CHAPITRE PREMIER
GENÈSE ET ÉTIOLOGIE.
L'unique condition du développement de la rage chez l'homme (1) est la pénétration du poison ou virus rabique dans l'organisme par effraction de l'épidémie. Le poison provient du chien, du loup et du chat, plus rarement du renard et du cochon, et très-exceptionnellement la maladie est communiquée par le cheval et le bœuf.
Il n'existe aucune preuve irréfutable de transmission par le contact de la salive sur la peau intacte ; la condition constante de la genèse de la rage est 1' inoculation, soit que le virus ait pénétré par les plaies d'une morsure,
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•soit qu'il ait été mis en contact avec des érosions cutanées, superficielles et presque imperceptibles. On a cité des exemples de ragedéveloppée après Pingestion de la chair (Lanzoni, Brogiani, Boerhaave, Van Swieten), du lait (Timaens, Rahn) d'animaux enragés, après la respiration de leur haleine (Cœlius Aurelianus); mais a ces faits d'une authenticité douteuse on peut opposer un grand nombre de résultats négatifs. — Les exemples de transmission par des ventouses ou des lancettes imprégnées du sang d'un animal enragé (Leuhossek), par des armes empoisonnées de même, appartiennent exclusivement aux auteurs anciens (Lemmery, Zacutus Lusilanus, Schcnk), et ils ont besoin d'être contrôlés par de nouvelles expériences. D'ailleurs, Dupuytren et Magendie n'ont pu parvenir à inoculer la maladie en frottant des plaies avec du sang extrait des veines d'un chien enragé ;
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On dit généralement que la maladie ne peut être inoculée de Vhommc aux animaux, et l'on signale comme une inexplicable exception le fait de Magendie et de Breschet, qui réussirent à reporter la maladie de l'homme au chien. Or, ce fait n'est pas unique. Earle a inoculé la rage de l'homme au lapin, et, au rapport de Youatt, une inoculation a été pratiquée avec succès sur un cochon d'Inde par un étudiant de l'hôpital de Middlesex, avec la salive d'un homme enragé. La question doit, tout au moins, être réservée. — Il n'es1 pas établi que la maladie puisse être communiquée de l'homme à l'homme.
Malgré la terrible puissance du poison rabique, il n'agit pas sur tous les individus; ici aussi la réceptivité de l'organisme est indispensable, c'est une con-
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dition sinequà non du développement de la rage. Cette prédisposition est assez faible; sur plus de 20 personnes mordues par des chiens enragés, Lenhossek n'en a trouvé que quelques-unes atteintes d'hydrophobic. Dans sa statistique concernant le royaume de Wurtemberg, Faber a relevé les cas de 145 individus mordus ; 28 seulement furent atteints de la rage. — La proportion des cas d'hydrophobic par rapport au nombre total des individus blessés a, du reste, été différemment interprétée par les auteurs : elle ne serait que de 5 pour 100 selon les uns, et atteindrait 55 pour 100 d'après les autres. Le rapport vrai est probablement entre ces limites extrêmes. — En général, il est admis que les morsures faites par les loups sont plus souvent suivies de rage que celles qui sont faites par des chiens. Ainsi, sur 254 personnes mordues par des loups, dont Renault a relevé avec soin les observations, 164, c'est-à-dire les deux tiers environ, sont devenues enragées. Or, d'après cet auteur, à la suite de morsures faites par des chiens, la proportion ne serait que d'un tiers. Cette différence est imputable à la férocité naturelle des loups, qui mordent leurs victimes au visage, au cou ou sur la tète, et qui font des blessures plus profondes et plus étendues.
Le sexe et la constitution ne semblent pas exercer d'influence sur la transmission de la maladie. Cependant, sur un total de 319 cas de rage réunis par Tardieu, 233 ont été observés chez les hommes et 86 chez les femmes. Le jeune âge est considéré comme ayant une réceptivité moindre.
