'infection, du choc, de l'épuisement, reste confuse (*). L'abstinence provoque des îiccidents (') tellement semblables à ceux qu'on voit se développer sous l'influence des intoxications qu'on les a attribués à une auto-intoxication (*).
Au début des troubles mentaux (jui se manifestent d'une manient lirusque, aiguë, on peut constater deux ordres de phénomènes qui diflcrent moins qu'on pourrait le croire au premier abord : la douleur et la stupeur. Si l'on peut comparer la douleur morale qui résulte d'une modification de la nutrition cérébrale, soit par une lésion directe, soit par un trouble de la nutrition générale, à la douleur physique (pii résulte d'un choc direct, la stupeur peut être comparée à l'attrition qui peut aussi ne s'accomi>agner d'iiucune manifestation d'émotion. De même que la douleur physique est t^mtôt muette et accompagnée de signes de dépression et tantôt expansive et accompagnée de réactions plus ou moins violentes, de même la douleur morale se traduit tantôt sous la forme dépressive ou mélancolique et tantôt sous la forme maniaque ou exaltée.
l'i EviMiT. E»itai de rlannifiration pathogénique des délires liés à la jmerpérnlité. TIiôso •le Lyon. 18»4.
(•] bu:r. DccKWORTH, Mental disonlcrs dépendent on Toxœmia. The Journal of mental »iieiîce, 11K>1, p. 227.
^ BccQCCT, Du délire d inanition dans les maladies. Arrh, géii. de méd., IHtiO. 1. 1. p. 109.
•*i H. I.ASSIC5AII0IE. Essai sur l'étal mental dans l'abstinenee. Thèse di^ Bordeaux, iK97.
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Ces différences tiennent moins à la nature de la cause qu au tempérament du sujet. Les chirurgiens, aussi bien que les médecins, considèrent la douleur muette et la douleur expansive non comme des maladies, mais comme des symptômes. Les différentes formes d'expression de la douleur morale ne sont pas non plus des maladies; ce sont des symptômes complexes, des syndromes. L'état de choc traumatique qui se caractérise par l'absence de toute réaction n'est aussi qu'un symptôme, de même la stupeur par choc moral.
L'état de choc, considéré par rapport aux diverses expressions de la douleur physique, indique un traumatisme plus grave ou une faiblesse plus grande du sujet. De même, Tétat de stupeur considéré par rapport à la mélancolie et à la manie.
Ces syndromes, mélancolie, manie, stupeur, peuvent se succéder et alterner chez un même individu sous l'influence de conditions qu'il est souvent difficile de déterminer; mais ces alternances et ces variations ne font que mettre mieux en évidence qu'il s'agit de complexus symptomatiques et non de maladies et que ces complexus, qu'on a désignés avec Morel sous les noms d'états de dépression et d'excitation, ne sont pas des états foncièrement distincts.
Les états affectifs morbides peuvent se montrer à l'état de simplicité : la mélancolie, la manie, la stupeur atténuée, qui est compatible avec quelques manifestations psychiques, peuvent exister sinon sans troubles de la sensibilité et de la motilité, du moins sans les grandes manifestations psychopathiques, les hallucinations et le délire. Personne ne doute que les hallucinations et le délire ne doivent être considérés comme des symptômes.
Le délire d'ailleurs, pas plus que les hallucinations, ne peut pas être compris comme une entité morbide. Avec Achille Foville, on admet généralement l'existence d'un délire non vésanique ou fébrile, et d'un délire vésanique; bien qu'on accepte aussi avec lui que le délire non vésanique n'est qu'un symptôme, tandis que « le délire vésanique ou folie constitue par lui-même une individualité pathologique, une malîidie propre » (*), ni le début, ni la durée, ni l'absence de fièvre, ou d'accompagnements névropathiques ou morbides en général, ne peuvent les distinguer. La distinction ne peut être admise que par ceux qui reconnaissent encore qu'un « fou est à tous égards un homme bien portant excepté sous le rapport intellectuel », et ne daignent pas jeter un regard sur les fonctions organiques des aliénés.
