LA VIE ET LA FORCE VITALE
Slahl n'admit qu'une aeuie àme; c'est une âme pensnnte, raisonnable, ajant consuieace d'elle-mome ; c'est elle qui, en excitant dans la matière bnile un mouvement tonique vital, lui permet de résister à la putréfaction: cette conception de la vie conduisit Stahl li considérer les maladie» conune des cITor'U que lait t ame pour rétablir l'équilibre des actions ut eipulser les substances nuisibles.
Entre ces deux théories extrêmes se place la célèbre doctrine de Bartbez. Elle procède plus spécialement des philosophes qui, depuis Pythagore. Platon et ïjénêque jusqu'à Bacon, admirent la pluralité dt^s âmes. Pour t'illustre médecin de Montpellier, il tiiilait distinguer l'àme pensante et le principe de la vie. ■ Dans l'état actuel de nos connaissances !Dr l'homme, dit-il, on doit rapporter les divers mouvements qui s'opèrent dans le corps humain vivant à deux principes différents, dont l'action n'est p3.s mécanique et dont la nature est occulte. L'un est l'âme pensante et
l'autre est le principe de la vie Les maladies sont essentiellement des
suites d'affections du principe de la vie dans l'hoaime;... elles sont ta général déterminées automatiquement par l'action des'causes morliitii)i]es, suit externes, soit internes, conformément à des lois qui sont tlablies pour le prmcîp vital, et qui ne sont ni mécaniques ni arbi Iniires ('|. ■
Quant â la nature même de ce principe de la vie. Barthez la conçoit de U laçon suivante : < Ce principe a une existence distincte de celle du corpa qu'il anime — Mais il est possible que ce principe ne soit qu'une TiKultéinnéc,... qui nous estinconnue dans son essence, mais qui est douer
deforces matrices et sensitives... régies suivant les lois primordiales
On [oanque aux règles de la méthode philosophique lorsqu'on assure à priiseiit qu'une seule âme ou un seul principe de la vie produit dans rbonune la pensée et les mouvements des organes vitaux. Cependant on wdoil pas afllrmer qu'il soit impossible que la suite des temps n'amène la connaissance de faits positifs,... qui pourront prouver que le principe vibt et l'âme pensante sont essentiellement réunis dans un troisième frinn'pe plus générale). «
Nous avons tenu à citer les textes, afin de bien 'préciser la conception de Barthez, qui a eu un si grand et si juste retentissement et quia compté, panni ses défenseurs, des hommes comme Lordat, F. Bérard, Jaumes. C'est qu'en etTet Barthez avait essayé de dégager la science biologique de Il métaphysique; mais, entraîné à son insu par la tendance même qu'il romlialtait, il ne put réussir dans le projet de réiorme qu'il avait eon^u, et finit par investir d'une existence réelle le principe vital qu'il avait introduit tout d'abord à titre de simple formule scientifique (*). A les juger par le génie des médecins et des philosophes qui les ont
et BiiTRU. NoniDiux élùment* de la sclencede l'homme. Discouri [trélimiiilirei, 1. 1, p. 23, tl|>. ti. S*Mt., 1S5S.
n BtkrRu. md.. 1. 1. p. iiz-iw.
(^ Com, Conra de philosopluc foûinn. i. III, )>. 515. 5* Mt., 1803.
R nSTRODUCTION A L'ÉTUDE DE LA PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
soutenues, les doctrines spiritualistes méritaient de fixer longtemps no^re attention. Combattues souvent, elles renaissent sans cesse sous une fonne différente, se modifiant sur quelques points de détail selon les progrès des sciences biologiques. Qu'on admette une âme, un principe vital, qu'on invoque simplement la vie, qu'on suppose une ou plusieurs forces, peu importe, c'est toujours la même tendance à considérer la vie comme une entité spéciale. Dégagée des préoccupations théologiques ou téléologiques, la question qui se pose est celle-ci : La vie est-elle une force qu'on puisse considérer, étudier et définir en dehors de la matière vivante?