Outre la prédisposition, il faut encore tenir compte, comme conditions auxiliaires, de l'imagination, de la terreur, des excès et fatigues physiques qui, par leur action dépressive sur l'organisme, peuvent favoriser l'explosion de la maladie.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
Les lésions que l'on observe sur les cadavres d'individus morts de la rage, sont les effets secondaires des paroxysmes convulsifs, ou de l'asphyxie ultime.
La rigidité cadavérique considérable, les sugillations étendues, la putréfaction précoce, l'imbibition rapide de l'endocarde et des parois vasculaires, révèlent l'altération du sang, qui présente une coloration foncée jointe à une extrême fluidité; mais ces modifications n'offrent rien de spécial et on les retrouve dans tous les cas d'intoxication aiguë. Les lésions du système netveux ne sont ni constantes ni caractéristiques, et ne légitiment pas l'importance pathogénique que quelques auteurs ont voulu leur attribuer. Le cerveau et ses enveloppes sont ordinairement hyperémiés ; parfois on con state des effusions sanguines dans l'arachnoïde et dans les ventricules latéraux.
L'hyperémie et les exsudations séreuses signalées dans la bulbe, dans la moelle allongée et dans les nerfs, n'offrent pas non plus de caractère spécifique. Wagner a indiqué la rougeur des branches nerveuses émanées du point de la morsure, il a retrouvé aussi la même coloration sur une partie du nerf pneumogastrique et sur les rameaux cervicaux du sympathique. Krukenberg a mentionné à son tour l'hyperémie fréquente des nerfs vagues, phréniques et sympathiques. Les origines des nerfs de la sixième, huitième et neuvième paire sont parfois congestionnées, épaissies ou ramollies. Froricp, d'autre part, a constaté l'intégrité complète de tous les nerfs, sauf du troisième ganglion cervical qui était fortement coloré, gorgé de sang, épaissi et hypertrophié.
Les altérations des organes respiratoires sont la congestion des poumons, la rougeur de la muqueuse qui tapisse la trachée et les bronches, et les mucosités visqueuses qui remplissent ces canaux.
A l'œdème et à la congestion hypostatique des poumons, est joint assez souvent l'emphysème interlobulaire, marginal ou sous-pleural. Dans ce dernier cas, la plèvre est soulevée çà et là par des bulles d'air et détachée même du poumon (Villette). D'autres fois l'emphysème s'étend aumédiastin, gagne le tissu cellulaire du cou, de la poitrine et de l'abdomen, et finit, ainsi par se généraliser (Trolliet, Herbst); il es.t probable que cet emphysème résulte de la rupture de quelque vésicule pulmonaire pendant les efforts d'une respiration convulsive.
Telles sont les lésions principales ; il convient d'y voir les effets et non la cause des symptômes de la maladie.
SYMPTOMES ET MARCHE
A l'inverse des autres poisons morbides, le virus rabique n'agit que sur une région circonscrite du système nerveux, il n'étend pas son action d'emblée à tout l'organisme, il n'altère pas la nutrition et ne provoque pas de mouvement fébrile ; tout se borne à l'excitation excessive suivie d'épuisement de la région bulbo-mésocéphalique, et cette excitation se traduit naturellement par des phénomènes en rapport avec la modalité fonctionnelle de ce département nerveux. — Les manifestations du poison rabique ressemblent bien moins à celles des maladies infectieuses qu'aux symptômes d'un empoisonnement par la strychnine ou quelque autre poison végétal, de là la juste définition de Romberg : La rage est une toxoneurose.
incubation. — L'incubation de la rage a une durée moyenne d'environ quatre à sept semaines, et, par exception, de huit à quinze jours. Lesprétendues incubations de trois jours concernent sans doute des tétanos, ainsi que Hunter le pensait déjà. Le maximum de durée paraît être de huit à douze
mois. Cependant Hunter a cité des observations dans lesquelles la durée de l'incubation avait été de dix-sept et dix-neuf mois, et le cas rapporté par Valentin (de Vitry-le-Français) semble ne laisser aucun doute sur le fait d'une incubation de dix-huit mois.