Toutes les formes du délire, y compris le délire des actes et les impulsions, constituent des symptômes qui peuvent se présenter en relation avec des conditions organiques très diverses, et ils ont par conséquent une valeur clinique très différente suivant les cas. L'erreur d'interprétation qui a amené à considérer ces syndromes variables comme des entités
. (*) Foviu.K. arl. DflLinc du Dicl. de méd. et de chir.prat., p. 18.
morlndes à Tonne fixe aurait pu être mise en évidence par l'impossibilité crédifier une classification généralement acceptée. De temps en temps une réunion de savants discute la classification des soi-disant maladies mentales; mais on y oublie que des objets ne peuvent être classés que s'ils sont définis ou définissables. Or ce n'est pas le cas pour les objets de la psychiatrie : on n'a jamais pu s'entendre sur une définition de la raison, ni sur une définition de la folie. Aussi ceux qui discutent sur la classification des folies ressemblent-ils passablement aux ouvriers de la tour de Babel : plus ils parlent, moins ils s'entendent. Si les mots n'ont pas pour tous la même signification c'est qu'ils s'appliquent à des états qui sont en réalité indistincts. C'est ce dont on se rend compte par l'étude (les syndromes, mélancolie, manie, stupeur.
Les anciens nosologistes faisaient de la plupart des symptômes autant de maladies. Li pathologie générale a attribué leur véritable signification aux symptômes exprimant des troubles des fonctions de nutrition -et des fonctions motrices ; elle ne doit pas faire exception pour les troubles des fonctions psychiques.
On peut classer les causes, les lésions et les symptômes de l'aliénation inentaie, mais on ne peut pas classer les aliénés d'après des rapports fixes entre les causes, les lésions et les symptômes : chaque esprit se dissout il sa manière, en raison de sa complexité variable.
Si les manifestations normales de l'esprit nous apparaissent comme des produits de l'irritation, on ne sera pas étonné de voir que ses manifestations morbides sont le résultat d'une impressionnabilité anormale ou d'irritations excessives. Le fait est que < l'aliénation est, à bien considérer, une douleur, dit Guislain, et le trouble des idées un phénomène secondaire ».
L'étude des conditions physiologiques des émotions nous a conduit à reconnaître deux groupes principaux d'états émotionnels, les uns sthéniques« c<iractérisés par des phénomènes d'excitation, les autres asthéniqiies, CHiractérisés par des phénomènes de dépression. « Les états agréables, dit Bain, se rattachent à un accroissement, et les états pénibles à une diminution de l'action de quelque fonction vitale ou de toutes les fonctions vitales. » Mais il finit remarquer que <t si le plaisir, qu'il tire son origine de causes physiques ou de causes morales, est lié primitivement ♦»t tant <|u'il dure à une exaltation d'activité ». on ne peut pas dire que la douleur soit caractérisée exchisivement par une diminution d'activité. La douleur, en effet, entraîne fréquennnent des phénomènes de réaction qui trahissent une exaltation fonctionnelle au moins partielle et momentanée. La colère, qui au premier abord parait appartenir par l'exaltation de ses manifestations aux émotions sthéniques, diffère complètement au point de vue physiologique de l'émotion sthénique proprement dite, la joie. Dans le plaisir, en effet, l'exaltation est un fait primitif : tout l'organisme, toutes les fonctions y prennent part, et si cette exaltation fait place à une période de dépression, cette dépression ne prend que rare-
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mvni (les t'îinictèros inarbities, hnns U ciAvvi\ nu cnnli"!iin\ roxïilïntion vM un fîût secondaire, plie eunstlUn' une reuctMHi ii Iîi douleur momie rfui s'est tout d'abord nianifeslée par des signes de dqiri*ssioii, Li colère est uin' éinotiou sïhciiujiie scnmdfiii'e. Au lieu trètre cnruclerisi^e [v,\i une exaltnlion universelle et hiunnonirjuc, elle |>rr'serile freijueiuiupnl tli*s pliéiiomciics discorda nls de dépression et des phé(umiènes spasiuadiqnes qui rapjiellent les décharges eonvulsives, cl c'est juslcuiciil eu raisoii de cette eîrcciïistaïicc que In colère a pu être enuqmrée à uu étal pathologique. Celle dislincliou de h colère et des états émotionnels du mèmi^ genre, des émotions stliéuiques primitives, est d'une grande iuipoiiancc au point de vue de rinlerprétatiou j>liysiolofrique des états éiiiolionnels niorliides ([ui licnuent une place si imjïorlanle dans la |nithologie de Tespril.
