CLASSIFICATION DES MALADIES
déji pendant h vie, ce sont les symptômes; les autres, décelables seulement après la mort, ce sont les lésions anatomiques. Les anciens médecins ne connaissant guère que les symptômes, proposèrent des classifications symptomatiques ; quelques-uns se basèrent sur l'évolution des accidents, d'autres sur l'influence des médicaments ; l'expression de fièvres à quinquina traduit cette tendance et, si les classifications thérapeutiques n'ont guère prévalu, il faut reconnaître qu'elles répondaient à une réalité et pouvaient jusqu'à un certain point se ramener aux classifications étiologiques, suivant le vieil diiaigej naturammorborumcurationes ostendunt.
Au commencement de ce siècle, les découvertes anatomo-pathologiques firent naître des classifications anatomiques. Celles-ci ont pu donner de bons résultats. Louis,, en montrant la constance des altérations intestinales dans la fièvre typhoïde, dégagea cette infection de la classe des fièvres putrides. Mais, poussées à l'excès ou employées d'une iaçon exclusive, les classifications anatomiques conduisent à des groupements absolument artificiels : c'est ainsi que Virchow décrit, dans un même chapitre, sous le nom de tumeurs lymphatiques, la scrofule, la tuberculose, la fièvre typhoïde et la leucémie. Les classifications anatomiques sont d'autant l^us insuffisantes que, dans bon nombre de cas, les lésions organiques sont inconnues ou font défaut; il faut donc, de toute nécessité, admettre des maladies relevant d'un simple trouble fonctionnel.
Les premières tentatives de nosographie remontent au xvi® siècle ; elles sont dues à Femel (1558) et surtout à Félix Plater (1560). Mais c'est au lïin* siècle que les médecins, suivant l'exemple donné par les naturalistes, essayèrent de grouper les maladies en familles, genres et espèces. Sauvages s'engagea dans cette voie, mais multiplia les divisions au point d'admettre 2400 e^èces morbides. Puis paiiirent successivement les travaux de Vogel, Yitel, Macbride, Cullen.
Au commencement de ce siècle, Alibert(') tenta une réforme complète de la nosographie. S'appuyant sur les résultats obtenus en botanique, il changea les termes, créa des familles, des genres, des espèces, des Ttriétés, partant d'une lésion organique et arrivant successivement à classer tous les troubles qui en dépendent.
Dans les familles on trouve les gastroses, entéroses, uroses, pncumo- Doses, angioses, blennoses, etc. La famille des gastroses comprend les genres polyorexie, hétérorexie, dysorexie, polydipsie, adipsie....Le genre polyorexie (état de l'estomac qui mange avec excès) renferme les espèces bovina, canina, lupina.
On conçoit que cette tentative, au moins originale, n'ait pas eu grand succès. Elle arrivait en même temps qu'un livre qui devait faire époque, la Nosographie de Pinel ('). L'importance de l'ouvrage nous engage à
(*) AuuAT, ffosologie naturelle ou les maladies du corps humain, dis(ribuÎH!s par familles. farii, 1817.
(*) PixcL, Nosographie philosophique ou la inélliode de l'analyse appliquée à la médecii.e, ^ cdH., 3 Tol. Paris, 1818.
reproduire la classification proposée ; on y yerra l'influence qu'exerçaient à cette époque les conceptions de Bichat et ses idées sur les tissus.
I inflammatoires, bilieuses ou gastriqueSy pitui-
Fièvres l teuses ou muqueuses, putrides ou adpamiques,
I malignes ou ataxiques; peste.
I cutanées, des membranes muqueuses, séreuses, du tissu cellulaire, des organes parenchymateux, des tissus musculaire, fibreux, synovial.
,, , , . ( des membranes muqueuses, des tissus cellulaire,
Ilimorrhagu» . . . j ^^^^ .jnovial
des sens, des fonctions cérébrales, de la loco- Névroses . . * . . . motion, de la voix, des fonctions nutritives,
de la génération.
générales (syphilis, scorbut, gangrène, cancer, Lénonê organiques, { tuberculose), particulières (anévrysmes, rétrécissements, anasarque, hydrocéplialie, ascite).
