‹ Traité de pathologie interne (volume 5)Chapitre 51 sur 155 · MARCHE ET DIAGNOSTIC · texte numérisé non relu

MARCHE ET DIAGNOSTIC

En disant plus haut que l’évolution clinique des tumeurs de 1 encéphale présente une marche intermittente dont les paroxysmes sont séparés par des intervalles de santé plus ou moins parfaite, j’ai indiqué ce qu’il y a de plus caractéristique dans les allures de la maladie. Indépendamment des rémissions qui peuvent tromper lorsqu’elles sont complètes, deux groupes de phénomènes peuvent donner lieu à un jugement erroné au double point de vue du diagnostic et du pronostic. Ce sont, d’une part, les épisodes de méningite intercurrente; d’autre part, les attaques apoplectiques qui sont produites, soit par l’hyperémie subite de la tumeur et de l’encéphale, soit par une hémorrhagie dans la masse morbide ou le tissu voisin; si, en présence de ces phases aiguës, on néglige les antécédents du malade, on pourra croire qu’il s’agit d’une méningite primitive ou d’une hémorrhagie simple, et ce diagnostic incomplet conduira à un pronostic fautif. Il est bon de noter aussi que c’est surtout dans les tumeurs cérébrales qu’on observe ces accès de somnolence et de coma qui durent parfois plusieurs jours consécutifs sans interruption appréciable; Friedreich a même cité un cas dans lequel le coma fut le symptôme initial et presque unique de la maladie.

Le diagnostic comprend trois questions : l’existence, le siège et la nature de la tumeur. La première solution est contenue dans la description précédente, je ne pourrais y revenir sans d’inutiles répétitions; la seconde, ébauchée déjà dans l’élude des symptômes, trouvera sa place dans le chapitre suivant; qu’il s’agisse, en effet, d’une tumeur ou de toute autre lésion, les principes du diagnostic topographique sont les mêmes; nous n’avons donc à nous occuper en ce moment que du diagnostic de la nature de la tumeur; il est loin d’être toujours possible. Pour toutes ces productions que j’ai réunies dans le groupe des tumeurs accidentelles, il n’v a d’autre élément de jugement que la fréquence relative de ces pro ductions; c’est peu de chose, il en faut convenir; le sarcome et les tumeurs à myélocytes étant moins rares que les autres tumeurs de ce groupe, c’est à ces produits qu’il faudra songer si l’absence des signes qui vont être indiqués a permis d’éliminer les tumeurs vasculaires, parasitaires et diathésiques. On pourrait encore faire entrer en ligne de compte la durée plus longue de la maladie, qui s’étend souvent à plusieurs années; mais, comme ce caractère appartient à la fois aux tumeurs accidentelles,

282 MALADIES DE L’ENCÉPHALE

aux parasitaires et aux anévrysmes, il est à peu près stérile et ne permet en tout cas qu’un diagnostic fort tardif.

Les tumeurs anévrysmales présentent certaines particularités qui, réunies, ont une valeur réelle : les malades sont des adultes ou des vieillards, ils sont atteints en parfaite santé, ils ne présentent aucune diathèse, aucun antécédent de famille suspect; les vomissements sont extrêmement rares, en revanche les attaques apoplectiques sont plus fréquentes que dans les autres tumeurs, elles sont plus communes ici que les grandes attaques épileptiformes ; les paralysies des nerfs crâniens sont précoces, unilatérales, et elles siègent du côté de la tumeur, c’est-à-dire qu’elles ont les caractères des paralysies de la portion périphérique des nerfs; les fonctions psychiques sont peu ou point altérées. Enfin lorsque l’anévrysme siège dans le sinus caverneux, il produit l’exophtValmie, et un bruit de souffle appréciable par l’auscultation du globe oculaire ou de la partie latérale externe de la cavité orbitaire.

Les symptômes propres aux cysticerques ont été élucidés par Griesinger, dans un mémoire des plus remarquables. Ils débutent par des attaques épileptiformes, qui, légères et éloignées d’abord, augmentent rapidement en intensité et en nombre ; au commencement, la santé reste bonne dans l’intervalle des attaques, mais en se rapprochant, elles produisent bientôt un état permanent d’apathie et de torpeur intellectuelles; l’hémiplégie est rare, en tout cas tardive, et elle n’est jamais le phénomène unique; les paralysies crâniennes sont exceptionnelles, les symptômes sont diffus et bilatéraux. On voit que ces caractères particuliers résultent tous du siège ordinaire de ces tumeurs qui occupent surtout la substance grise corticale, où elles sont disséminées en plusieurs foyers dans l’un et l’autre hémisphère. Si l’on ajoute à ces phénomènes la considération de l’âge du malade (après quarante ans), de sa bonne santé antérieure, on a un ensemble de signes qui permettent un diagnostic au moins probable; la probabilité devient une certitude s’il existe des cysticerques sur d’autres points du corps.

