CHAPITRE IV
GENÈSE ET ÉTIOLOGIE.
L'intoxication par le phosphore (1) est d'une grande rareté, et par suite les notions que nous possédons sur ce sujet sont peu complètes. Les progrès réalisés dans ces dernières années se rapportent presque exelusivement à l’empoisonnement aigu; les nombreux et remarquables travaux concernant l'absorption du phosphore, la forme sous laquelle il agit, ses effets sur les globules du sang, son action stéatogène, ont trait à l’empoisonnement proprement dit, et ce n’est que par une extension peut-être un peu arbitraire, que nous pouvons en appliquer les conclusions à l’intoxication chronique ; cependant les travaux de Bibra et Geist, de Poggiale, de Chevallier, de Brenner, de Bellini, les recherches de Ranvier, de Gubler, de Parrot et Dusart, les observations de Hartcop, de Gallevardin et de Bucquoy, justifient cette assimilation, au moins dans une certaine mesure. En ce qui concerne le point de vue clinique de lintoxication, les:
(1) BRERA, Riflessione med. pral. sull'uso interno del phosphoro. Pavia, 1798. — BouTTATZ, Ueber den Phosphor als Arzneimittel. Güttingen, 1800. — Huss, Hygiea, 1844. — HarTcop, Casper’s Wochen., 1846. — DurLos, Die wichtigsten Lebensbedürfnisse. Breslau, 1846. — Vox BiBRA und GEIST, Die Krankheiten der Arbeiter in den Phosphorzündholzfabriken. Erlangen, 1847. — J. FRANK, Magazin für Arsneimittellehre und Toxicologie, 1853. — FALcKk, Intoxicationen in Virchow’s Handb. Erlangen, 1855.
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acquisitions contemporaines ont trait surtout à la question chirurgicale de la nécrose; pour le reste, nous ne sommes guère plus avancés qu’à l’époque relativement éloignée (1846), où Hartcop a retracé le tableau du malade affecté de PHOSPHORISMUS CHRONICUS.
Ingéré dans l'estomac, le phosphore paraît positivement absorbé à l’état de phosphore; d’après Munk et Leyden, il serait absorbé à l’état d’acide phosphorique, mais les recherches entreprises dans le but de vérifier cette proposition, celles entre autres de Husemann, de Vohl et Marmé, de Bamberger, de Dybkowsky, ne l'ont point confirmée. Sans doute le phosphore, une fois absorbé et parvenu dans le sang, passe à un degré d’oxydation très-élevé, probablement au degré d'acide phosphorique, et cette oxydation, qui se fait aux dépens de l'oxygène du sang, rend compte de l’altération profonde de ce liquide, notamment des globules rouges véhi- <ules du gaz oxydant ; mais pour ce qui est de la première étape de l’évolution, c’est-à-dire pour l'absorption gastrique, le phosphore y est soumis à l’état de nature. — Poison stéatogène plus actif encore à cet égard que larsenic et l’antimoine, le phosphore détermine, après absorption à dose toxique, la dégénérescence graisseuse du foie, des reins, du cœur, du diaphragme, des muscles, des poumons (Wagner), et la stéatose aiguë de ces organes se traduit respectivement par ses symptômes ordinaires, de sorte que l’ictère, les hémorrhagies diffuses, les phénomènes de délire et de coma qui marquent la dernière période de l’empoisonnement, doi-
sensch. zu Gôttingen, 1866. — BAMBERGER, Würzb. med. Zeit., 1866. — DYBKOWSKY, Hoppe-Seyler's med. chem. Untersuchungen, 1866. — SENFTLEBEN, Virchow’s Archiv, XXXVI, 1866. — Ranvier, Recherches expérimentales au sujet de l’action du phosphore sur Les tissus vivants (Gaz. méd. Paris, 1867). — WiTricHEN, Ueber acute und chronische Phosphorvergiftung (Zeits. f. Staatsarzneikunde, 1867). — BeLLini, Della fabbrica di fiammiferi di Rimini. Firenze, 1867. — BeLLin, Lo Sperimentale, 1867. — Bucquoy, Nécrose phosphorée, albuminurie, stéatose généralisée (Gaz. hôp. — Union méd., 1868). — FouRNIER et OLLIVIER, Note sur un cas d'intoxication professionnelle par le phosphore, de forme aiguë et sidérante (Union méd. — Gaz. hebdom., 1868). — ANDANT, Essence de térébenthine comme antidote du phosphore (Bullet. de thérap., 1868). — BELLINI, Sulla essenza di trementina come mezzxo atlo a diminuire la nocevolezza delle emanazione fosforiche nelle fabbriche di fiammiferti (Lo Sperimentale, 1868). — MiALuE, Note sur l'absorption du phosphore (Union méd., 1868). — Porte, Nécrose phosphorée, thèse de Paris, 1869. — PEPPER, On phosphorus poisoning and fatly degeneration (Americ. Journ. of med. Sc., 1869). — SERÉE, Des effets physiologiques du phosphore, thèse de Paris, 1869. — PARROT et DUSART, Sur la pathogénie de la stéatose viscérale dans l'intoxication phosphorée (Compt. rend. Acad. Sc. et Gaz. hôp., 1869). — OBLEMANN, Ueber die operative Behandlung der Phosphornekrose. Güttingen, 1873). — GUBLER, De l’action physiologique et des effets thérap. du phosphore (Bullet. de thérap., 1873). — SAVORY, À case of necrosis of the jar and other bones from the fumes of phosphorus (Med. chir. Trans., 1874). — Croco, Rapport au congrès médical international de Bruxelles, 1875.
