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CHAPITRE V

Action drs poisons sur l'organisme. — Action sur le sang, le système nerteu, lo muscles, la peau, l'appareil circulatoire, l'appareil respiratoire, le tube digestif. — Action sur les sécrétions, la nutrition, la thermogénèse. — Action des poisons sur b marche des infections.

L'injection d'un poison dans une veine permet de déterminer la dose qui est mortelle ; en même temps on observe certains troubles qui font saisir le mode d'action de la substance toxique; même en poussant l'injection jusqu'au moment de la mort, il est aisé de reconnaître que les sels de

(1) Oo doit faire quelques résenres au sujet de raccumulation de la digitale : il est très positbk que cette substance s'élimine vite et que les accidents, produits par un usage trop prokog^ soient dus à une accumulation faction.

potassium sont convulsivants, que Turée est diurétique, que rhyposulfite de soude est sialagogue. En ouvrant le thorax aussitôt que Tanimal a succombé, on peut savoir, par la persistance ou Tabsence des battements cardiaques, si le poison a tué en arrêtant la respiration ou en arrêtant le cœur.

Si on interrompt Tinjection avant la mort ou si on introduit le poison sous la peau, on pourra étudier les troubles tardifs, nerveux, circulatoires, respiratoires, les modifications de la nutrition, les variations de la thermogenèse. On arrive ainsi à se convaincre que les substances toxiques portent leur aclion sur l'organisme entier, sur le sang, les humeurs, les systèmes, les organes. Mais les unes ont une action plus marquée sur une partie, les autres sur une autre : Toxyde de carbone agit sur le sang, il amène la mort en supprimant le rôle de Thémoglobine ; la plupart des autres substances retentissent surtout sur le système nerveux ; ou plutôt c'est sur ce système que nous apprécions d'abord leur action, à cause du rôle capital qu'il remplit chez les êtres supérieurs. 11 suffit de constater qu'un animal a des convulsions ou des paralysies pour pouvoir affirmer que le système nerveux a été atteint; mais pour déceler les troubles viscéraux ou les modifications nutritives, il faut des observations plus précises et il est nécessaire d'avoir recours à des modes spéciaux d'investigation. Une étude analytique de l'action physiologique des poisons montre que les substances toxiques donnent le moyen de pénétrer dans l'intimité de l'être et de produire des troubles que ne pourrait réussir la vivisection la plus perfectionnée.

Pour agir le poison doit atteindre le milieu où vivent les cellules et, par conséquent, chez les êtres supérieurs, il doit parvenir dans le sang, où il peut, avons-nous dit, subir certaines transformations; mais le plus souvent il ne reste pas dans ce milieu, il se fixe sur les cellules des organes et des tissus, suivant un coefficient d'affinité qui varie d'un cas à l'autre. Pour certaines substances, leur disparition du sang se fait avec une très grande rapidité. Klikowicz {*) a étudié à ce point de vue le sulfate de soude; il en injecte dans une veine une solutionau 1/10, de façon à introduire 1 gramme de ce sel pour 100 grammes de sang; au bout de deux minutes, la presque totalité du sulfate sodique a dispani ; la substance s'est déposée dans les tissus, où le sang la reprend peu à peu pour la porter aux émonctoires et notamment aux glandes rénales. Les phénomènes sont exactement semblables pour les alcaloïdes : la strychnine, la morphine, même quand on emploie l'injection intra-veineuse , disparaissent aussitôt et se localisent dans les tissus. Le sang possède donc cette propriété singulière de se débarrasser rapidement de tout élément étranger, qu'il s'agisse de matières solubles ou d'agents figurés, comme les microbes.

(*) Klikowics, Die Regelung dcr Salzmongen des Blutes. Arch. fur Anat. und Phynol.^ p. M 8, 1886.

PATHOLOGIE cé^féRALI. — L 57

Les substances toxiques, même lorsqu'elles quittent rapidement le sang, peuvent y produire des troubles ou des altérations dont nous derons aborder Tétude.

Action des poisons sur le sang. — Nous laisserons de côté certaioe< substances qui agissent mécaniquement : ainsi Teau oxygénée, introduite rapidement dans l'organisme, détermine la mort par embolie gazeuse. Ce résultat, établi expérimentalement, s'est trouvé vérifié en clinique. Un malade, observé par Laache, succomba brusquement au cours d'un lava-.f pleural à l'eau oxygénée.

D'autres substances agissent d'une façon analogue, par exemple en précipitant certains principes du sang, ou en passant dans ce liquide à l'état insoluble. Ces faits doivent être bien connus des expérimentateur, mais ils présentent généralement peu d'importance pratique.