Sur 21k cas où la durée de l'incubation a été exactement fixée, elle a été de moins d'un mois dans quarante cas, de un à trois mois dans 1/i3, de trois à six mois dans 30 cas, et de six mois à un an 11 fois. La durée de la période d'incubation chez 35 malades admis pour cause de rage à VOspedale maggiore de Milan, a varié entre vingt -cinq et cent soixante-dix jours. Les variétés de l'incubation dépendent de la disposition individuelle. Ainsi il est évident que l'âge abrège sa durée, car elle n'a été que de treize à quinze jours chez 9 nouveau-nés, et de trois à quatre semaines chez 6 enfants âgés de moins de quatorze ans.
11 est certain également que lorsque plusieurs personnes sont mordues au même moment par un animal enragé, elles ne deviennent pas toutes malades à la fois. Ce fait avait déjà été constaté par Trolliet : 23 individus sont mordus dans l'espace de neuf heures par une louve enragée; 13 meurent hydrophobcs, et la maladie a éclaté chez 6 entre 15 et trente jours; chez h entre trente et quarante, chez 2 entre quarante et cinquante-trois; chez le dernier, trois mois et dix-huit jours après la morsure.
Nous ne retrouvons donc pas ici la régularité propre aux poisons pyrétogènes; il est probable, du reste, que le virus rabique n'agit pas de la même façon. S'il était directement absorbé par le sang, les différences de l'intervalle compris entre cette absorption et l'impression bulbaire devraient être, semble-t-il, moins accusées; et il ne serait pas irrationnel d'admettre qu'il agit comme excitant périphérique sur les rameaux nerveux de la partie lésée, et que l'excitation, suivant le point du nerf atteint, suivant l'individualité du blessé, gagne plus ou moins rapidement, et surtout plus ou moins efficacement le mésocéphale. Cette manière de voir qu'a récemment encore soutenue Fuchs (en l'affirmant par un nouveau nom donné à la rage qu'il appelle dermo-pneumo-tetanus), rend mieux compte des divergences des faits.
Au commencement de ce siècle, un médecin russe, Marochctti, dans un mémoire sur l'bydrophobie, et le docteur Xanthos de Siphinus dans une lettre adressée à Hufeland, appelèrent l'attention sur le développement de vésicules ou de vésico-pitstides arrondies ou elliptiques situées sur les parties latérales du frein de la langue et auxquelles on avait depuis longtemps, en Grèce, donné le nom de Itjsses (Xuasa, rage). Suivant Marochetti et Xanthos, l'éruption sublinguale apparaîtrait du troisième au neuvième jour de l'incubalion. Magistel a constaté les lysses sur dix malades, le sixième, le onzième et le vingtième jour, etilneles aurait jamais observées aprèsle vingt-deuxième jour, quelque soin qu'il ait mis à leur recherche. Selon ces auteurs, la destruction
immédiate de ces vésicules mettrait les malades à l'abri de la rage ; l'observation n'a pas confirmé ces propositions ; et même, dans un cas où les hsses existaient et où on les avait laissées intactes, la rage n'est pas [survenue (Rittmeister). L'existence des lysses est loin d'être constante, on peut affirmer qu'elle est rare. Barthélémy et Renault assurent qu'ils n'ont jamais observé ces vésicules chez les animaux malgré les recherches les plus minutieuses et les plus suivies. En tout cas, les expériences faites à l'école de Lyon ont démontré que la sérosité contenue dans les lysses ne peut pas transmettre la maladie.