L'analrïgie qui existe entre les dilîércntcs Ion nés de niélaneolie et di» uiaïuc et les émotions normales a Trappe de toul temps les obsei'va leurs; la mélancolie, dit-on, esl une tristesse morbide, lu manie est une colore prolongée. Divei^ï^es vésanies à lonues ex|>ausives, certaines monomauies d'Esquirot, ont pu être considérées comme des gaietés morbidci^ (liabroriianie, aménoiuante), de luéum qui' la forme hilarante de la manie si frét{ucnle cheï les adtdescents, L'analo^àe de l'aspect physiologique des dilTérentes formes de la peur qui varient du soupçon jusqu'à la terreur, avec la mélanctdie s'impose parti eu Hère meut à robservateur.
Au |)oint de vue |)hy.si(do^ique, la Tuuuie a été considérée jusqu*ii ces derniers temps par un grand nondire d'auteurs comme rantitlièse de la mélancolie, et ses dillérenles Ibriues symptomaliques ont été nipproeliées des états éumtiojuiels normaux, la e(dère et la joie. Si, comme nous le verrons, c^esl surtout de hi colère qu'elle est voisine au point de vue sjiupto ma tique, c'est aussi a ce gem^c d'émotifui i pi 'elle est fiée par les îmtécédents : c'est avec raîsou que Linas relève la rréqncnee de la critère, de rinsubordi nation, du penchant à la destniction dans renfancé des maniarpies. Les analogies portei-aient â croire que la mélancolie et la manie ne sont f|ue les exagérations des émotions normales* Mais Tobservatiou montre que les émotions sthénitpJes primitives, ta joie, le plaisir, sous leurs dilTérentes formes, sont rarement, et d'aucuns disent jamais, les causes déterminantes des trouldes mentaux, dans Tétiologie desquels on retn>uve, au contraire, presque toujouii* des émotions dépressives ou des conditions physiques qui lem- donnetit naissance, irautre part, les premières manifestations des anéctiiîus nienlaies sont d'ordre dépressif, les formes les plus exulïéranles des exidtations morbides sont précédées d'une période roé!aneoli(pie< Ces Ûbxix ordres de faits conduisent a douter, d'une part, que la manie joyeuse soil réellement la e^msécpience du processus physiologique de l'émotion sthénique primitive ipu constitue le plaisir, et, d'antre part, que la manie soit réelle me id. Tantithèse de h\ mélancolie* Le processus de la colère considérée comme émoliou sthénique secondaire permet de comjH\*ndre les rapports réels de la inani<* et de la mélancolie*
Los conditions physiologiques de la colère, en etlct, comportent un état d'exaltation psychique auquel s'associe rapidement Texaltation de la |)ersonnalité, hien propre «^ donner naissance aux idées de satisfaction qui se manifestent d'ailleurs bientôt. A la réaction physiologique de la douleur morale (pii constitue la colère correspondent les formes furieuse cl destructive de la manie. A Texagération de la personnalité, qui accompagne à l'état physiologique cette émotion sthénique secondaire, correspond rhilarité sarcasiique ou joyeuse qui caractérise la forme exultante des états d'excitation maniaque. L'émotion sthénique secondaire entraîne |)ar association des idées antithétiques : c'est ainsi qu'on voit survenir des idées de puissance à propos des blessures de l'amour-propre. Le délire ambitieux naît souvent d'une douleur morale.
L'observation nous montre, en somme, que les diflérentes formes de mélancolie et de manie naissent sur un fond commun de dépression, (prelles débutent par des phénomènes de dépression et de douleur morale p| qu'elles sont les expressions psychologiques d'un état émotionnel unique, la douleur. Du reste, l'analogie de la nature de la mélancolie et de la manie et leurs alternances est une notion ancienne; on a eu tort de l'oublier.
Les analogies des syndromes qui nous occupent avec la douleur moral : se manifestent encore dans l'expression clinique. Toutes les variétés de la mélancolie se trouvent représentées dans les divers degrés de l'émotion :isthénique, depuis l'inquiétude jusqu'à la terreur. Les conditions antécédentes et individuelles et les circonstances ambiantes spécialisent les effets psychiques de la dépression et déterminent la forme du délire.