Les poisons qui agissent sur le sang peuvent être divisés de la façon suivante :

diminuant la coagulablité du sang:

PoUon*pla»nu,tique*. . \ ««P^enlant I» coagulabilité;

^ ^ ^ précipitant certaines substances;

modifiant la constitution chimique.

augmentant la résistance des hématies; détruisant les hématies; PoisoM globulaires . { se combinant à Thémoglobine;

réduisant Thémoglobine ; agissant sur les leucocytes.

Diminution de la coagulabilitë du sang. — Un grand nombre de substances diminuent ou suppriment complètement, pendant un temps plus ou moins long, la coagulabilité du sang.

Les sels de soude et notamment le bicarbonate ont la propriété bien connue de diminuer la plasticité de ce liquide. Quand on en a injecté dans les veines d'un animal, la moindre piqûre donne lieu à des hémorrfaagies de longue durée. D'après Gaglio, on obtient des résultats semblables en introduisant par kilogramme 0^%05 de lactate, de tartrate ou de sulfate ferreux. Le tartrate de cuivre, le chlorure de manganèse, le citrate de nickel et de sodium, le chlorure de cobalt, l'albuminate de mercure ont la même action. On pense que les métaux lourds forment des composés stables avec la fibrinogène ou la paraglobuline. D'autres poisoa< produisent l'incoagulabilité du sang par un mécanisme différent : tel est le phosphore, qui fait disparaître le ferment et le fibrinogène. Corin et Ansiaux pensent que ce résultat est dû aux troubles et aux lésions que le phosphore produit au niveau de l'intestin.

Ce sont surtout les substances organiques et particulièrement celles de provenance animale qui arrêtent la coagulation. Les ferments digestifs, comme la pepsine ou la pancréatine, retardent notablement ou empêchent

;e phénomène et, en même temps, diminuent la quantité de fibrine de îO à 75 pour 100 (Albertoni). En injectant à des lapins un ferment d'oripne végétale, la papaïne, nous avons observé également un retard dans la coagulation; le phénomène était d'ailleurs inconstant, et, quand il se produisait, le sérum, au lieu de rester liquide, se transformait en une masse gélatineuse et tremblotante.

Les produits ultimes de la digestion ont, à ce point de vue, un cflet beaucoup plus marqué que les ferments. Quand on introduit de la peptonc dans les veines d'un chien, on rend le sang incoagulable pendant plusieurs beures; la même expérience ne réussit pas sur le lapin. Les produits de la putréfaction exercent une action analogue à celle des peptones.

C'est à un ferment ou à une albumose que le liquide sécrété par In sangsue doit la propriété d'empêcher pendant quelque temps la coagulation du sang, du moins chez les Vertébrés. Haycraft, qui a découvert ce curieux phénomène, pense que l'extrait de sangsue agit comme la peptone. en détruisant le ferment de la fibrine.

Enfin les substances qu'on emploie depuis quelque temps en pharmacie sous le nom de solvines, agissent aussi sur la coagulabilité sanguine: à petites doses elles l'augmentent, à hautes doses elles la diminuent et la suppriment (KiwuU).

Substances augmentant la coagulabilité du sang. — Plusieurs substances coagulent le sang, quand on les dépose sur une plaie ; le perchlorure de fer, l'alun, les acétates de plomb, le tanin, les acides ont, sous ce rapport, une action bien connue. Mais quand ils sont administrés à l'intérieur, leur influence est beaucoup moins manifeste et parfois même elle semble s'exercer en sens inverse, comme cela a lieu pour quelques sels de fer. Si, au contraire, on les injecte directement dans les veines, ils produisent évidemment la coagulation du sang, mais ce résultat n'a qu'un intérêt théorique, puisque ces différents corps, lorsqu'ils sont introduits par les voies habituelles, subissent une série de transformations préalables avant de pénétrer dans l'économie.

Certaines substances semblent pourtant exercer réellement une influence sur la plasticité du sang; ce sont surtout les acides, le tanin, le crésol

L'attention des expérimentateurs s'est portée depuis quelques années sur le pouvoir coagulant que possèdent certaines matières albuminoïdes.

La plupart d'entre elles augmentent la coagulabilité du sang stagnant; pour mettre leur action en évidence, on a recours au procédé suivant : on sépare un segment veineux entre deux ligatures, puis on injecte la matière à étudier et, au bout de quelques minutes, on jette une double ligature sur une autre veine; après un temps qui généralement ne dépasse pas dix ou quinze minutes, on peut constater que le sang, eniermé dans la deuxième veine, est coagulé, tandis que celui qui a été séparé avant l'injection est resté liquide. Les faits de ce genre ont été bien étudiés par plusieurs auteurs, notamment par M. Hayem ; ils s'obser-

vent quand on introduit de Tcau salée, de l'eau pure, dans la proportion de 5 centimètres cubes par kilogramme du poids du corps, du sang défibriné ; mais c'est avec le sérum qu'on obtient les résultats les plus démonstratifs; au contraire, les sérosités dépour\iies du ferment de b fibrine, comme le liquide de Thydrocèle, ne produisent pas le même effH.