Les tumeurs diatiiésiqijes et constitutionnelles ne sont distinguées que par les conditions générales des malades. Les productions syphilitiques coïncident avec une syphilis actuelle ou antérieure, qui n’a pas été complètement et méthodiquement traitée ; les tubercules sont propres aux sujets jeunes, affectés d’autres manifestations tuberculeuses appréciables, ou issus de parents tuberculeux ou scrofuleux; de plus, ces tumeurs, en raison de leur siège habituel dans l’épaisseur de la masse nerveuse, déterminent rarement des phénomènes de compression du côté des nerfs crâniens; lorsque ceux-ci sont paralysés, ils le sont plutôt dans leur portion centrale ou cérébrale. La durée de la tumeur tuberculeuse varie de quelques semaines à cinq ou six ans. Le cancer a une durée très-variable qui est subordonnée au volume également variable de la tumeur;

TUMEURS

il ne faut pas compter pour le diagnostic sur la présence d’une autre production cancéreuse, cette coïncidence est exceptionnelle. Lorsque le cancer cérébral détermine la cachexie et la teinte jaune-paille caractéristiques, il est facilement reconnu ; mais ces phénomènes sont loin d’être fréquents; il est plus ordinaire que la mort survienne avant la cachexie révélatrice, auquel cas le diagnostic positif doit être remplacé par une simple pirsomption, basée sur l’âge et sur les antécédents héréditaires du malade.

PRONOSTIC

Les tumeurs syphilitiques exceptées, la mort est la terminaison constante de la maladie. D’un autre côté, on s’exposerait à de cruels mécomptes si, par cela même qu’une tumeur cérébrale est d’origine syphilitique, on portait un pronostic favorable; le malade peut succomber malgré le traitement le plus rationnel, tout dépend de l’âge de la tumeur. Si elle est ancienne, elle a provoqué autour d’elle des lésions irréparables, et la mort est certaine, quoi qu’on fasse. J’ai vu deux faits de ce genre, et ils m’ont appris ce qu’il faut croire de l’optimisme des auteurs à l’endroit des lésions syphilitiques viscérales. Il ne suffit pas, je le répète, que la nature de la lésion soit reconnue et que le traitement convenable soit appliqué; il faut que tout cela soit fait à temps, sinon l’on n’obtient rien, ou à peine une rémission passagère.

TRAITEMENT

L’expérience a prononcé sur les sétons, les moxas, les cautères ; c’est un mal de plus ajouté à la maladie, il est sage de s’en abstenir; l’indication fondamentale est de combattre les fluxions congestives qui aggravent les accidents et impriment à la tumeur une marche plus rapide; les purgatifs drastiques, les émissions sanguines locales ou générales, les révulsions cutanées passagères, mais renouvelées (vésicatoires volants souvent répétés), remplissent cette indication symptomatique ; la céphalalgie doit être combattue par les applications de glace sur la tête ; on peut aussi placer sur le front des compresses imbibées d’une solution de cyanure de potassium (10 à 20 centigrammes par 30 grammes d’eau distillée), en ayant soin d’empêcher l’écoulement du liquide dans les yeux. La belladone à doses croissantes depuis un centigramme par jour (selon la tolérance) peut être utile; enfin, si ces moyens échouent, il ne faut pas hésiter, malgré certaines assertions théoriques, à recourir aux préparations opiacées à très-petites doses ; de très-faibles injections sous-cutanées de chlorhydrate de morphine (5 milligrammes) auront souvent le double avantage

<le calmer la douleur de tête et d’éloiguer les vomissements. Lorsque les phénomènes d’irritation, notamment les convulsions, sont dominants, on peut recourir au bromure de potassium à la dose quotidienne de 2 à 5 grammes. Quoique aucun fait probant n’en ait démontré l’efficacité, on peut, sans inconvénient, allier le traitement symptomatique à l’administration de l’iodure potassique, que l’on donnera progressivement jusqu’à 5 ou 6 grammes par jour; cette dose une fois atteinte, si l’on ne constate aucune amélioration, on réduira peu à peu et l’on cessera l’usage du médicament.

Les tumeurs syphilitiques doivent être attaquées vigoureusement par le traitement mixte, sublimé 1 centigramme, puis 2 par jour, iodure de potassium 2 grammes jusqu’à 6 ou même au delà; si le malade présente encore les symptômes dits secondaires, il peut être utile d’obtenir une saturation mercurielle puissante et rapide ; on y parviendra au moyen de frictions d’onguent napolitain à la partie supérieure des cuisses. Le traitement spécifique ne doit en aucun cas faire négliger la médication déplétive ; pour peu que les phénomènes de congestion céphalique soient prononcés, il faut les combattre par l’ensemble des moyens indiqués, sinon l’on court grand risque d’échouer; le malade succombe aux fluxions et aux inflammations de voisinage produites par la tumeur, qui, pour être syphilitique, n’en agit pas moins' comme corps étranger, comme épine irritative. Je suis convaincu que bien des insuccès sont dus à l’oubli de ce précepte.

Page 1