Li mélancolie simple s'accompagne d'un état de relâchement général : les paupières tombent sur les yeux ternis, le nez se pince, les narines s^iiTaissent: il semble que par Tocclusion des organes des sens l'organisme se défende automati(|uement contre les excitations extérieures. Les angles de la bouche s'abaissent, les muscles contiennent mal la mâchoire, la face s'allonge, la tête se penche sur la poitrine, le dos se voûte, les bras pendent le long du rorps, les jambes tléchissent. La voix est faible et monotone, la parole est lente. La circulation est ralentie, la respiration est superficielle et rare; toutes les sécrétions sont diminuées; il y a de la consti|)ation, de l'inappétence. Du côté moral, on observe de l'indifférence à toutes les excitations. Le malade ne s'intéresse à rien, n'a de goût pour aucun exercice, oublie ses occupations ordinaires et ses affec- ' lions, il en arrive c^ négliger sa personne; il est absorbé par son chagrin dont rien ne peut le distraire. Cet état ne diffère en rien, sjuif par l'insuffisance ou l'absence de motif objectif, de la tristesse physiologique dans sa forme dépressive sans tendance à la réaction. C'est surtout en présence de ces états qu'il faut se souvenir que ce sont surtout les changements de conduite qui caractérisent l'aliénation mentale et que ce qu'il y a de plus intéressant dans la conduite d'un aliéné, ce n'est |>as ce qu'il fait, mais ce qu'il ne fait plus.
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Mais la tristesse résifçnée n'est |)4is le seul aspect de la douleur morale qui, soit qu'elle soit plus intense, soit qu'elle attii(|uc un individu plus sujet aux réactions violentes, se trahit souvent par des manifesLitions bruyantes rappelant celles qui chez les enfants acconq)agnent presque constauunent la douleur sous toutes ses formes. Li dépression est interrompue par l'expression du désespoir ou de la colère: l'individu s'agite, marche en tous sens, se tord les mains, serre les poings, menace, grince des dents, fronce le sourcil, fixe le regard furieux ou désespéré du côté d'où lui vient la peine. Dans la mélancolie active ou agitée, on voit se reproduire sous une forme plus désordonnée toutes ces manifestations de la réaction à la douleur; les malades qui en sont atteints sont violents, s'agitent sans trêve, vont et viennent avec précipitation, gémissent, vocifèrent, sanglotent, font entendre des plaintes bruyantes et des menaces, se roulent par terre, frappent, mordent, si? mordent eux-mêmes, etc.
La manie dans ses formes furieuses n'est que Texagénition en durée et (Ml intensité des accès d'excitation de la mélancolie agitée. L'agitation est plus violente et plus bruyante; ce sont des gestes sauvages, îles vociférations, des menaces, des actes aggressifs et destructifs, sans égards pour la conservation personnelle; aucun obstacle ne peut arrêter, sinon une résistance matérielle invincible, les impulsions désordonnées du maniaque. Mais il n'y a dans ces manifestations rien (|u'on ne puisse retrouver dans la colère furieuse, et principalement celle qui se manifeste» chez les enfants et chez les dégénérés, dans laquelle l'incohérence ne man(|ue pas non plus.
La colère des enfants, des dégénérés, des faibles d'esprit, met en évidence un autre ordre de phénomènes qu'il est intéressant de relever. A mesure que l'exciUition devient plus intense, mais quelquefois dès le début de la colère, on voit se manifester une exaltation croissante de la personnalité : à mesure que les réactions motrices deviennent plus énergiques, l'individu en arrive à prendre une idée exagérée de ses forces, de ses aptitudes intellectuelles, de tous ses moyens d'action ; le vocabulaire de la vantaixlise sous toutes ses formes se joint à celui des menaces; l'ironie, le sarcasme, s'allient aux injures, et cpielquefois on voit l'expression de la satisfaction remplir toute la scèn<'. A l'attitude de la menace, on voit succéder la gambade et l'hilarité ((u'éveille l'idée d'une vengeance facile. Cette forme secondaire de la réaction à la douleur rend compte du processus physiologique de la manie hilarante, qui se rencontre, en effet, plus souvent chez les jeunes gens, et qui d'ailleurs est le plus ordinairement précédée d'une période mélancolicpie des plus caractéristiques.
Ce n'est pas du reste seulement dans les formes aiguës de l'aliénation mentale que l'on voit ces idées de satisfaction se développer parallèlement aux tendances réactionnelles: bu les retrouve dans le délire des persécutions de Lasègue.