Certaines substances amènent la formation de concrétions pouTaot obstruer les petits vaisseaux par de vraies embolies ; c'est ce qu'on obserre par exemple quand on injecte du sérum de bœuf dans les veines d'un chien. D'après M. Hayem, les phénomènes ne sont pas constants; dans quelques cas, les animaux ne semblent pas incommodés; d'autres fois, ils succombent en douze ou quatorze heures et l'autopsie démontre l'existence de nombreux infarctus, notamment dans les reins, l'estomac et TintestiD.

Une troisième variété de coagulation est représentée par les thromboses massives qui peuvent occuper un département veineux, notamment celui de la veine porte, ou même envahir la plus grande partie du système circulatoire; cet effet est produit par les injections intra-vasculaires de sang dissous au moyen de gels et de dégels successifs. Foa et Pellacani ont montré que les extraits de divers tissus préparés à froid provoquaient également la coagulation massive ; Wooldridge, qui a confirmé ce résultat.! établi que si l'animal sur lequel on opère est à jeun, le ferment des tissus ne fait coaguler que le sang de la veine porte ; si, au contraire, Fanimal est en digestion, ou si l'hématose est gênée, la coagulation se produit dans tout le système veineux; parfois elle se fait si rapidement dans le cœur droit, que la mort arrive presque aussitôt, avant que la substance ait pu être portée dans tout l'organisme.

11 existe enfin des matières qui semblent modifier la constitution des albumines du sang. C'est ainsi qu'on explique la peptonurie hématogène. Mais, dans ces dernières années, une importante question a été souleyée par les recherches bactériologiques; la nutrition, modifiée par les infections, fait apparaître dans l'organisme des albumines nouvelles auxquelles le sang doit ses propriétés bactéricides. Les phénomènes sont analogues après introduction d'un poison végétal, comme l'abrine ou la ricine; dans tous les cas, l'immunité est due à un changement nutritif et l'antitoxine qui se trouve dans le sang traduit la modification de ce liquide. Or on peut se demander si cette antitoxine ne va pas créer de nouveaui dangers. Sa production représente un phénomène heureux puisque sa présence arrête l'action des poisons et empêche les effets d'une nouvelle dose: mais à côté de ces avantages, les albuminoïdes nouvelles peuvent avoir des inconvénients et on devra rechercher si ce n'est pas à leur présence qu'il faut attribuer les accidents tardifs des infections et des intoxications. Ce n'est là évidemment qu'une hypothèse, mais l'élimination des toxines est si rapide qu'on ne conçoit pas très bien l'apparition des accidents plusieurs mois après leur départ, si l'on n'admet la formation de nouvelles substances nocives, d'une auto-intoxication secondaire.

Action des poisons sur les globules rouges. — Les poisons peu*

ACTIO.N DES POlSOiNS SUR LE SAiNG. 901

Tent produire sur los hématies les modifications suivantes : augmentation de leur résistance, — destruction, — combinaison avec la matière colorante, — transformation de Thémoglobine en méthémoglobine.

La première de ces actions est peu importante; les sels métalliques comme le sulfate de cuivre, le sublimé, le tanin, ont la propriété de rendre les globules rouges plus résistants aux agents chimiques qui les dissolvent, comme la saponine, ou aux agents mécaniques qui peuvent les briser, comme lorsqu'on les agite avec du mercure, il s'agit probablement, dans ces cas, d'une combinaison des poisons avec les matières albuminoïdes des globules.

Les autres modifications sont bien plus importantes à étudier.

Substances détruisant les globules rouges. — Parmi les substances qui altèrent ou détiiiisent les globules rouges, quelques-unes ne produisent que des lésions limitées et partielles; elles déterminent dans les hématies la formation de taches transparentes, dépourvues d'hémoglobine et ressemblant à des trous. Cet effet est produit, d'après Gaule (*), par la lupétidine, la copellidine, la parpévoline, la propyllupétidine, l'isobutyllupétidine, la pipéridine et la conicine; mais il fait défaut si l'on mélange directement la substance toxique avec le sang; celle-ci, pour agir, doit subir une modification préalable dans l'organisme, probablement au niveau des systèmes nerveux et musculaire.

La plupart des poisons exercent sur les globules une action qui est en rapport avec leur coefficient isotonique, tel que Hugo de Vries l'a établi dans ses études sur la plasmolyse (*). Pour la mettre en évidence, on emploie deux méthodes : on fait agir le toxique sur le sang extrait des vaisseaux, ou on l'introduit directement dans l'organisme.

