GASTRITE TOXIQUE
GENÈSE ET ÉTIOLOGIE.
Les acides minéraux , les alcalis caustiques, produisent bien moins une inflammation qu'une destruction du tissu avec lequel ils sont en contact; cette destruction est la suite d'une combinaison chimique qui unit le poison aux éléments organiques et abolit la vitalité de ces derniers. — Dans
(1) Snellen, Sklei'osis ventriculi (Nederl. Lancet, 1855).
2m MALADIES DE 1/ ESTOMAC
d'autres circonstances, la substance toxique ingérée détermine par irritation directe une gastrite suraiguë, mais elle ne détruit pas le tissu ; si celuici est ultérieurement nécrosé, c'est par suite de l'intensité du processus phlegmasique, et non par suite d'une combinaison chimique immédiate. L'acide arsenieux, le phosphore, les sels d'argent, de mercure, de cuivre, les poisons végétaux, appartiennent à cette seconde catégorie ; l'acide sulfurique, nitrique, chlorhydrique, oxalique, la potasse caustique, l'ammoniaque, appartiennent à la première. En raison môme de leur action destructive immédiate, ces agents laissent ordinairement des traces de leur passage dans la bouche, le pharynx, l'œsophage; parfois même leur affinité chimique n'est pas épuisée dans l'estomac, et l'altération se prolonge plus ou moins bas dans l'intestin.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE
A la suite de l'ingestion des acides caustiques proprement dits, la couclie épithéliale de la bouche, de l'œsophage, de l'estomac, est détruite par places , et des taches blanches ou noires , jaunes s'il s'agit d'acide nitrique, indiquent les points touchés par le poison. Après l'ablation de csa eschares, la muqueuse apparaît vivement injectée, et elle est le siège d'hémorrhagies plus ou moins abondantes ; si l'acide était dilué ou en très-petite quantité, tout est borné à ces lésions superficielles. Mais dans les conditions opposées les désordres sont beaucoup plus étendus, soit en surface, soil en profondeur. La muqueuse dans toute son épaisseur est transformée en une esebare noirâtre ou jaunâtre; la tunique musculaire est elle-même nécrosée, ou bien elle est infiltrée de sérosité, et elle a l'aspect d'un magma grisâtre sans texture fibrillaire appréciable. Souvent enfin la paroi de V estomac est détruite en totalité, et le contenu du ventricule est épanché dans l'abdomen, oii l'on trouve les lésions initiales d'une péritonite suraiguë [péritonite par perforation). Au niveau des points touchés, le sang est carbonisé, et cette altération peut être étendue jusqu'aux vaisseaux du duodénum et aux grosses branches du tronc aortique. Si c'est un alcali qui est en cause, le sang n'est pas coagulé, il est dissous, et dans l'empoisonnement par l'acide oxalique il présente quelquefois une coloration vermeille. Dans le voisinai des eschares, et à une distance qui varie selon la concentration et la quantité du poison, la muqueuse présente les signes d'une vive inflammation : elle est injectée jusqu'à l'hémorrhagie, ou bien elle est ecchymosée et ulcérée ou bien enfin elle est recouverte de fausses membranes superficielles ou interstitielles (gastrite croupale et diphthérique). — Avec les alcalis câl stiqi m les eschares sont moins nettement limitées, moins sèches, elles ont une apparence pulpeuse, et, vu la difl'usibilité plus grande de ces substances, la perforation est plus fréquente que dans le cas précédent. — Le *mm% le
CASTRITK TOXIQUE. 263
pnospiionr., los bbls m cuivre, etc., produisent dos escharos brunos ou noires, autour desquelles la muqueuse hypcrémiée est inliltréc de sérosité. — La gastrite de L'acièe lasateflEUï est encore différente : les lésions occupent principalement le relief des plis de la muqueuse; elle est tuméfiée, rouge et pulpeuse, DU bien présente une esctiare d'un brun verdàtre ; les points altérés sont parfois recouverts d'une poussière blancbàtre, et dans l'intervalle des parties atteintes le tissu peut être parfaitement sain.
Dans les cas de guérison, les lésions sont répavées par élimination des esebares ; si elles sont très-superficielles, la répabatioM peut être totale, c'est-à-dire que la muqueuse dénudée se recouvre d'un nouvel épilhélium (IJambcrger) ; si elles sont plus profondes, la réparation a lieu par suppuration et ofoatrieation, et elle laisse après elle, soit des adhérences et des communications anormales avec les organes voisins, soit un rétrécissement du cardia, du pylore ou du corps même de l'estomac.
SYMPTOMES ET MARCHE
L' apparition subite d'accidents gastriques violents au milieu d'une santé pOT» faite est le lr;tit caractéristique de la maladie. Des douleurs atroces s'irradient de l'épigastre dans tout l'abdomen ; presque aussitôt des vomissements abondants vident l'estomac et rejettent ensuite des matières muqueuses mêlées de sang; l'ingestion des boissons les plus douces exaspère la douleur et ramène le vomissement ; en même temps, ou peu après, surviennent des œr.iQUEs, du ténesme et des évacuations marriikiques également sanguinolentes. A peine ces phénomènes ont-ils quelques heures de durée, que le patient présente tous les signes du coi.lai-sus ; le pouls est petit et dépressiblc, la peau est froide et couverte de sueurs visqueuses, la face est cyanosée, il y a des lipothymies ou des syncopes.