Étude critique des idées de vie et de force vitale, — S'il existe véritablement une force vitale, il faut avouer qu'elle diffère totalement des autres forces naturelles. Celles-ci ne sont que des formes de l'énergie, reliées entre elles par des équivalents mécaniques; la chaleur, la lumière, le son, l'électricité, sont des forces réversibles; elles représentent de|sim pies états que la matière peut transmettre, par contact immédiat ou par radiation. La prétendue force vitale n'a pas d'équivalent mécanique; elle ne se propage pas aux corps voisins ; elle sert simplement à expliquer comment la matière vivante est capable de transformer les forces du monde cosmique, de rendre apparente l'énergie renferméeà l'état latent dans certains composés chimiques^ Mais en agissant ainsi, les êtres ne font qu'accomplir, par un procédé différent, des phénomènes analogues à ceux qui se produisent dans le monde inorganique et même dans les machines : une horloge, par exemple, fait passer l'énergie à l'état latent, puis la rend apparente sous une autre forme : c'est un appareil de transformation, mais on ne peut dire qu'elle possède une force spéciale ; une machine à vapeur ne crée pas un mouvement, mais transforme de la chaleur; une pile ne crée pas de l'électricité, elle est le siège de modifications chimiques qui dégagent, sous un état particulier, la force accumulée dans les matières mises en présence. Le travail produit peut être plus ou moins parfait, le mécanisme peut être complètement différent, le résultat est toujours le même. La pile électrique, la machine à vapeur, l'horloge, la matière vivante, obéissent à des lois semblables : invoquer une force électrogène dans la pile, une force de mouvement dans la machine, une force horaire dans l'horloge, ne serait pas plus arbitraire que de rattacher les phénomènes vitaux à une force spéciale capable d'ajouter ou de retrancher quoi que ce soit à l'énergie que possédaient les corps, ou de provoquer des modifications répondant à un équivalent mécanique (*).
Mais s'il est possible d'affirmer aujourd'hui que la vie n'est pas une force, on éprouve un bien grand embarras quand on essaye de déterminer sa nature. Cl. Bernard (*) a critiqué toutes les définitions qu'on
(^) A. Gautieb, Coan de chimie, t. HI, p. 5. Paris, 1892.
(') Cl. Bermaro, Lefons sur les phénomènes de U Tie, t. I, p. 25. Paris, 1878.
LA VIE KT U rORCE VITALE ft
iiiiil proposées et a renoncé à en ajouter une autie. Les iiliilosophes nuHlemrs. <jui ont essayé de présenter une conception en rapport avec les dernières découvertes scicntilîques, ne semblent {las avoir trouvé le trait »pccilique qui permit de distinguer l'anïmé de l'inaniiné. C'est que nous ne dèÛnissons que les productions de notre esprit, les conceptions nialhéniatiques, par exemple; mais nous ne pouvons saisir la caractéristique des phénomiînes naturels, parce que nous ne pouvons en pénétrer l'f$<ence. Nous ne définissons pas plus la vie que nous ne délinissons le mouvement, parce que la vie n'existe pas en dehors de la utalière vivante A que le raouvemcnl n'eiiste pas en dehors de ce qui se meut. Nous ne rnniprenons pas plus sa nature que nous ne saisissons la nature de l'afri' nll^ rhimiquc ou de la (p'avitation universelle. Aussi, à l'exemple du jihnideR et du chimiste qui étudient les propriétés et les lois de la imliére brute sans spéculer sur l'essence de la matière, doit-on rechercher les propriétés des corps rivants et leurs lois, sans essayer de déterminer l'essence de la vie ('). Le physiologiste et le médecin doivent loème avoir une certaine crainte à personnîlier une abstraction; rien d'iniitructir à cet égard comme l'erreur de Flourens qui, n la suite de ta mémorables expériences, voulut opposer l'intelligence â la vie et Itealisa la première dans le cerveau, la seconde dans le bulbe au point ip'U dénomma le nœud vital. N'élait-ce pas une sorte de réminiscence im idées métaphysiques de Barthcz, appuyée seulement sur des données opérimentales !
L'impossibilité où nous sommes de définir les phénomènes naturels tinitaiissi à ce que nous trouvons toujours dans la nature des séries de Inn.'iilion; aucune propriété ne semble ap{)artenir en propre à une catégorie; i mesure qu'on connaît mieux les réactions de la matière vivante, on (oi( qu'elles ne diiïèrent pas essentiellement de celles qui se passent dam le monde inorganique; les transformations qui s'y accomplissent mdI seulement plus rapides ; mais quels que soient les phénomènes qu'on envisage, ce sont toujours les mêmes forces qui agissent.
Où 1H53. 1. Uerschel avait exprimé l'idée que les rayons du soleil éUienl la source première de presque tous les mouvements qui s'opèrent » b surface de la terre ; il y avait rattaché les actions idéologiques, météonilc^iques cl vitales.