Les substances qui agissent en dehors du corps peuvent être divisées en deux groupes : les unes transforment le sang en une laque noirâtre, telles sont la ricine et l'abrine; les autres dissolvent les globules; l'eau distillée a déjà cette propriété, mais ce sont la phalline et la saponine qui, sous ce rapport, tiennent la première place; elles dissolvent complètement les globules à la dose minime de 1/125000; la digitonine produit les mêmes effets à 1/80000, le taurocholate de soude à 1/600, le glycocholate à 1/50, l'éther à 1/12. A ces divers poisons étudiés par Robert, Kruskal, Schuitz, Rywosch, nous ajouterons, d'après M. Mayet, la digitaline d'origine allemande, le sulfate d'atropine, le chlorhydrate de pilocarpine, les sels de quinine, qui ont une action nocive très marquée, la digitaline de Homolle et Quévenne, la morphine et la narcéine, qui sont moins énergiques.

(*j Gaule, Ueber die Beziehung der Structur der Gide zu den Yerândcrungen dcr Zclicn. CentraUflall fur PhysioL, 1888, p. 375.

(*) EàMBCRGCB, Ueber den Einfluss chemischer Verbindungcn auf Blutkôrperchen im Zuummenhang mit ihren Moleculargewichten. Archiv. fur PhyiioL, p. 477, 1886. — Ueber die dureh Salz- und Robrzucker-Lôftungen bewirktcn Verânderungen der Blutkôrperchen. Ibid.^ p. 57, 1887.

902 LES IMTOXIGàllONS.

Les mêmes substances introduites dans le sang ont une action unlogue; Teau distillée dissout les globules et amène rhémoglobinurie: mais il faut en injecter une dose assez considérable ; si Ton peut obserra le phénomène en introduisant 40 centimètres cubes par kilogramme, Ir plus souvent il faut doubler la masse du sang, c'est-à-dire introduire environ 77 centimètres cubes.

Diverses matières albuminoïdes d'origine végétale, telles que laricineel Tabrine, ou d'origine animale, comme le ferment de la fibrine, sont capables de dissoudre les globules rouges. Notons seulement qu'elles cessent d'être nocives quand on les introduit par la voie stomacale, car eUe$ sont transformées par la digestion. Le sérum d'un animal est souieot globulicide pour les animaux d'espèce différente ; il l'est également quand il provient d'un animal malade ou d'un animal dont l'âge est très éloigné de celui auquel on l'injecte; le sang de la vache adulte, par exemple, e$t toxique pour le veau nouveau-né (Robert). Parmi les affections qui peuvent rendre le sérum globulicide, il faut citer la chlorose, les anémies (^ngliano et Castellino) et les lésions destructives du foie, comme l'hépatite interstitielle (Massini, Marigliano).

Les hématies peuvent être dissoutes par divers liquides organiques tek que la bile dont la partie active est représentée par les sels biliaires, particulièrement par le taurocholate. L'urine en nature agit peu sur les globules rouges; mais si on la soumet à la dialyse, la partie qui ne traveDe pas la membrane, injectée dans les veines à dose de 5 à 6 centimètre^ cubes par kilogramme, possède la propriété d'amener une abondante hémogIobinurie(*).

Les champignons contiennent plusieurs substances qui jouissent du même pouvoir. La phalline, qu'on trouve dans quelques espèces ei particulièrement dans YAgaricus phalloides, injectée dans les veines du chien ou du lapin, à dose de 1/2 milligramme par kilogramme, produit rhémoglobinurie en une demi-heure; l'ingestion de la même dose ne détermine que peu ou pas d'accidents. L'acide helvellique, qui existe dans les morilles, agit comme la phalline et ces deux substances provoquent dans le sang une série d'altérations que nous étudierons plus loin et qui, débutant par Thémoglobinémie, arrivent à la production de métbêmoglobine et d'hématine réduite et finissent par provoquer Fictère.

Parmi les substances qui ont une action identique, nous citerons les solvines, les saponines et les corps voisins, sapotoxine, digitonine, cydaminc, etc. On peut en rapprocher les venins de la salamandre et du scorpion, qui dissolvent les globules, au moins chez certaines espèces : le poison du scorpion, par exemple, agit sur les globules de l'homme, des oiseaux, des poissons, des batraciens, tandis qu'il est inoSensif pour ceux du chien, du lapin, du cobaye et du rat.

(*) KoGLR. Application de la dialvsc à l'étude de la toxicité urinaire. BulL de la Soc. de 610/., 10 juin 1894.

Certains composés ternaires, qui ne produisent aucun trouble quand on les ingère et servent même à Talimentation, amènent Thémoglobinurie dès qu'on les introduit dans les vaisseaux : tels sont la glycérine et le glycogène.

