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CHAPITRE IV

H y a trois modes de la sensibilité cutanée proprement dite (*) :

1" La sensibilité tactile (sensation de contact et de pression);

2° La sensibilité thermique (sensation de température);

3"^ La sensibilité à la douleur.

L'ensemble des deux premières sensibilités (tactile et thermique) constitue le sens du touclier. M. Ch. Richet leur donne le nom de sensibilités perceptives (').

Vhyperesthésie est Texaltation de la sensibilité, Vanesthésie est Tabolition de la sensibilité tactile; Y analgésie est l'abolition de la sensibilité à la douleur. Beau est le premier auteur qui ait distingué nettement Tanesthésie proprement dite de l'analgésie (').

Les trois modes de sensibilité présentent une certaine indépendance cl peuvent être altérés séparément. 11 y a des cas dans lesquels la sensibilité tactile est parfaitement conservée, avec abolition de la sensibilité* à la douleur et de la sensibilité thermique; on donne à cette perversion sensitive particulière le nom de dissociation de la sensibilité.

La thermoesthési(î peut être aussi intéressée séparément dans un certain nombre de cas pathologiques. On n'observe pas, à vrai dire, son abolitiim isolée; mais son exagération est un fait qui n'est pas rare. C'est à une hyper-thermoesthésie particulière qu'il faut rapporter les sensations subjectives de chaleur signalées dans quelques maladies du système nerveux, spécialement dans la maladie de Parkinson ou paralysie agitante. Cette sensation excessive de chaleur s'observe également dans les empoisonnements par la belladone et par Yarsenic,

Je n'ai pas à examiner ici toutes les maladies dans lesquelles la sensibi-

(*^ HiLLiiRbT <'l GvcciiiiR. Traité des maladies de la peau^ 1881, p. 51 et suiv. *; Ch. Hiciikt, Recherches sur la sensibilité, 1877. ^. Uechcrclies sur l'ancsthésie. Arch. gén. de méd., i8i8.

lité cutaniH» est nîodifiée. Ce serait sortir du cadre purement dermatolo- «tique (|ni m'est attribué et pénétrer notamment dans le domaine de la sémiologie du système nerveux, qui a été magistralement étudiée, dans une autre partie de cet ouvrage, par mon éminent collaborateur, M. le professeur Dejerine.

Je me contente de mentionner les altérations de la sensibilité dans les aflections des centres nerveux, dans les névroses, comme Thystérie et l'épilepsie, dans les intoxications par Talcool, par le plomb et par les narcotiques, dans les névrites périphériques diverses, d'origine traumalique, infectieuse ou toxique. Je limiterai mon exposé aux troubles de la semibililë cutanée dans les affections de la peau.

Il importe d'étudier séparément Vanesthésieei V hyperesthésie Adins> les (lermatoscs.

1** Vanesthésie est l'abolition complète de la sensibilité; mais, à côté <le Tanesthésie proprement dite, il y a des tas dans lesquels la sensibilité est obtuse ou relardée. L'état intermédiaire entre la sensibilité normale et Fanesthésie a reçu le nom dliypoeslhésie.

D'ailleurs, à Vélat normal, la délicatesse de la sensibilité tactile nest pas la inénie sur tous les points du corps. Pour reconnaître quelle i»st l'excellence de la sensibilité tactile, on se sert généralement du compas de Weber; on constate quel écartement il faut donner aux deux pointes, |)our qu'elles produisent chacune une sensation distincte; plus cet écarttîinent est petit, plus la sensibilité est délicate. Avec ce procédé, on trouve ({ue le bout des doigts est la région de la peau qui possède la sensibilité la plus exquise. M. M. F)uval(*) appelle cercle de sensa/ton l'étendue de la surface de la peau où Tinqiression des deux pointes du compas se confond m une seule. Ce cercle de sensation est très petit au bout des doigts; il «st, au contraire, très considérable à la partie dorsale du tronc.

Les modifications du cercle de sensation, à l'état pathologique, ont été bien étudiées par M. Ch. Richet ('). Cet auteur a constaté qu'df la mrface des tumeurs volumineuses, le cercle de sensation était très étendu. A la surface d'im sarcome de la cuisse, gros comme une tète d'enfant, il fallait un (V^artement de 20 centimètres |)our que les deux pointes du compas fussent perçues; à la siuface d'une tumeur du scrotum, il fallait 9 centimètres.