On observe dans beaucoup de cas, mais non dans tous, vers la fin de l'incubation, à peu près deux ou trois jours avant l'invasion de la maladie, des modifications particulières au niveau de la morsure, dans la plaie ellemême, ou sur la cicatrice qui lui succède. — Si la plaie n'est pas cicatrisée, elle prend un aspect livide, ses lèvres deviennent blafardes ; tantôt il s'en écoule du pus sanieux et ténu, tantôt au contraire la suppuration semble brusquement tarie; les bourgeons charnus sont mous, spongieux et souvent douloureux et saignants. — La cicatrice, qui généralement se forme assez vite, devient rouge, bleuâtre, se tuméfie et se rompt même parfois, en donnant issue à une sérosité roussàtre. — Dans certains cas, très-rares, on peut observer autour de la blessure une éruption vésiculeuse, que l'on pourrait rapprocher de l'auréole de vésicules qui se développe autour du point d'inoculation de la pustule maligne. Certains malades ressentent dans la plaie des douleurs lancinantes qui s'irradient à la manière d'une aura centripète, vers le cou, la poitrine et le cœur ; en même temps ils accusent une sensation de froid et d'engourdissement dans le membre mordu.
Symptômes. — La rage humaine présente trois stades connus sous dès noms qui les caractérisent assez bien : 1* Stadium prodromorum seu melancholicum ; 2° Stadium irritationis seu hydrophobicum ; 3° Stadium paralyticum.
Stade dit des prodromes. — L'invasion de la maladie est marquée par des modifications psychiques et affectives qui ont valu à cette première période le nom de Stadium melancholicum. Les malades éprouvent une tristesse inaccoutumée, sont en proie aux idées les plus sombres, à l'anxiété la plus vive, et recherchent la solitude. Ceux qui ont conscience du danger dont ils sont menacés, ont sans cesse devant les yeux l'effrayant fantôme de la maladie prête à éclater ; tourmentés, anxieux, agités et tremblants , ils ne peuvent supporter le poids de la terreur qui les oppresse ; vainement ils essaient de chasser de leur esprit les sombres appréhensions qui l'accablent, sans cesse la pensée du péril reparaît, et la mort se dresse devant eux menaçante, implacable! C'est en vain qu'ils demandent au sommeil un repos qui les fuit; aux angoisses du jour succède l'insomnie, ou d'horribles cauchemars. — On voit plusieurs malades s'effrayer de tout {Pan-
tophobie, Cœlius Aurelianus) et refuser toute espèce de secours dans La crainte qu'on n'attente à leur vie. Les phénomènes intellectuels acquièrent quelquefois une activité insolite ; la mémoire est plus tidèle, la conception plus facile et plus prompte, l'imagination plus féconde, la conversation plus animée (Bérard et Denonvilliers). Mais ces cas sont exceptionnels et la dépression psychique est la règle dans cette première période.
Bientôt survient une modification singulière de la respiration : elle est incessamment entrecoupée et interrompue par des inspirations profondes et comme lingulfueuses, pendant lesquelles la projection de l'épigastre dénote l'abaissement maximum du diaphragme, tandis que les muscles respiratoires supplémentaires (angulaire, trapèze etc.), par une contraction exagérée, relèvent fortement les épaules. Les malades accusent en même temps une sensation particulière d'angoisse précordiale, accompagnée d'un sentiment de tension ou de pression sur la paroi antérieure de la poitrine. Ce phénomène d'hyperesthêsïe est le premier signal de l'excitation anomale de la moelle allongée; bientôt il est suivi de mouvements réflexes dans la sphère des nerfs de la respiration et de la déglutition. Ces phénomènes marquent le passage du premier au second stade. On a signalé comme fait exceptionnel un mouvement fébrile durant l'invasion, mais l'exploration du pouls ayant été le seul critérium, la question est à revoir. Cette période de courte durée dépasse rarement deux ou trois jours.
