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CHAPITRE DIXIÈME

La névrasthénie.

A propos de la pathologie de la moelle épinière, nous avons fait connaissance avec un complexus symptomatique qui a pour cause, non pas une lésion organique, mais un trouble fonctionnel de la substance nerveuse lequel se montre quelquefois sous forme d'hyperesthésie anormale, mais plus souvent sous forme d'un énervement ou d'une « faiblesse nerveuse ». Des symptômes exactement semblables peuvent se présenter du côté du cerveau, et c'est ainsi qu'à côté de la névrasthénie spinale, il y a la névrasthénie cérébrale, La plupart du temps, les symptômes spinaux se combinent avec les symptômes cérébraux, de manière à constituer la névrasthénie cérébro-spinale ou la névrast/iénie généralisée.

C'est le névrologue américain Beard, qui le premier a fait une étude approfondie de la névrasthénie à laquelle il a donné sa dénomination généralement admise. Beard croyait dans le principe que la névrasthénie était avant tout une « maladie américaine », ce qui n'est pourtant pas le cas, attendu que les cabinets des névrologues allemands reçoivent un assez fort contigent de ce genre de névro-

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pathes. Même pour le praticien ordinaire la névrasthénie est une maladie des plus fréquentes et des plus importantes, dont Tëtude ne manque par conséquent pas d'intérêt scientifique.

Si Ton s'informe des causes de la névrasthénie, on rencontre presque toujours ce genre d'influences qui agissent d'une façon désastreuse sur le système nerveux et que nous avons énumérées pour la plupart page 152. Quand la forme cérébrale est prédominante, les fatigues de l'esprit jouent le plus grand rôle dans l'étiologie, surtout s'il existe en même temps un certain deg^é d'excitation mentale;. Nous voyons donc que la névrasthénie ou l'épuisement du système nerveux finit par résulter d'abord des labeurs intellectuels de l'homme d'aflaires dont les hardies spéculations sont inséparables des angoisses de la crainte et de l'espérance, en second lieu de la contention d'esprit de l'homme politique, incessamment travaillé par les luttes passionnées des partis, et enfin des fatigues de tête des artistes et des savants, constamment entraînés par une ambition non-assouvie dans le champ-clos de la concurrence. Mais dans ces conditions mêmes la préexistence d'une disposition névropathique est un élément indispensable. Car tous les systèmes nerveux ne succombent pas sous le même poids; l'un le porte sans pâtir et l'autre en est accablé. Cette disposition est souvent héréditaire; dans d'autres cas, elle est acquise sous le coup d'une foule d'actions adverses (p. 440).

Comme il a été dit à propos de la névrasthénie spinale, Fhypo^ r^iirfri^ joue quelquefois un grand rôle chez les névrasthéniques. Elle ne se borne pas à alimenter les symptômes existants, mais elle en ajoute de nouveaux. A ce point de vue déjà, la névrasthénie se distingue essentiellement de l'hystérie véritable, qui, malgré toutes les complaintes des malades, présente assez rarement de vrais phénomènes hypocondriaques. L'hypocondrie constitue également l'élément essentiel de ces tristes formes de névrasthénie, qui naissent si souvent à la suite d'écarts sexuels (surtout de l'onanisme). Enfin,lsin/vrast/téniequi se rencontre avecune fréquence remarquable parmi les médecins^ prend le plus souvent sa source dans des idées hypocondriaques.

Comme les symptômes de la névrasthénie spinale ont été brièvement exposés plus haut, nous n'avons plus qu'à parler des manifestalions qui prédominent du côté du cerveau. Parmi celles-ci, ce sont les symptômes subjectifs compris sous la dénomination de tension cérébraU qui se rencontrent le plus souvent. La description détaillée que les malades font de cette sensation, est très variée dans toutes ses nuances. Au demeurant, c'est toujours ce sentiment de compression

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et d'obnubilation du cerveau qui en principe les fait craindre pour le libre épanouissement de leurs facultés intellectuelles. Tantôt cette compression pèse davantage sur le front et tantôt sur Tocciput. Parfois elle s'accentue jusqu'à constituer une douleur réelle, combinée avec une vive hyperesthésie du cuir chevelu.

A la tension cérébrale s'ajoute souvent, comme nous venons de le dire, une inaptitude au travail métJiodique de Vesprit^ une atteinte à rénergie intellectuelle qui met obstacle à l'exercice de la profession. Les malades ne sont plus en état d'écrire ou de lire d'une manière suivie, d'autant plus qu'ils éprouvent parfois dans les yeux une sensation de faiblesse et de tension {asthénopie névrasthénique). Un symptôme de plus de valeur, c'est Vinsomnie névrasthénique qui les inquiète le plus et dont ils demandent le plus instamment d'être délivrés. Leur état mental est presque toujours déprimé. Ils désespèrent de guérir et tiennent des propos profondément mélancoliques. D'après Beard en particulier, la manie triste proprement dite n'est pas rare dans la névrasthénie. Beaucoup de ces mélancoliques ont peur de toute société, de toute réunion, du moindre exercice corporel, etc. Quelquefois encore ils se plaignent de vertiges qui atteignent rarement une grande intensité.