Lorsqu^me cicatrice réunit deux portions de peau primitivement éloignées, la sensation des pointes est toujours perçue séparément, si minime que soit leur écartement, pourvu que chacune d'elles soit sur un coté distinct de la cicatrice (^).

C'est aussi à M. Ch. Richet qu'est due l'observation de la sensibilité à la surface des plaies; cette sensibilité est très obtuse. Si Ton met les

(*■' Kcss et Dcv.*L. Physiologie, '2' éd., p. ifitî.

(*) Cm. Ricuet, loc. cit.

\'', HiLLAiRET et Gaucher, loc. cit., p. 53.

PATHOLOGIE CKMKHALE. V|. 15

[£. GAUCHER

deux pointes du compas sur la plaie, le malade ne sent qu'un écartenient de 6 à 10 centimètres. Si l'on place une seule pointe sur la plaie et l'autre sur la peau qui Tentoure, on n'obtiendra qu'une seule sensation, même avec un écartenient du double, c'est-à-dire de 12 à 20 centimètres.

Dans tous les faits précédents, il n'y a qu'une diminution de la sensibilité. Quant à Vanesthésie proprement dite, la lèpre est, de toutes les mal«idies cutanées, celle dans laquelle elle présente le plus d'intérêt. L'insensibilité de la peau, dans la lèpre, existe sur les lésions, taches ou tubercules, et en dehors des lésions; elle existe aussi bien dans la lèpre tuberculeuse ou tégumentaire que dans la lèpre nerveuse, dite anesthésique. C'est, le plus souvent, une anesthésie complète, portant sur les trois modes de la sensibilité cutanée : mais ce peut être aussi une simple analgésie, accompagnée d'abolition de la sensibilité thermique, mais avec conservation de la sensibilité tactile.

Cette dissociation de la sensibilité^ comme on l'appelle, est le propre de la syringoniyëlie; mais on l'observe aussi dans la lèpre, fait important, car cette pertubation sensitivene peut servir d'élément de diagnostic entre les deux maladies, comme on le croyait autrefois.

Le zona et certaines formes de pemphigus laissent souvent, à leur suite, des plaques d'anesthésie, qui persistent plus ou moins longtemps. Il en est de même de Vérysipèle, qui est parfois suivi d'insensibilité temporaire de la région affectée. L'anesthésie est beaucoup plus exceptionnelle à la suite des autres éruptions cutanées; on l'a cependant signalée après des éruptions confluentes d'eczéma.

2** Ijhyperesthésie, dans les dermatoses, est plus fréquente que l'anesthésie.

Klle doit, d'ailleurs, être distinguée de la douleur; elle ne se manifeste pas spontanément et a besoin d'être provoquée par les excitants naturels de la sensibilité cutanée (').

Toutes les congestions et les inflammations de la peau, surtout les inflammations aiguës, s'accompagnent d'hyperesthésie, (|uelle que soit la fornje de leur lésion élémentaire» : tache érythémateuse, vésicule, bulle pustule, papule ou tid)ercule. Cep«»ndant, parmi toutes les lésions élémentaires, les papules sont celles dans lescpielles l'hypereslliésie est le plus fré(|uente.

Il y a une particularité qui mérite d'être signalée et qui est propre aux lésions syphilitiques. Les manifestations cutanées syphilitiques ne sont habituellement le siège d'aucune hyperesthésie, non plus cpie d'aucune douleur spontanée.

L'hyperesthésie peut persister après la gnérison de la dermatose. Sur les parties antérieurement atteintes d'éruplion eczémateuse ou autre, la sensibilité reste parfois plus vive pendant cpielcjne temps. C'est surtout à

,' lIlLLAIRUT Ol <iAlt;HEn, loV. Cit., |). 130.

MODIFICATIONS I)K LA SENSIBILITÉ CUTAiNÉE 195

la suite de V éruption zostérienne qu'on observe cette hyperesthésie persistante, particulièrement à la suite du zona ophtalmique.

Il y a un phénomène sensitif qui doit être rattaché à Thyperesthésie, rar il lui est souvent associé, bien {\y\\\ en soit distinct : c'est le prurit.