Les travaux modernes ont confirmé cette conception et ont établi que \» aiatière vivante, loin de lutter contre les fondes cosmiques, ne pourrait ciisler sans elles, ou tout au moins serait incapable de traduire son actinie. Il n'y a pas plus de mouvements spontanés dans l'off^nisme vivant que dans la niulière morte; il y a seulement des réactions qui ne peuvent »|iroduirc que sous l'influence d'excitations externes. Si celles-ci font )I<^aul, ou si les conditions ambiantes ne sont pas favorables, la matière tionle ne manifestera aucun des phénomènes qui servent à la caracté-
•dt Knc^clopfdie. t 11, p. 6U.
riser : tel est le cas de Tœuf, de la graine, de certains êtres, comme les rotifères, placés dans des milieux desséches. On a l'habitude de dire qu'il existe alors une vie latente. L'expression est mauvaise, car elle suppose encore la vie comme une force indépendante. C'est de la matière vivante au repos, à l'état statique, la vie représentant la matière vivante à l'état dpamique. Pour reprendre la comparaison de tout à l'heure, c'est la situation d'une pile dont il suffit de réunir les pôles pour faire naître un courant.
Caractères fondamentaux de la matière vivante. — Si nous voulons maintenant rechercher ce qui caractérise la matière vivante, nous lui trouvons d'abord une propriété qui a une importance capitale en médecine, et joue un rôle primordial dans les manifestations héréditaires : c'est qu'elle est étemelle.
Les travaux sur les fermentations ont démontré que la génération spontanée n'existe pas. Les actions physiques et chimiques sont incapables de créer la matière vivante; celle-ci ne pouvant naître par transiormation, naît d'elle-même. Il va sans dire que nous ne parlons que des phénomènes actuels ; il est certain que la matière vivante a dû apparaître, à un moment, sur notre globe, ce qui implique nécessairement qu'elle finira par disparaître un jour; sans discuter ce problème métaphysique, nous pouvons affirmer simplement que la matière vivante n'a pas cessé d'exister depuis son apparition et que, tout en subissant de profondes modifications, elle a conservé, depuis son origine, les propriétés fondamentales qui la caractérisent.
La première et la plus importante de ces propriétés consiste à grouper les principes inorganiques et à les transformer en matière vivante. Ce que les forces physico-chimiques ne peuvent plus faire, elle le réalise facilement. Si l'on place dans un ballon un liquide contenant diverses substances minérales, la vie n'y apparaîtra pas. Qu'on ajoute une parcelle de matière vivante, et aussitôt, au contact de cette matière, les substances minérales s'uniront d'une façon particulière, et constitueront des combinaisons complexes, identiques à celles de l'élément vivant qu'on a introduit. C'est là le phénomène primordial, vraiment caractéristique. La matière vivante possède, suivant l'heureuse expression de M. Sabatier, un pouvoir d" amorce j qui lui permet de grouper les éléments inorganiques et de leur coniérer ses propriétés par un travail d'intussusception; sous son influence l'inorganique devient organique ; il n'y a donc pas de différence essentielle entre ces deux états de la matière; ils peuvent se transformer l'un dans l'autre, bien que de lui-même l'inorganique ne puisse reproduire l'organique (*).
Pour que ces divers phénomènes puissent s'accomplir, deux conditions sont nécessaires : il faut que l'être soit plongé dans un milieu liquide,
(*) Dklmzuf, La matière bnile et la matiùre vivante, p 40. Paris, 1887
RÉACTIONS PHYSIOLOGIQUES ET PATHOLOGIQUES. il
où les matières dissoutes diffusent jusqu'à lui il faut qu'il soit place 80US l'influence de certains agents, de certaines forces cosmiques. Cette deuxième nér.essité est évidente; la matière vivante ne faisant que diriger des forces et étant incapable d'en créer de nouvelles, emmagasine une certaine quantité d'énergie, c'est-à-dire qu'elle en fait passer à l'état latent par un processus de synthèse organique. La molécule, ainsi construite, d'une complexité et d'une instabilité extrêmes, est constamment soumise à l'action des agents cosmiques, qui tendent à la ramener à on état plus simple et à lui imposer un équilibre plus stable. Ces influences auxquelles la matière morte n'échappe pas, et qui sont très sensibles sur certains composés organiques, sont simplement plus marquées quand il s'agit de la matière vivante. Mais en passant ainsi de l'état complexe à l'état moins complexe, de l'instable au stable, la matière rend apparente l'énergie qu'elle avait accumulée. Il en résulte une destraction continue de la matière qui se traduit par un dégagement de force, c'est-à-dire par la manifestation de son activité. Ainsi, la complexité chimique de la molécule vivante a pour conséquences une extrême instabilité et une haute puissance réactiomielle. On doit donc, dans tout être, envisager deux mouvements distincts : l'un qui lui permet de grouper les éléments inorganiques, de les façonner en quelque sorte à son image; l'autre qui ramène ces éléments à un état plus simple, mais souvent encore plus complexe que primitivement. Le premier acte a pour conséquence le passage d'une certaine quantité de force à l'état latent : c'est le phénomène de création organique ou de synthèse ; le deuxième est représenté par la destruction organique qui a pour effet la mise en liberté de la force accumulée; le premier phénomène est appelé assimilation; le deuxième, désassimilation; si le premier l'emporte sur le second, la matière s'accroît; si tous deux se compensent, la matière reste stationnaire; si le deuxième devient prépondérant, la matière dépérit, s'use et peut retomber en indifférence chimique, perdant à tout jamais son caractère vital. Ainsi, tout en luttant contre les forces physico-chimiques, la matière vivante les fait servir; sans elles, elle resterait au repos, comme une machine sans calorique, une pile sans acide.