Toutes les substances que nous avons étudiées jusqu'ici, dissolvant les globules rouges, mettent en liberté Thémoglobine, Tacide phosphoglycérique et laissent en même temps un stroma inactif.

L'acide phosphoglycérique a pour effet de diminuer l'alcalinité du sang. Le stroma des globules peut obstruer les capillaires et former de vraies embolies : c'est ce qui s'observe surtout au niveau de la muqueuse g-astrointestinale et des tubes du rein. H en résulte parfois des coagulations intra-vasculaires, qu'on observe si souvent après l'injection du sang hétérogène ou du ferment de la fibrine.

L'hémoglobine n'est pas toxique par elle-même, ou du moins elle l'est peu ; mais elle se transforme en méthémoglobine, et au niveau du foie en bilirubine; cette deuxième substance est toxique, à dose de 0,05 par kilogramme (Bouchard etTapret). Ces trois corps s'éliminent partiellement dans l'urine, qui peut contenir aussi de l'hématine et parfois des acides biliaires.

D'après Kobert, 2 pour 100 seulement de l'hémoglobine subiraient ces transformations : le reste passerait à l'état de parahémoglobine, matière insoluble qui se dépose dans le foie, la rate, la moelle des os; elle semble ainsi inoffensive, mais une partie, en allant obstruer le rein, peut produire des troubles urémiques.

Nous arrivons maintenant à une série de substances qui détruisent encore les globules, mais ont une bien plus grande action sur l'hémoglobine et donnent naissance à de notables quantités de méthémoglobine, parfois dans l'intérieur même des hématies.

Dittrich divise ces substances en trois groupes : 1® celles qui sont oxydantes : ozone, iodure de potassium, hypochlorite de sodium, chlorates, nitrates, nitrites, matières organiques azotées; 2® celles qui ont des propriétés réductrices : acide pyrogallique, pyrocatéchine, hydroquinone, alloxanthine ; Z^ celles qui ne sont ni oxydantes, ni réductrices : aniline et ses dérivés, toluidine, acétanilide, acétophénétidine, kairine.

Kobert distingue deux variétés de méthémoglobine, l'oxydative et la réductive. La première prend naissance par l'action de tous les acides, qui mettent l'hémoglobine en liberté, donnent de la méthémoglobine et, plus tard, de l'hématine.

Parmi les substances oxydantes, nous citerons surtout les chlorates, qui pi*oduisent de la méthémoglobine, même à l'intérieur des globules; c'est du moins ce qui a lieu chez le chien, car le lapin succombe avant que le poison ait eu le temps d'agir sur l'hémoglobine. Nous devons ajouter pourtant que l'action des chlorates n'est |)as admise par tout le monde : Stokvis, Bokai n'ont pas trouvé de méthémoglobine dans le sang recueilli pendant la vie. M. Hayem a constaté que les résultats étaient en effet fort

904 LES INTOXiaTlONS.

inconstants. Ces discordances s'expliquent peut-être par ce lait que les chlorates ne donnent pas de méthcmoglobine en présence d'une grande quantité d'oxygène : ils en forment facilement quand ce gaz fient i se raréfier, par exemple dans le cas d'asphyxie.

Le permanganate de potasse, même à petite dose, le ferricyanure, ont cette même propriété de détruire les globules rouges et de produire de la méthémoglobine. Avec les nitrites, la nitrobenzine et la nitroglycérine, les modifications sont plus profondes et, à côté de la métbèmoglobine, on trouve de l'hématine acide. Parmi les nitrites, il faut faire une place à part au nitrite d'amyle, dont l'action est assez spéciale : il transforme l'hémoglobine en méthémoglobine sans altérer les globules, aussi les accidents sont-ils généralement passagers et disparaissent-il< dès qu'on respire à l'air libre (Jolyet et Régnard).

En tête des substances réductrices se place l'acide pyrogallique. Sous son influence, le sang extrait des vaisseaux se transforme en une masse brune, Thémogallol (Kobert). Mais il n'en e^t pas ainsi dans l'organisme, car on ne peut en introduire que de faibles doses; il se produit alors une dissolution des globules et de la méthémoglobine réductive, tandis que l'acide pyrogallique s'empare de l'oxygène du sang et des tissus. 0 en résulte une forte cyanose,, de l'ictère, de la méthémoglobinurie. L'acide pyrogallique C'IP(OH)^ a deux isomères : la phloroglucine, qui dissout les globules mais ne produit pas la coloration brune du sang, et l'oxyfaydroquinone, qui n'a pas encore été suffisamment étudiée sur les animaux.