Stade d'iiydropiiobie. (Stadium irvitationis seu hydrophobicum). — Cette phase est marquée par une augmentation croissante de tous les phénomènes de la période précédente : il s'y joint un sentiment d'angoisse de plus en plus pénible ; les organes des sens acquièrent une sensibilité exagérée. — Les spasmes réflexes s'accentuent davantage et tendent déplus en plus a se généraliser. Ce stade est ordinairement inauguré par une difficulté spéciale de la déglutition. En essayant de boire, au moment où il va porter le liquide à ses lèvres, le malade recule épouvanté, sa figure exprime la souffrance et l'effroi, ses yeux sont fixes, ses traits contractés, ses membres tremblent, son corps frissonne, et cet accès le met dans l'impossibilité absolue d'avaler une seule goutte de liquide. — Bientôt le calme reparait ; mais si, tourmenté par la soif, le malheureux veut renouveler sa tentative, les mêmes accidents se reproduisent avec une nouvelle intensité, et le condamnent à ce cruel supplice que Celse avait énergiquement dépeint : « Miserrimum genus morbi, in quo simul œger et siti tt aquœ metu cruciatur ! »
Cette difficulté de la déglutition dépend moins de l'impuissance d'avaler que de l'empêchement de cet acte par un trouble de la respiration, comme Romberg l'a fait remarquer ; les malades éprouvent, au moment de la déglutition, un sentiment de suffocation et d'étranglement avec anxiété proportionnelle, et ces angoisses reparaissent à chaque tentative nouvelle.
Quoique le patient ressente à la gorge une sensation de eonstriction et de resserrement invincible, rien ne prouve qu'elle soit déterminée par une occlusion momentanée de la glotte ; tous les signes du laryngisme font défaut, tandis que le soulèvement de l'épigastre et des épaules milite en faveur d'une contraction tonique réflexe des muscles inspirateurs, à laquelle doivent être rapportés les accès de dyspnée et les sensations subjectives.
L'hyperesthésie cutanée devient telle que le moindre contact d'une goutte de liquide, un simple courant d'air, l'impression d'un objet froid, provoquent un frissonnement général, et un arrêt subit de la respiration assez analogue à celui qu'éprouve un homme au moment où il se plonge dans un bain d'eau glacée, ou bien lorsqu'il reçoit tout à coup une douche froide. Les mouvements respiratoires eux-mêmes peuvent jouer le rôle d'excitants ; Youatt a constaté ce phénomène sur des chiens enragés, et Bright l'a également observé chez un de ses malades, qui s'appliquait pour ce motif à ne faire que des respirations tout à fait superficielles.
L'impression faite sur les malades par les premiers accidents est telle que l'imagination en reste frappée, et la simple vue de l'eau (par suite des connexions du nerf optique avec le bulbe), le simple aspect d'un objet brillant qui la leur rappelle, la seule représentation idéale de l'acte de boire, même le souvenir de la crise passée [action réflexe des cellules cérébrales sur le bulbe), font éclater les spasmes dans le système musculaire de la respiration et delà déglutition. C'est pour ces motifs que le malade devient hydrophobe; c'est aussi pour cela qu'il crache sans cesse, afin de prévenir une accumulation de salive qui pourrait déterminer un mouvement de déglutition, et exciter de nouveau la contractilité réflexe, toujours prête à se réveiller au moindre appel.
Plus tard, enfin, les phénomènes réflexes éclatent sans cause appréciable et dépassant la sphère primitive s'étendent plus ou moins, parfois même se généralisent, en simulant tantôt des convulsions épileptiformes, tantôt les spasmes du tétanos.
Ces accès durent d'abord très- peu et cessent avec la tentative qui les provoque ; mais quand les excitants sont devenus multiples, quand une impression extérieure quelconque suffit pour amener le paroxysme, quand il existe, en un mot, une véritable pantophobie, les crises sont alors plus longues et peuvent persister pendant dix et même vingt minutes. Les rémissions vont sans cesse en diminuant et les accès redoublent de fréquence et d'intensité ; il est remarquable qu'il y a souvent un intervalle de calme et de repos assez prolongé, vers le second jour après l'explosion des accidents.