Indépendamment de cette inaptitude à tout travail de l'esprit, il se montre dans la plupart des cas graves, un affaiblissement phy^ sique prononcé. Il est probable que ce dernier est aussi d'origine cérébrale et dépend d'un manque d'innervation musculaire de la part du cerveau. Les malades se fatiguent vite en marchant, ne peuvent plus faire des travaux manuels qui réclament des efforts et sont parfois tellement exténués qu'ils ne veulent plus quitter la chambre et passent la majeure partie de leur temps dans leur lit ou sur un sopha. D'autres fonctions organiques encore sont notablement affaiblies. \J appétit est diminué, les selles sont retardées, la peau se dessèche, la circulation y est ralentie de manière que beaucoup de malades disent constamment avoir les mains et les pieds froids. Dans d'autres cas, les sécrétions peuvent être activées. Plusieurs se plaignent de salivation^ d'hypersécrétion sudorale^ etc. et de palpitations nerveuses.

Nous n'avons pas besoin de revenir sur les symptômes nerveux de tout genre qui se rencontrent dans la névrasthénie. La rachialgity \ irritation spinale^ les paresthésies et les douleurs des membres, de même que les troubles sexuels^ appartiennent surtout à la forme spinale de la névrasthénie. La dyspepsie nerveuse qui accompagne fréquemment la névrasthénie a été décrite dans le tome I.

La marche générale de la maladie est presque toujours très chro-

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nique. Dans les cas légers^ les patients ne font pas montre de leurs souffrances. Ils tâchent de les cacher, parce que les vagues malaises qu'ils accusent, rencontrent peu de créance dans le public et que leur excellent état de santé et leur bonne mine semblent donner un démenti à leurs doléances. Dans les cas plus graves cependant, où rénergie vitale est presque épuisée, Tétat morbide se traduit au dehors avec un caractère sérieux et devient une source permanente de soucis et de préoccupations, non seulement pour le malade, mais aussi pour son entourage. Il y a des variations très fréquentes dans le cours de la maladie. Les symptômes s'amendent grâce à des conditions morales et physiques favorables, pour s'aggraver de nouveau dans la suite.

Il est difficile de se prononcer en général sur le pronostic final de la névrasthénie. La maladie ne présente presque jamais de danger réel. On ne voit que rarement non plus des affections nerveuses secondaires d'une plus grande gravité venir s'enter sur la névrasthénie. Quoi qu'il en soit, le tempérament nerveux de beaucoup de névrasthéniques fait qu'une guérison complète de la maladie est quelquefois impossible. Dans beaucoup d'autres cas cependant, surtout ceux dont on peut définitivement écarter les causes occasionnelles qui leur ont donné naissance, on voit quelquefois se dissiper entièrement et pour toujours l'ensemble des symptômes morbides. Parfois aussi on peut les renfermer dans des limites si étroites que les malades sont en état de continuer l'exercice de leur profession.

Diagnostic. — Le diagnostic de la névrasthénie est facile d'ordinaire, mais on ne le posera jamais qu'après qu'un examen minutieux et soigné du système nerveux aura complètement exclu le soupçon d'une lésion organique quelconque. Le début des affections cérébrales les plus graves (tumeurs, etc.) a fréquemment été confondu avec la névrasthénie. Il faut aussi, en fait de diagnostic, attacher le plus grand prix à la découverte des éléments étiologiques qui sont réellement en jeu, et à la détermination du tempérament moral du malade. — La névrasthénie a de nombreux points de contact avec Vhystérie^ mais en diffère pourtant essentiellement. Cette légion de troubles nerveux nettement localisés que nous avons vu défiler dans le chapitre précédent, manque complètement dans la névrasthénie. D'autre part le va-et-vient rapide des symptômes, leur apparition subite après une première émotion morale profonde, sont des faits d'ordre vulgaire dans l'hystérie, mais qui ne se présentent jamais dans la névrasthénie. Dans les cas confirmés, la névrasthénie est de loin la plus sérieuse des deux maladies, en ce sens du moins qu'elle

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exprime l'existence d'un trouble fonctionnel beaucoup plus profond du système nerveux.

Traitement. — Tout comme pour l'hystérie, le traitement moral se place en première ligne quand il s'agit de névrasthénie. Mais il doit procéder autrement que dans le premier cas. Les névrasthéniques ont besoin d'être consolés. Il importe qu'ils reçoivent fréquemment la visite du médecin, car chaque nouvel examen finissant par l'assurance donnée par l'homme de l'art qu'il n'a rien trouvé qui doive inquiéter sérieusement, a pour effet de tranquilliser le malade et de lui faire le plus grand bien. Quand c'est l'élément hypocondriaque qui prime dans l'état névrasthénique, il suffit de calmer le malade au moral pour lui rendre la santé.