Parmi les autres substances nous citerons les hydrazines et particu lièrement l'acétylphénylhydrazine ou pyrodine, qui est employée en noédecine, l'hydroxylamine, les aldéhydes, les acides gallique et tannique, enfin la toluylène-diamine, qui a été étudiée avec grand soin par Aiïanassiêw, Engel et Kiener, Stadelmann (') : sous l'influence de ces agents les lobules sanguins se décolorent, l'hémoglobine est mise en liberté sous forme de granulations pigmentaires ; en même temps la rate s'hypertrophie et, le foie transformant l'hémoglobine en bilirubine, l'ictère se développe ; à un degré de plus l'hémoglobinurie apparaît.

L'aniline n'est ni oxydante, ni réductrice, et pourtant elle produit de la méthémoglobine ; son mode d'action est assez obscur. Dans le sang elle dissout les globules, donne de la méthémoglobine, et se transforme partiellement en une substance insoluble que l'on trouve dans le sang et dans les urines sous l'aspect de petites masses d'un noir bleu.

Plusieurs médicaments agissent à peu près comme l'aniline : l'acétanilide, l'antifébrine, la phénacétine, Texalgine ou méthylantifébrine, Fantisepsine, la kairine, le bleu de méthyle, l'alloxanthine et même Tantipyrine.

Le sulfure de carbone, l'hydrogène arsénié, l'hydrogène stibié, Thydrogène phosphore sont encore capables de produire de la méthémoglobine.

(*) Stadelmakm, Der Ictcrus uud seine verscbiedencn Formen, p. 116-176. StaUgart, ISM.

Mais quelques-unes de ces subsUinccs amènent des altérations plus profondes. L'hydrogène arsénié rend le sang noir, puis, si son action continue, le transforme en un Kquide jaune vert, ne présentant plus de bandes d'absorption (Rabiiteau). L'hydrogène phosphore est aussi fort toxique et c'est à sa production que beaucoup d'auteurs attribuent les eiïets du phosphore.

Le peroxyde d'azote (vapeurs nitreuses) transforme le sang en une masse noire et collante, mais il s'écoule plusieurs heures entre le moment où l'on respire les vapeurs délétères et celui où les accidents éclatent. Quant au bioxyde d'azote, il s'oxyde trop vite pour qu'on ait pu étudier son action.

Les sels d'argent, injectés dans les veines, produisent encore des désordres considérables; les globules sont agglutinés, le sang est poisseux, sombre; les animaux succombent rapidement dans l'asphyxie (Rabuteau).

En résumé toutes les substances que nous venons d'étudier ont pour caractère commun de détruire les globules, de produire un premier stade asphyxique correspondant à la réduction de l'hémoglobine, puis de donner naissance à de la méthémoglobine, parfois à de Thématine. Elles agissent sur le sang intact, dilTéranl en cela des poisons qui ne donnent de la méthémoglobine et parfois de l'hématine que lorsqu'ils sont en contact avec l'hémoglobine dissoute; le ferricyanure de potassium (Hayem), par exemple, rentre dans ce groupe, car il est sans action sur l'hémoglobine globulaire.

La méthémoglobine n'est peut-être pas aussi toxique qu'on l'avait cru tout d'abord, il. Hayem fait remarquer qu'elle disparait très vite, ce qui tient à ce que l'hémoglobine qui reste dans les globules est capable de la ramener à l'état d'hémoglobine ; mais l'hémoglobine en dehors des globules n'a plus le même pouvoir. On conçoit ainsi pourquoi l'empoisonnement par le nitrite d'amyle,' où les globules ne sont pas détruits, est généralement si bénin.

Si l'on injecte de la méthémoglobine venant du chien ou du cheval, dans les veines d'un chien, on n'observe pas de troubles notables : il n'y a ni albuminurie, ni méthémoglobinuric ; une partie du pigment est retenue par le foie et produit la pléiochromie; le reste est transformé en parhémoglobine et se dépose dans les organes. Mais si, en même temps, on introduit le stroma des hématies détruites, on observe des frissons, de la méthématurie, des dilatations vasculaires, enfin des thromboses et des coagulations. Ces thromboses s'observent avec toutes les substances qui détruisent les globules, fabriquent de la méthémoglobine ou mettent le ferment de la Gbrine en liberté. On les rencontre encore quand on injecte le fîbrinogène des tissus, qui coagule le sang dans le système porte (Wooldridge) ou dans le système veineux général, en cas d'asphyxie (Wright); il en est de même avec le sang d'animaux empoisonnés par des substances détruisant les globules, chlorate, glycérine, acide pyrogallique (Silbermann).