L'état moral des patients présente de notables modifications au début et à la fin du stade. Au commencement de cette période, continuant à être sous
1 empire de la tristesse, assiége's de noirs pressentiments, ils tombent dans un profond chagrin, dans une sombre mélancolie comparable à lalypémanie ordinaire; après quoi éclatent, chez la plupart, de véritables accès de manie. Les malades sont pris d'agitation excessive, de mouvements désordonnés ; ils veulent sortir de leur lit, s'impatientent, se démènent. Quelques-uns sont très-difficiles à maîtriser; ils frappent, piétinent, grattent, mordent, rompent les liens qui les retenaient enchaînés, et ces accès de fureur sont de nouveau remplacés par l'abattement morne et la stupeur muette. D'autres fois, au contraire, les facultés affectives persistent et se manifestent avec la plus vive expansion; les malades alors, pris d'un accès de ten^ dresse extrême pour leur famille, font venir leur femme , leurs enfants, leurs amis , adressent à chacun de touchantes paroles , de déchirants adieux, dictent leurs dernières volontés, et, sentant venir leur mort prochaine, l'attendent avec résignation et fermeté.
Il est extrêmement rare de voir les enragés manifester cette fureur de mordre qui, aux yeux du vulgaire, en rend l'approche si redoutable ; euxmêmes ne s'en défendent qu'en obéissant en quelque sorte au même préjugé (A. Tardieu). En tout cas, l'envie de mordre et les cris inarticulés et rauques que l'on a voulu assimiler à de vrais aboiements, ne sont pas plus fréquents dans l'excitation maniaque rabique que dans les diverses formes de manie aiguë.
Pendant les accès, la peau est chaude et couverte de sueur, le pouls vif et fréquent, la température générale n'est pas sensiblement augmentée, la face est rouge, les pommettes sont colorées, les yeux brillants, les pupilles dilatées, la parole brève, les réponses brusques, la voix rauque et souvent interrompue.
11 n'est pas rare d'observer une excitation vénérienne très-vive (priapisme, satyriasis, nymphomanie) ; la dysurie est fréquente, et dans certains cas il y a une véritable strangurie. La constipation est habituelle et accompagnée parfois de ténesme.
■ La durée de ce stade est de un à deux jours, celle du suivant est de quelques heures.
Stade tkrmimal (Stadium paralyticum). — Une fois parvenus à leur acmé, les accidents sont suivis d'un épuisement considérable des forces : le pouls devient petit, irrégulier, très-fréquent, filiforme ; le corps est couvert d'une sueur froide el visqueuse, la bouche est remplie d'une salive blanchâtre qui coule incessamment des commissures labiales, les pupilles sont largement dilatées, les yeux sont immobiles et vitreux, la voix s'éteint, le corps est agité d'un léger tremblement, et, après une courte et trompeuse amélioration, le malade tombe dans le collapsus et meurt, ac si universalis paralysïs mortem induxisset (Van Swieten).
Dans d'autres cas, la mort a lieu par la suffocation au milieu d'accès con-
19à POISONS MORBIDES ANIMAUX. — ZOONOSES.
vulsifs. Plus rarement enfin, le malade s'éteint doucement en conservant toute sa connaissance, au moment même où la disparition des accès inspire, de décevantes illusions.
Dioscoride l'a dit il y a bien des siècles : « Les enragés sont voués à une mort certaine. » Les faits contraires rapportés par les auteurs ne peuvent modifier la gravité du pronostic
DIAGNOSTIC
L'excès de la tension réflexe dans les foyers des nerfs de la respiration et de la déglutition, est le caractère essentiel de la rage chez l'homme ; l'accroissement de l'excitabilité sous l'influence des excitants vitaux indispensables (ingestion de l'eau et de l'air), des décharges motrices correspondantes parles nerfs de la respiration et de la déglutition) en sont les symboles (Romberg). Ce processus pathogénique est la clef du diagnostic, et suffit à lui seul pour distinguer la rage de toutes les autres formes d'hydrophobie, notamment de l'hydrophobie imaginaire, — hystérique, — tétanique, — et de celle qui apparaît parfois comme symptôme dans les maladies cérébrales, les fièvres exanthématiques, les typhus, et dans l'intoxication alcoolique. — La considération des antécédents et des symptômes concomitants est d'un grand secours dans ce diagnostic ; si quelques-uns de ces états morbides peuvent présenter une hydrophobie vraiment semblable à celle de la rage, c'est-à-dire une impossibilité de la déglutition par contraction spasmodique des muscles inspirateurs, ils n'ont ni l'excitabilité réflexe exquise, ni les troubles affectifs et moraux, ni l'évolution enfin de l'empoisonnement rabique.