Sans doute cette classification n'est pas parfaite, elle a le très grand inconvénient de réunir des faits disparates; ainsi dans les phlegmasies cutanées, on trouve la teigne à côté de la variole. Il y avait néanmoins, dans cette tentative, un groupement qui pouvait séduire les esprits philosophiques et dans lequel le processus morbide était mis au premier rang. Aussi cette classification modifiée fut-elle reprise par un grand nombre d'auteurs, par Grisolle entre autres.
Toutes les classifications contiennent, croyons-nous, des parties excellentes, toutes prêtent à la critique parce que toutes sont artificielles ; la classification parfaite qui se basera à la fois sur l'étiologie, la pathogénie, Tanatomie pathologique et les symptômes, ne pourra être tentée que lorsque la science sera achevée.
Actuellement nous ne pouvons que grouper les faits d'après leur plus grand nombre de caractères similaires.
Or, il existe un groupe morbide dont l'autonomie a frappé tout d'abord les observateurs, ce sont les maladies infectieuses. Les fièvres éruptives en représentent le type le mieux défini et on ne comprend pas comment des hommes éminents ont pu les ranger parmi les affections cutanées. Mais il est nécessaire, dans le groupe des infections, de faire une grande division (Bouchard). Certaines maladies ont des caractères bien tranchés et relèvent d'agents pathogènes qui reproduisent toujours le même type morbide : ce sont les maladies infectieuses spécifiques* La cause étiologique suffit à déterminer le groupe morbide : les maladies charbonneuses sont celles que provoque la bactéridie; la tuberculose, la morve, la diphtérie, le paludisme, peuvent et doivent être définis par leurs agents microbiens. Mais il existe des infections dont le parasite n'a pas encore été découvert; la rage, la syphilis, les fièvres éruptives sont de ce nombre.
aASSIFlCATION DES MALADIES 6i
Personne pourtant ne doute de leur nature ni de leur spécificité; car elles ne naissent que par inoculation ou contagion, elles sont aussi bien déterminées au point de Yue étiologique que si on connaissait leurs microbes.
Le groupe des maladies infectieuses spécifiques doit comprendre peutêtre le riiumatisme articulaire aigu, le zona, le cancer ou, d'une façon plus générale, les néoplasmes, la leucocythémie, Tanémie pernicieuse. On ne saurait évidemment trop faire de réserve à ce sujet, car un jour tiendra peut-être où Ton démontrera que plusieurs de ces types cliniques ne sont même pas d'origine parasitaire. Pour le moment, bien qu'on n'ait pas réussi à transmettre expérimentalement ces maladies ou à déceler leurs agents pathogènes, c'est, croyons-nous, avec les infections spécifiques qu'elles ont le plus de rapports.
Les maladies infectieuses non spécifiques différent des précédentes par les caractères suivants : elles sont dues à des bactéries vulgaires qui habitent presque constamment nos téguments et nos muqueuses, végétant comme de simples saprophytes; chaque type clinique peut être produit par des agents différents; chaque microbe peut susciter les manifestations les plus diverses. Dans les maladies spécifiques, il y avait mi ensemble symptomatique, sinon univoque, du moins assez nettement défini pour permettre de rapprocher et de réunir les divers types morbides; dans les maladies infectieuses non spécifiques, il n'en est plus ainsi ; nous y faisons rentrer les septicémies et les pyohémies, qui établissent en quelque sorte la transition entre les maladies spécifiques et les non spécifiques; elles se rapprochent des premières parce qu'elles ont une évolution clinique bien déterminée ; elles se rangent parmi les secondes parce qu'elles peuvent être produites par les agents microbiens les plus divers ; septicémies et pyohémies relèvent souvent du staphylocoque ou du streptocoque, et ces microbes peuvent susciter, dans d'autres circonstances, des manifestations complètement différentes.