De même que le caractère réaciionncl constitue une prédisposition aux différentes formes de la manie, de même un caractère dépressible avec tendance à Tinertie prédispose aux différentes formes de la mélancolie. 1^ mélancolie, plus fréquente chez la femme, se montre surtout chez les individus à caractère timide, réservé, scrupuleux, qui s'exalte d'ailleurs pendant la période prodromique. Les différentes formes de la mélancolie sont déterminées souvent par des conditions organiques. La mélancolie hypochondriaque apparaît souvent chez des sujets qui ont eu h souffrir dans leur enfance de troubles de l'évolution ou de maladies qui ont rendu leur santé chancelante et ont appelé leur attention sur leurs fonctions viscérales devenues le sujet de leur préoccupation constante. La mélancolie anxieuse se développe souvent chez des individus prompts à s'alarmer, méticuleux. Les idées de persécution se montrent en général chez «les individus qui ont toujours été méfiants et soupçonneux (Charpentier). Certaines tendances à la réaction qui ont paru suffisantes pour caractériser certaines formes de mélancolie, mélancolie suicide, mélancolie homicide, reconnaissent aussi pour origine des dispositions habituelles du caractère. Li spécialisation des phénomènes hallucinatoires est ellemême commandée par une excitabilité sensorielle spéciale ou par l'existence de lésions irritatives des organes sensoriels ou des viscères. Nous avons trouvé récemment un cancer de l'intestin chez un persécuté qui douze ans auparavant était venu se plaindre à moi de troubles intestinaux qu'il attribuait à des tentatives d'empoisonnement, contre lesquelles il a n'^gi par un meurtre.
Les diverses formes de la stupidité ne sont elles-mêmes autre chose que Texagération des réactions émotionnelles normales, qu'elles se manifestent avec le caractère purement passif, ou avec tendance h la résistance et rigidité, ou avec la plasticité cataleptique. La stupidité primitive, celle <|ui résulte du choc, et qui réalise l'étonnement dans son sens le plus physique, (piVlle se manifeste par la flaccidité inerte ou par la rigidité rataleptiforme, n'est qu'un degré plus intense de l'émotion de la terreur, telle qu'on la voit se manifester non seulement chez Thomme, mais aussi ehez les animaux. Cette stupidité peut d'ailleurs être interrompue |>ar des accès mélancoliques ou maniaques, comme tous les auteurs qui ont traité de la confusion mentale le signalent formellement.
Cette vue d'ensemble montre que les troubles mentaux (pii ont paru ass4?z caractéristiques pour constituer des entités morbides ne diffèrent <|ue jmr leur durée et l'absence de motif des émotions normales, et que, d'autre |)art, ils ne se distinguent pas entre eux par des caractères fondauientaux ; ils reconnaissent les mêmes causes. On ne peut donc pas leur attribuer les caractères de maladies distinctes; ils ne sont pas susceptibles dune classitication rigoureuse.
Que la démence comme le délire, l'imbécillité et l'idiotie doivent aussi être considérés comme des syndromes et non comme des maladies, c'est te qui se trouvera démontré chemin faisant.
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Nous considérerons donc la folie comme im groupe de syndromes et nous nous bornerons à une étude sémiotîque.
La nature somatique des troubles mentaux peut être mise en lumière par les troubles physiques qui les accompagnent.
Les émotions sont tellement liées aux modifications organiques qu'on ne peut pas affirmer qu^m individu est ému s'il ne présente aucun signe extérieur d'une émotion. Il en est de même pour les troubles mentaux qui toujours s'accompagnent de modifications aflcctives : leur diagnostic réel ne peut être basé que sur des signes physiques en dehors desquels il n'y a qu'incertitude. Les progrés de la psychologie physiologique nous ont déjà mis en état de constater et de mesurer un certain nombre de troubles de la motilité et de la sensibilité: mais souvent, faute de moyens praticpies d'examen, nous en sommes réduits à la recherche de troubles organiques grossiers qui d'ailleurs ne manquent guère.
Chez les aliénés, on doit distinguer deux ordres de caractères physiques. Les uns appartiennent à l'individu, préexistent aux troubles fonctionnels et leur survivent, ce sont les stigmates permanents, les stigmates tératologiques qui résultent de tares dévcloppementales liées à une évolution troublée ou à une hérédité défectueuse : ce sont les témoins de la prédisposition. Les autres sont propres à l'état morbide actuel et disparaissent avec lui.
Nous ne nous arrêterons pas maintenant sur les signes physiques des malcidies organiques qui jouent leur rôle dans la pathogénie. Nous nous contenterons de passer rapidement en revue les troubles somatiques qui paraissent en rapport direct avec les troubles mentaux, autant qu'on peut en juger par leur analogie avec ceux qui accompagnent les états émotionnels.