Le seul traitement de la rage est le traitement prophylactique qui prévient l'absorption du ùrus en détruisant la partie sur laquelle il a été déposé. La conduite à tenir à la suite de morsures suspectes est la suivante :
1° Cautériser les morsures profondément et le plus promptement possible;
2° Laisser suppurer les plaies, et ne rien faire pour en provoquer la cicatrisation.
Divers caustiques ont été proposés : beurre d'antimoine, potasse, nitrate d'argent, etc., et, dans ces derniers temps, le galvanocautère (Pravaz); mais on n'a pas toujours ces moyens sous la main, et la cautérisation au fer rougi à blanc est la plus prompte et la plus sûre. Ces mesures promettent
un succès d'autant plus complet qu'elles ont été employées plus vite. Ce sont, à vrai dire, les seules qui permettent d'espérer le succès.
11 serait, en effet, aussi fastidieux qu'inutile de reproduire ici l'interminable liste des remèdes secrets, et des prétendus antirabiques, tels que le genêt des teinturiers (Genista tinctotïa), que les paysans de l'Ukraine regardent comme un spécifique sans égal (Marochctti, Cabanon d'Uzès), la croisette (Gentiana cruciata), le plantain d'eau (Alisma plantago), le mouron (Anagallis arvensis), la rose pâle {Rosa canina), les eupatoires (Eupatorium ayalana et Eup. perfoliatum), enfin le scullap (Scutcllaria lateriflora) , qui prévient la rage aprèsla morsure ou la guérit lorsqu'elle est déclarée! (Laurence van der Yier, Lyman).
Faber a rapporté dix-sept cas de guérison à la suite de saignées répétées, de l'administration interne des mercuriaux, de la belladone et des divers antispasmodiques (musc, camphre, etc.). Ces résultats sont si surprenants qu'ils font songer au précepte : Non niimerandœ sed ponderandee sunt obserrutiones. — Moore a traité avec succès deux malades, en les soumettant alternativement aux inhalations de chloroforme et aux a/fusions froides, avec une vésication établie sur la gorge et la colonne vertébrale au moyen du caustique lunaire.
La voie gastrique étant fermée pour l'administration des médicaments liquides, d'autre part les substances solides ne parvenant que difficilement dans l'estomac et ne paraissant pas même être absorbées, les lavements, et les injections hypodermiques, offrent une ressource précieuse qui n'est pas à négliger.
Les lavements au bromure de potassium (5 grammes pour 15 centilitres d'eau), récemment employés par Letellier, répondent à une indication rationnelle; mais ils n'ont produit qu'une amélioration passagère, imputable peutêtre à la marche naturelle de la maladie. Il y a lieu de répéter l'épreuve, et, le cas échéant, je voudrais aussi expérimenter les lavements et les injections de chloral à très- hautes doses.