906 LES LNTOXiCATlOiNS.

Il se fait ainsi de petits caillots constitués, au centre, par des héottlo blastes, à la périphérie, par des hématies. Celles-ci sont parfois fortement altérées : en étudiant les capillaires de la grenouille empoisonnée avec du chloroforme, Witte a vu les globules devenir sphériques, préseDter des prolongements renflés en massue et s'arrêter en certains endroits formant des embolies capillaires. Ces petites embolies, analogues à cdks qu'on observe dans les brûlures, se produisent sous forme de précipitation granuleuse ou de précipitation massive; le premier aspect est encore réalisé par Tinjection du sang de bœuf au chien, le second par Tinjection de sang de chien au lapin.

Les thromboses et les embolies capillaires rendent parfaitement cooiplf des ecchymoses viscérales, séreuses ou cutanées, qu'on peut observer dans les empoisonnements par les substances que nous venons d'indiquer. Elles j expliquent, au moins en partie, le purpura toxique, qui dépend à la fois

des altérations sanguines et des lésions vasculaires ; enfin elles donnent b clef des urémies consécutives aux obstructions rénales.

Ainsi, les poisons que nous venons de citer produisent dans le sang toute une série de lésions, depuis la dissolution des globules jusqu'à la formation de méthémoglobine ou d'hématine et à l'obstruction des capillaires. Dans les cas favorables, la rénovation du sang se produit aux dépens des hématoblastes, suivant le procédé indiqué par M. Hayem et étadié par Albertini à la suite des empoisonnements par la pyrodine.

Poisons se combinant à la matière colorante. — Certains poisons ont la propriété de former, avec la matière colorante du sang, des combinaisons stables; ils prennent la place de l'oxygène et arrêtent les combusiioos organiques. C'est ainsi qu'agit l'oxyde de carbone.

Ce gaz possède pour l'hémoglobine une affinité 2U0 fois plus grande que Toxygène. Le sang oxycarboné conserve, même dans les veines, une coloration rutilante : examiné au spectroscope, il offre l'aspect normal, mais les bandes d'absorption ne sont pas modifiées par les agents réducteurs, comme le sulfhydrate d'ammoniaque : cette réaction est absolument caractéristique. Dans les cas favorables, l'oxyde de carbone s*élimine en nature ; il ne semble pas, en effet, qu'il puisse se transformer dans lorganisme en acide carbonique. Quant aux globules atteints, ils se détruisent rapidement (Brouardel), ce qui explique l'anémie qui succède aux intoiications répétées par ce gaz. En même temps, l'asphyxie résultant de Tinsuffisance de l'hématose a pour conséquence des troubles nutritifs qui S4* traduisent par la présence de substances anomales dans l'urine : acide lactique (Araki), acide glykuronique et souvent albumine.

Les recherches de M. Gréhant ont bien mis en évidence la haute toxicité de l'oxyde de carbone. D'après cet habile expérimentateur, chez un honmie ou un Mammifère qui a respiré 30 minutes dans une atmosphère contenant 1/779 CO, la moitié des globules estoxycarbonée; le quart est atteint si l'air renferme 1/1449 de ce gaz. Enfin, si l'on fait inhaler un mélange au 1/10, on trouve dans le sang 4 pour 100 de CO, au bout de 10 à

ACTION DES POlSOiNS SUR L£ SANG. 9Û7

secondes, 18,4 au bout de 1 minute ou 1 minute 1/2; en même temps Toxygène diminue, et de 14,6 tombe à 4 pour 100. M. Gréhant (*) a encore reconnu que l'absorption de Toxyde de carbone est proportionnelle à la quantité de ce gaz contenue dans Fair; mais au bout d'un certain temps, la saturation est produite et, même en continuant les inhalations, la proportion d'oxyde de carbone fixée par le sang demeure invariable. La connaissance de ces altérations globulaires devait faire supposer qu'on pourrait sauver un animal ou un homme intoxiqué, en pratiquant la transfusion ; les expériences de M. Gréhant et les observations de Halsted démontrent que cette opinion est bien fondée.

Tous les animaux ne sont pas également sensibles à l'oxyde de carbone; le kpin résiste beaucoup mieux que les carnassiers : il peut vivre dans une atmosphère contenant 1 pour 100 de ce gaz, alors que dans les mêmes conditions, un chien succombe en 20 minutes; si la proportion atteint 1/25, le lapin meurt en un quart d'heure. Mais de tous les êtres, les oiseaux sont de beaucoup les plus sensibles, tandis que les animaux à sang froid, comme les Batraciens, sont presque réfractaires à l'action de ce poison.

Un autre gaz aussi délétère, mais moins répandu, est l'hydrogène sulfuré. Un verdier succombe dans une atmosphère qui en contient 1/500 ; pour un chien il en faut 1/300 à 1/800, pour un cheval 1/250. L'action se porte, d'une façon prédominante, mais non exclusive, sur les hématies; l'hémoglobine est fortement altérée, et, d'après quelques auteurs, se trouverait à l'état d'une combinaison nouvelle qu'on a désignée sous les noms de méthémoglobine sulfhydrique, ou sulfométhémoglobine ou sulihémoglobine (Pellacani) et qui donne, au spectroscope, une bande d'absorption dans le rouge. Contrairement au sang oxycarboné, le sang dans l'empoisonnement qui nous occupe, présente une coloration noire. Enfin, l'oxyde de carbone retarde la décomposition des cadavres qui ne verdissent qu'au bout de sept à huit jours; l'hydrogène sulfuré, au contraire, favorise la putréfaction.