Dans le monde organique comme dans le monde inorganique, pour produire il faut détruire; pour faire de l'acide carbonique, on détruit du marbre ; pour faire de l'électricité, on détruit du métal ; pour faire du mouvement, on détruit du charbon; ces destructions ne sont que des transformations qui suivent toujours la même loi : dégagement de force en faisant passer la matière d'un état moins stable à un état plus stable. Cette loi, qui régit tous les actes de l'univers, apparaît dans toute sa netteté quand on envisage les êtres vivants; ceux-ci possèdent une aptitude merveilleuse à transformer les forces extérieures, mais c'est à la condition (|iril y ait une correspondance parfaite entre les actions externes et les ivartions internes; il faut autant de fonctions internes isolées ou combinées qu'il y a d'actions externes à contre-balancer, ce qui a lait dire
ridée de la maladie, > et il arrive à considérer la maladie comme c une réaction de la vie, soit localcj soit générale^ soit immédiate^ soit médiate^ contre un obstacle y un trouble, une lésion (*) ». Cette définition a déjà le grand avantage de tenir compte du processus pathogénique, c'està-dire du mode d'action de la cause. Or il est facile de concevoir que les causes, quelles qu'elles soient, ne peuvent agir sur la matière vivante que de deux façons : les unes tendent à troubler les manifestations fonctionnelles; les autres tendent à déterminer des modifications structurales, c'est-à-dire à produire des lésions anatomiques. Le trouble fonctionnel et la lésion anatomique, s'ils ne suffisent pas à caractériser la maladie, constituent donc un stade indispensable entre l'influence de la cause morbifique et la réaction de l'organisme.
Réactions normales et réactions morbides, — Reste à savoir en quoi consiste cette réaction. Faut-il admettre l'influence d'un principe spécial ou invoquer l'intervention de la nature? Faut-il considérer cette réaction comme ayant un caractère particulier et différant totalement de ce qu'on observe à l'état physiologique? Nous ne le croyons pas. Les phénomènes morbides ne sont pas foncièrement distincts des phénomènes normaux; les lois biologiques sont les mêmes dans les deux cas : l'opposition entre la santé et la maladie s'efface à mesure qu'on poursuit l'étude des phénomènes vitaux. Ce serait une erreur de croire que l'être vivant pût disposer de manifestations différentes, destinées les unes aux conditions normales, les autres aux conditions pathologiques. Le mode de réaction est toujours le même; les résultats qu'on observe diffèrent seulement par leur intensité, mais ils sont dirigés vers le même but, c'est-à-dire qu'ils tendent toujours à contre-balancer l'action des forces externes.
On pourrait donc être conduit à supposer que la maladie représente un processus nécessaire et heureux. Cette idée contient certainement une part de vérité; mais, acceptée dans toute sa rigueur, elle conduirait à faire rejeter les interventions thérapeutiques, ayant pour but de combattre le mode de réaction de l'organisme malade. Il y aurait là un danger évident, car la réaction n'est pas toujours salutaire ; son intensité et sa direction dépendent à la fois de la cause pathogène et de l'organisme ; aussi, suivant l'état de ces deux facteurs, peut-on observer des réactions trop faibles, trop vives, ou contraires au retour vers l'état d'équilibre normal. La maladie ne peut donc être considérée comme une manifestation toujours favorable, ainsi que le voulait Sydenham; elle est parfois utile, souvent nuisible, toujours dangereuse.
Il suffit, pour s'en convaincre, de réfléchir à ce qui se passe dans une infection. Supposons, par exemple, un pneumocoque arrivant dans le poumon ; si l'organisme est trop faible pour détruire ou atténuer le parasite, celui-ci se développe, sécrète des substances toxiques et tend à forcer les barrières épithéliales et à envahir l'organisme entier. Ces premiers troubles,
(') LiTTRE, art. Maladie, Dict. de méd. en 30 vol. t. XYlli, p. 570. Ptris, 1S38.