De nouveaux efforts ont été récemment tentés au moyen de l'électricité. Employée pour la première fois avec succès par Lessing, dans un cas un peu douteux, celte méthode a été reprise par un médecin italien, Plinio Schivardi. Membre d'une commission permanente établie à l'Ospedale maggiore de Milan pour l'étude et le traitement de la rage, Schivardi avait eu déjà, en 1865, l'idée d'essayer l'électricité contre l'hydrophobie rabique; trois premières tentatives eurent lieu à cette époque, mais l'électrisation trop imparfaite ne permit pas de conclusion. La question était donc tout entière à résoudre, quand une occasion nouvelle siefirit. de la juger sur une enfant de neuf ans, Angèle Barozzi, mordue le 19 mars et prise de la rage le 27 avril. Une batterie de vingt-deux éléments fut mise en action sous les yeux de la commission, au grand
hôpital de Milan, et les pôles, au lieu d'être fixés à la nuque et au sacrum, furent placés le premier à la plante des pieds, le second au front. L'application dura quatre-vingts heures d'une façon continue et permanente, et éleva le galvanomètre jusqu'à trente-quatre degrés, au point de déterminer de vastes eschares. Sous cette influence, à l'excitation épouvantable que présentait cette enfant succéda bientôt un calme sensible j tous les phénomènes nerveux disparurent et il y eut un sommeil prolongé et tranquille; la malade mangeait, buvait et causait très-bien. Tous les symptômes hydrophobiques avaient cessé dès le sixième jour de Pinvasion, mais il restait une prostration profonde, une faiblesse extrême avec tendance invincible au sommeil. Bientôt les symptômes urémiques se confirmèrent de plus en plus et enlevèrent la malade le troisième jour.
Les expériences et le fait qui précèdent ont conduit Schivardi à penser que les accidents d'urémie qui s'étaient produits chez sa malade, étaient le fait même delà rage, dont ils constitueraient la période avancée. Voici du reste comment il s'exprime à ce sujet : « L'hydrophobie est une intoxication qui produit une altération du sang. Cette intoxication se révèle, dans une première phase, avec une imposante manifestation de phénomènes nerveux, pendant lesquels presque toujours on meurt. L'électricité est parvenue à dissiper les troubles nerveux, mais l'affection dyscrasique a continué sa marche, et nous avons eu l'occasion de voir, pour la première fois peut-être, la deuxième phase de la maladie qui jusqu'à présent nous était inconnue. » Quoiqu'il soit bien prématuré et peut-être téméraire d'édifier une théorie sur un seul fait, voici celle que Schivardi présente, tout en la considérant comme une hypothèse : « Le virus rabique doit être un ferment (car un poison n'aurait pas une aussi longue incubation). Ce ferment qui peut être un microphyte ou un microzoaire, est inoculé parla salive de l'animal enragé, et il séjourne dans le corps de l'animal mordu tout le temps nécessaire à son développement; il pullule alors, et ses éléments ont sans doute une prédilection spéciale pour l'urée du sang ou pour une autre substance de l'organisme qui, en se décomposant, puisse donner de l'ammoniaque. Mais avant que le microzoaire ait trouvé assez d'urée ou d'autre substance, et avant qu'il ait donné naissance à du carbonate d'ammoniaque en assez giande quantité pour produire le coma urémique, il a exercé une telle irritation sur les centres nerveux qu'il produit la première phase de la rage, et ces symptômes sont si violents que le malade en meurt. Si, toutefois,°avec un puissant calmant du système nerveux, on arrive à passer sans péril cette première phase, on entre dans la seconde constituée par l'intoxication du sang. »
L'hypothèse de l'altération du sang a d'ailleurs pour elle quelques probabilités; sans parler des modifications extérieures subies par ce liquide on y a constaté, en outre, la présence d'entozoairesen quantité et des infusoires
très- développés analogues à ceux qu'on a signalés dans le sang de rate ; de plus, ajoute Schivardi, on a découvert dans le sang des hydrophobes la torula urex de van Thieghom, qui pourrait bien aussi jouer un grand rôle dans la fermentation morbide constituant la rage.
Quoi qu'il en soit de la théorie, les résultats de l'électrisation ont été les suivants :
Sur neuf malades traités par Schivardi, une seule guérison est signalée, et encore n'est-elle pas authentique ; mais les effets ont été assez marqués dans trois cas minutieusement observés, pour engager à répéter ces expériences, en poussant aussi loin que possible l'action du courant électrique.