Le prurit doft être distingué de 1 hyperesthésie, car c'est un symptôme qui se manifeste spontanément, indépendamment de toute excitation extérieuns mais il est réveillé et exaspéré par toutes les irritiitions cutanées.

Le prurit existe dans la plupart des dermatoses : dans les érythèmes, dans l'eczéma, dans l'herpès, dans le pemphigus, dans l'acné, dans le |>soria8is, etc.

Son intensité est variable avec les maladies et aussi avec leur siège. Ainsi, Férythème balsamique est le plus prurigineux des érythèmes; Tacné du dos donne lieu à plus de démangeaisons que l'acné de la face ; rherpès préputial est très prurigineux, tandis que l'herpès labial Test 1res peu.

D'ailleurs, le prurit marche généralement de pair avec rhj'j)eresthésie. l)e même que l'hyperesthésie, le prurit fait complètement défaut dans les tésions syphilitiques.

Comme l'hyperesthésie, le prurit est surtout mar(|ué dans les éruptions papuleuses. Vurticaire. le prurigo, le lichen plan, h» lichen siinplex sont les afTections les plus prurigineuses.

Il importe aussi de signaler une maladie cutanée, dans la([uelle l'importtUice des démangeaisons est un élément important de diagnostic; je veux parler du mycosis fongoïde. Les éruptions érythémateuses du mycosis, qui ressemblent Umt parfois aux érytlirodermies tuberculeuses, en sont surtout distinguées par l'intensité du |)rurit (|ui les accompagne.

Lv'^ affections parasitaires, que leur parasite soit animal ou végétal, S4»nt essentiellement prurigineuses. La phthiriase, la gale, de même que les éruptions trichoph y tiques, comptent le prurit parmi leurs caractères les plus inq)ortants. Les démangeaisons de la gale, siu'tout, par lein* |>ré<loniinance nocturne, constituent un symptôme presque pathogno- Mxmique de cette maladie.

Dans toutes les affections |)récédentes il y a une lésion cuUmée primitive, |iapuh'use ou autre, et c'est cette lésion qui est prinigineuse. Mais il y a des cas de prurits cutanés essentiels. (|ui ne sont accompagnés d'aucune lésion visible de la poau, autre que celles qui sont produites |)ar le grattage.

De tous ces prurits essentiels, le |)lus coniui, au |)oint de vue de sa |iathogénie, est le prurit ictérique; ce prurit est généralement attribué à l'imprégnation biliaire de la peau etàrirritiilion des extrémités nerveuses cutanées par les sels biliaires, (l'est donc un prurit toxique et il est vraiseud)lable que tous les |)rurits dits essentiels reconnaissent une étiologie et une pathogénie analogues.

Le prurit qu'on observe chez les brightiqucs, le prurit uréniique. «.'onime on l'appelle cpiehpiefois, résulte de l'irritation des extrémités nerveuses par les poisons de la désassimilation, éliminés par les sécrétions

[£. OAVCHER^

196 SÉMIOLOGIE DE LA PhIAU.

(Uitaiiécs. Ce prurit est très fréquent et sii nature est très souvent méconnue. Je recommande toujours crexaiuiner l'urine des malades atteints de démangeaisons sans cause; très fréqueuunent on y trouve de Talbumine.

Même sans albuminurie, il y a beaucoup de prurits essentiels qui sont dus à l'insuffisance rénale et à Télimination par la peau des matières excrémentitielles. Le prurit sentie^ d'une ténacité si désespérante, n'a pas d'autre cause ([u'un fonctionnement imparfait du filtre rénal. Cette notion est importante, car elle permet d'instituer le traitement efficace de la plupart des prurits essentiels, qui n'est autre qu'un régime alimentaire approprié, surtout lacté et végétal, aussi peu carné cpie possible.

Dans d'autres cas, le prurit reconnaît une cause toxique et non plus auto-toxique; c'est le cas des démangeaisons si fréquentes chez les alcooliques.

Enfin, un trouble di/namique primitif du système nerveux suffit pour provoquer le prurit, indépendamment de toute affection cutanée. Les hystériques et les névropathes de toute sorte sont sujets fi des démangeaisons quehpiefois très vives, qu'aucune lésion de la peau ne j>eut expliquer.

l>AH MH.

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