La mort peut avoir lieu dans celle première phase, et clans ce cas elle n'est guère différée au delà du second jour; ou bien elle résulte d'une péritonite produite par perforation, ou par extension de l'inflammation : celte dernière est plus tardive, plus limitée, et n'est pas incompatible avec la guérison. Celle-ci est annoncée par l'apaisement des douleurs, la diminution des vomissements, le retour de la tolérance gastrique pour les boissons et les aliments pulpeux ; en même temps l'état de collapsus se dissipe, il est souvent remplacé par un mouvement fébrile qui est de courte durée, s'il n'y a pas de péritonite; mais la convalescence est toujours très- longue en raison des difficultés que présente l'alimentation ; souvent aussi le patient reste exposé à toutes les souffrances, à tous les dangers d'un rétrécissement de l'œsophage, du cardia ou du pylore.
Le tableau qui précède est celui de la gastrite produite par les acides et
les alcalis caustiques; les accidents éclatent immédiatement après l'ingestion de la substance, et avant môme qu'elle soit parvenue dans l'estomac, le malade éprouve d'horribles douleurs dans le pharynx et l'œsophage ; s'il succombe, il est tué parla lésion gastrique ou ses suites immédiates; s'il guérit de cette gastrite suraiguë, il est hors d'affaire. Les choses se passent différemment lorsqu'il s'agit de poisons qui, tout en provoquant, par action topique, une inflammation de l'estomac, ne détruisent pas le tissu, et exercent, après absorption, une action nocive générale sur l'ensemble de l'organisme; ici on n'observe pas sur les lèvres, dans la bouche, le pharynx, les escharcs qui révèlent le passage d'un caustique ; ici les symptômes de gastrite ne débutent pas aussitôt après l'ingestion, mais au bout d'une ou plusieurs heures, selon la nature et la concentration du poison; ici les vomissements du début sont salutaires en ce qu'ils peuvent éliminer la portion non absorbée de la substance ; ici enfin le patient n'est pas tué par la gastrite, il succombe plus ou moins rapidement aux effets généraux du poison. Ces effets, dont l'étude appartient aux traités de toxicologie, varient suivant la nature de l'agent, mais pour trois des poisons le plus fréquemment employés, l'arsenic, le phosphore et l'antimoine, ils paraissent avoir le même substratum anatomique, savoir, une stcatose viscérale généralisée.
TRAITEMENT
Les acides et les alcalis caustiques à l'état de concentration agissent avec une telle rapidité, que, même au début, on peut à peine espérer quelque chose des antidotes; cependant, lorsqu'on voit le malade peu d'instants après l'ingestion du poison, il est indiqué d'y avoir recours. S'agit-il d'acides, on donnera de la magnésie, du carbonate de soude ou de potasse en solution ou en suspension dans de la gomme, de l'huile ; et à défaut de ces substances, on fera prendre de l'eau de savon, du lait, de l'eau albumineuse, de la craie en poudre. Aux alcalis caustiques, on doit opposer les acides végétaux ou minéraux dilués, ou tout simplement du vinaigre coupé d'eau (Orfila). Une heure ou deux après l'accident, il est déjà trop tard pour les contre-poisons, ils n'auraient alors d'autre effet que d'irriter les parties de l'estomac restées saines; il faut y renoncer et se borner à un traitement symptomatique : il n'en est pas de meilleur que la glace intus et extra. Les premiers accidents une fois conjurés, on songera à alimenter et à soutenir le malade, soit par la bouche si la déglutition est passible et la tolérance gastrique rétablie, soit par des lavements de bouillon et de vin qui permettront de gagner un peu de temps; s'il survient une péritonite, il faut la combattre par les applications de glace et l'opium à hautes doses.
Les vomitifs, qui sont sans utilité dans la gastrite par brûlure, en ont une réelle après l'ingestion de ces poisons à action plus lente, dont l'absorption est le véritable danger. Dans ce cas, il faut respecter les vomissements spontanés; s'il n'y en a pas ou s'ils sont peu abondants, il faut les provoquer mécaniquement par la titillation de la luette : cette indication subsiste plusieurs heures après l'ingestion de la substance toxique. Quand d'abondants vomissements ont été obtenus, il faut, sans retard, administrer l'antidote, savoir: pour l'arsenic, le sesquioxyde de fer hydraté ou la magnésie; pour l'antimoine, la noix de galle et les décoctions astringentes; pour le cuivre et le mercure, l'albumine ou le fer réduit ; pour le phosphore, l'eau de chaux, l'eau albumincuse ou la magnésie en suspension massive dans l'eau. Cela l'ait, on obéit aux indications symptomatiques, et en excitant les principales sécrétions on favorise l'élimination du poison.