Les véritables infections non spécifiques comprennent les inflammations cxsudatives conrnie Térysipèle, suppuratives comme les phlegmons, dégénératives conune l'ictère grave, pseudo-membraneuses comme certaines angines non diphtériques, ulcéreuses comme l'endocardite infectieuse, nécrosantes comme la gangrène pulmonaire, etc. Or ce qui domine toute l'histoire de ces maladies, ce n'est pas l'agent pathogène; le staphylocoque doré, par exemple, produit les abcès, les ulcérations, la gangrène; le sptreptocoque détermine l'érysipèle, les fausses membranes, l'endocardite ulcéreuse; II en est de même du pneumocoque, du bacterium coli, etc. Ce qui domine, disons-nous, ce qui doit être mis au premier rang dans l'étude nosographique, c'est la localisation morbide. Le même microbe, le staphylocoque doré, produit le furoncle, l'ostéomyélite, l'endocardite ulcéreuse, et pourtant personne n'aura l'idée de réunir des aflections ausf^i disparates dans un même chapitre; une pareille classification serait absolument artificielle, elle égarerait l'esprit du médecin et rendrait plus
confuses les descriptions cliniques. Les maladies infectieuses non spécifiques ne forment pas un groupe autonome; aussi, après avoir décrit les septicémies et les pyohémies, devra-t-on les envisager comme des causes d'inflammation des organes, des tissus et des systèmes. En agissant ainsi, on se conforme à la tradition de la clinique, meilleur juge dans ce cas que la bactériologie.
Des maladies infectieuses, on doit rapprocher tout naturellement les maladies parasitaires. Dans les deux groupes, Télément pathogène est représenté par un être vivant; mais les manifestations cliniques ne sont pas comparables; personne ne confondra les accidents produits par le tsenia ou par le pityriasis versicolor avec les infections. On éprouve cependant une difficulté assez grande, quand on veut donner des définitions précises. Aussi la plupart des auteurs se sont-ils gardés d'en proposer, comptant probablement sur le bon sens des lecteurs pour comprendre en quoi Tinfection difierait du parasitisme. M. Arloing(*) pourtant s'est attaché à cette question et, comparant les infections aux fermentations, il arrive à conclure que le contagium des maladies virulentes doit avoir les mêmes propriétés que les ferments véritables ; par suite de cette conception, il n'admet comme infectieuses que les maladies bactériennes. On est ainsi conduit à placer hors du cadre des infections les maladies dues aux parasites relativement élevés, conune VAspergillus fumigatus ou VActinomyces; et pourtant la clinique nous démontre que les accidents produits par ces végétaux diffèrent totalement de ceux que déterminent les simples parasites et se rapprochent des troubles que suscitent les agents infectieux et notamment le bacille de la tuberculose. C'est aussi avec les maladies infectieuses que la trichinose a le plus d'analogie; c'est avec certaines d'entre elles, comme la fièvre typhoïde, qu'on la confond le plus souvent. Enfin si, pour être considérée comme infectieuse, une maladie doit être produite par une bactérie, il faudra rejeter du groupe des infections le paludisme et les fièvres éruptives, si on démontre, comme on tend de plus en plus à l'admettre, que ces dernières sont sous la dépendance de protozoaires.
Voulant tenir compte, avant tout, du mode de réaction de l'organisme, nous ne pouvons nous résoudre à éloigner des types cliniques tellement analogues ; mais nous éprouvons, il faut l'avouer, une certaine difficulté, quand nous cherchons le lien qui les réunit. Si l'on admet que les symptômes des infections sont dus principalement aux poisons sécrétés par les agents morbifiques, on sera en possession d'une notion pathogénique précise qu'on ne devra pas manquer de faire intervenir. On pourra dire par exemple :
Les maladies infectieuses sont des réactions provoquées dans un organisme par les troubles fonctionnels et les altérations anatomiques que peuvent produire les poisons sécrétés par les agents parasitaires.
(') Ahloikui Les Virusi p. 20. Paris, 189!.