Dans tous les autres cas de névrasthénie, le traitement doit être combiné avec l'emploi de tous ces remèdes adjuvants dont nous nous servons pour « fortifier » le système nerveux. A leur tête se trouvent les prescriptions diététiques avec toute leur rigueur : surtout le repos de l'esprit et du corps; la défense de tout travail et occupation fatigante; 2/n^ nourriture forte et suffisante ('), à Y exclusion de tous les agents qui surexcitent le système nerveux, la privation d'alcool en trop grande quantité, de café et de tké forts, à^ forts cigares^ etc. ; le séjour au grand air (à la campagne, à la mer, dans les montagnes), des mouvements corporels appropriés, le mieux sous forme d'une gymnastique méthodique de chambre prudemment conduite. Parmi les méthodes spéciales de traitement, l'électrothérapie et l'hydrothérapie sont les plus en usage aujourd'hui. Nombre de malades se louent beaucoup de Vélectricité. D'après les symptômes^ on appliquera la galvanisation à la tête ou à la moelle épinière, mais toujours avec la plus grande prudence et en évitant les oscillations trop considérables des courants ainsi que les courants trop forts. On recommande aussi avec fruit la méthode de X^faradisation générale introduite parBeard et Rockwell : le malade déshabillé en partie place les deux pieds sur une grande électrode en plate-forme, en même tempsque toutes les .parties du corps sont l'une après l'autre traitées à l'aide d'une autre grande électrode à éponge qu'on y promène (on emploie encore la « main électrique » du médecin, qui en prenant dans l'autre main la seconde électrode, fait passer de cette manière le courant par son propre corps). Dans ces derniers temps on a fré-

I. Des névrologues américains (Weir Mitchell entre autres) ont formulé comme méthode spéciale de traitement de la névrasthénie et d'états d'épuisement nerveux similaires, la < surnutrition » des malades, c'est-à-dire une alimentation forcée autant que possible, le patient étant tenu dans le repos le plus complet du corps et de l'esprit Quoique ce procédé puisse certainement s'adapter à beaucoup de cas. il faut toutefois se tenir en garde contre un excès de prévention en faveur de cette méthode.

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quemment employé dans quelques établissements les bains électriques qui semblent également être quelquefois utiles. Pour la pratique ordinaire on recommande beaucoup, outre la galvanisation périphérique et la faradisation des nerfs et des muscles, Tusage du pinceau faradique, surtout au cou-, le long de la colonne vertébrale, aux épaules et aux cuisses.

U hydrothérapie peut en partie se pratiquer à domicile. Pour les cas graves, on préfère naturellement une cure méthodique dans un établissement bien dirigé. On employera des aiTusions froides, des douches, des bains entiers et des demi-bains tièdes (au besoin des exercices de natation). En cas de trouble des organes génitaux, les bains de siège froids sont ce qu'il y a de plus recommandable. — Après cela vient l'usage des bains de mer qui doivent être instamment préconisés dans beaucoup de cas de névrasthénie. Nous conseillons principalement le séjour à la mer aux névrasthéniques maigres et anémiques, vu que l'augmentation d'appétit qui en résulte et le repos leur sont souvent excessivement avantageux. En revanche, les névrasthéniques bien nourris se trouvent parfois parfaitement bien d'une tournée dans les montagnes pas trop fatigante. Ce n'est que sous le rapport symptomatique que les moyens internes trouvent à s'employer dans la névrasthénie. Ij^s préparations de fer et de quinquina^ la solution de Fowler se prescrivent en cas d'anémie concomitante, les stomachiques (acide chlorhydrique, pepsine, amers) en cas de désordres dyspeptiques. La constipation sera traitée surtout par les moyens hygiéniques et par les purgatifs seulement en cas de nécessité. Le massage de l'abdomen est quelquefois très approprié au traitement de la constipation habituelle, et d'ailleurs le massage a acquis un grand crédit dans ces derniers temps comme moyen général de réconfortcttion dans les états nerveux.

Le traitement de Vinsomnie névrasthénique mérite encore une courte mention spéciale. Avant tout il faut se garder avec soin de l'abus des narcotiques puissants (chioral et morphine). On s'assurera d'abord si un traitement rationnel de l'état général ou d'autres remèdes ne sont pas capables de provoquer le sommeil. Parfois un bain chaud d'une demi-heure pris le soir amène le repos et le sommeil. Dans d'autres cas il suffit d'une compresse froide qui enveloppe la tête ou qu'on place dans la nuque. La faradisation générale pratiquée le soir est réputée par beaucoup de malades comme ayant une vertu soporifique. Parmi les agents qui poussent au sommeil on peut parfois essayer une dose modérée d'alcool. Dans certaines conditions, un verre de bière ou une gorgée de vin généreux agissent avantageusement dans le même sens. Si on n'y parvient pas, on

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recourra d'abord au bromure de potassium. De petites doses de ce remède n'opèrent probablement qu'à la faveur d'une influence morale; de plus grandes doses (3,0 à 5p grammes pris à la fois dans un verre d'eau) ont un effet narcotique certain. Parmi les autres moyens hypnotiques, mentionnons encore \ extrait de chanvre indien^ le tannate de cannabine (poudres de 0,2 à 0,5) et enfin la paraldehyde (^Ify à s,o) le soir.

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