Le suifhydrate d'ammoniaque possède la propriété de réduire l'hémoglobine ; il donne au spectroscope la bande de l'hémoglobine réduite et parfois la bande qui caractérise l'empoisonnement sulfhydrique. Les accidents que provoque ce corps tiennent du reste de ceux que produit l'hydrogène sulfuré et de ceux que déterminent les sels ammoniacaux.

On doit rapprocher de l'hydrogène sulfuré l'hydrogène sélénié et l'hydrogène tellure. Nous avons déjà dit que les séléniates se réduisent dans l'organisme et forment de l'hydrogène sélénié qu'on retrouve dans l'air expiré; à son contact l'hémoglobine devient une matière noire et donne dans le spectre une large raie entre D et E ; mais la combinaison ne semble pas très stable car l'agitation du sang altéré avec de l'oxygène fait reparaître les raies normales.

(*) GnÉHAirr, Les gai du sang, i vol. de YEncyclopidU Léauté Paris, 1804.

<)08 LES INTOXIGAHONS.

'^ L'acide prussique a une action complexe; il frappe tous les élémeub

vivants, végétaux ou animaux: chez les Vertébrés supérieurs, il agitsiff> tout sur le système nerveux et sur le sang; ce liquide devient rouge clair, I comme dans l'empoisonnement par l'oxyde de carbone; il offre auspe^

troscope deux bandes analogues, mais plus près du violet. La combinais» est peu stable et l'hémoglobine est encore réductible par le sulfliydnle l d'ammoniaque. D'après Schœnbein, la moindre dose d'acide cyanhydriqie

I fait perdre aux globules rouges la propriété de décomposer l'eau oxygénée.

Ce qui caractérise surtout l'empoisonnement par l'acide cyanhydrique, c'est une profonde modification, un véritable arrêt de la nutrition. L ougène est absorbé en moindre quantité et l'exhalation de l'acide carboniqoe diminue; les oxydations tombent au minimum; l'acide lactique appanS dans les urines. On conçoit ainsi la coloration rosée du sang veineux d I l'abaissement de la température organique.

\ L'acide cyanhydrique représente le plus actif de tous les corps de la

i série cyanique. Le cyanogène est deux fois moins toxique, mais a une

> action analogue (Bunge) ; il possède une grande tendance à dissoudre les

1 globules rouges et à former de la cyanométhémoglobine.

I Les cyanures sont tous toxiques, sauf le ferro et le ferricyanure, où le

l radical cyanique semble rivé au fer. Les sulfocyanures font, avet rbémo-

, globine, des composés semblables à ceux de l'acide cyanhydrique, nuis

'; agissent plus difficilement.

f Un des dérivés les plus intéressants de l'acide cyanhydrique est reprê-

^ sente par l'iodure de cyanogène (CAzl), bien étudié par Kobert et GoldfardfV

C'est un poison protoplasmique qui se montre quatre fois moins toxiqw / que ne l'indique la quantité d'acide cyanhydrique contenue dans la do$e

• employée. Paralysant chez les animaux à sang froid, convulsivanl H

dyspnéique chez les animaux à sang chaud, ce corps dissout les globules rouges et donne naissance à de la méthémoglobinc et à de la cyanoniêthéinoglobine.

Parmi les autres poisons qui peuvent altérer le sang, nous citerons encore l'acétylène, qui forme une combinaison peu stable (Liebreich). l'eau oxygénée qui rend le sang noir et produit une nouvelle bande d'absorption : au début de l'empoisonnement, l'acide carbonique exhalé augj mente, pour subir ensuite une diminution très marquée.

/ 11 ne nous reste plus à signaler que certains poisons, conune le naphtol,

I la chrysorabine, le goudron, qui produisent d'abord une augmentation du

nombre des hématies et du poids spécifique du sang, puis une diminutioD de l'un et de l'autre (Schlesinger). Le sublimé agit de même; les préparations mercurielles administrées à l'homme sain ou aux animaux amènent l'hypoglobulie ; chez les syphilitiques, elles exercent une action inTerse. Action des poisons sur la lymphe. — Ce n'est que dans ces dernière* années, depuis que les travaux deHeidenhainont fait rentrer la production

(M GoLbFARD, Wirkuog des lodcyan. Inaug. Dissert, Dorpat, iSlH.

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