JACCOUD, — Path. int., 6e édit. ir, — O4
1010 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
vent être envisagés comme l'effet de l’atrophie graisseuse aiguë du foie, et non pas comme le résultat d’une action directe du poison sur le sang et sur le cerveau. }
Les travaux cités plus haut, particulièrement l’observation de Bucquoy qui est à ce point de vue d’une majeure importance, montrent qu'en ce qui concerne l’action stéatogène, on est fondé à rapprocher l’intoxication chronique de l’empoisonnement aigu ; par suite les faits précédents peuvent, sous réserve d’une grande atténuatiou dans la rapidité et dans la violence des phénomènes, donner la clef de la déchéance organique générale qui caractérise l’intoxication. Il est bien vraisemblable aussi que les symptômes de paralysie, de paraplégie surtout, qui sont parfois observés chez ces malades, sont encore l'expression de l’action stéatogène du poison, action exercée dans ce cas sur le centre nerveux spinal (1).
Les causes de l’intoxication sont thérapeutiques ou professionnelles. Les causes THÉRAPEUTIQUES consistent dans l'abus de la médication phosphorée sous loutes ses formes; cette origine de la dyscrasie est extrêmement rare; on n’en concevrait même pas la possibilité si l’on ne savait que l’imprégnation organique se fait dans ce cas avec une très-grande lenteur, subrepticement pour ainsi dire, de sorte qu'aucun symptôme bien notable ne vient donner l'éveil sur les phases initiales de l'intolérance.
Les causes PROFESSIONNELLES sont tous les travaux chimiques ou industriels dans lesquels l’ouvrier manipule des substances phosphorées, ou est exposé aux vapeurs du phosphore. La fabrication des allumettes chimiques, qui est la source ordinaire des intoxications, a perdu de ses dangers dans tous les établissements où l’on a substitué le phosphore amorphe découvert par Schrotter au phosphore ordinaire; en effet le phosphore rouge ou amorphe ne produit aucune émanation, et il est insoluble dans les sucs gastriques.
SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC
La NÉCROSE DES MAXILLAIRES n’est observée que dans lintoxication professionnelle ; elle est généralement considérée comme le résultat de laction directe des vapeurs de phosphore, et non point comme l'effet d’une maladie constitutionnelle. Cette manière de voir a pour elle l'absence de cet accident dans l’intoxication thérapeutique, et l'absence des autres phénomènes issus de la dyscrasie chez les individus affectés de cette nécrose. Toutefois cet argument est moins absolu que le premier, puisque des observations positives ont établi pour quelques cas la coïncidence de la stéatose généralisée avec la lésion des maxillaires. Mais je n'ai pas à m'ar-
(1) Jaccoun, Les Paraplégies et l'ataxie. Paris, T864.
rêter plus longtemps sur cette altération osseuse, dont l'étude ressortit à la pathologie chirurgicale.
L’intoxication chronique par le phosphore est caractérisée par un état général dont les traits principaux sont les suivants. Des TROUBLES DIGESTIFS sont les symptômes initiaux et prédominants; avec une anorexie absolue il y a une augmentation constante de la soif; la dyspepsie est habituelle, elle est constituée et par la difficulté de la digestion, et par des accès de vastralgie, dans l'intervalle desquels l'estomac reste le siége d’une ardeur pénible; les nausées sont fréquentes, 1l y a parfois des vomissements soit alimentaires, soit bilieux ; dans ce dernier cas, les matières vomies changent de nature au bout d’un certain temps; la bile y devient de moins en moins abondante, puis elle cesse de s’y montrer; cette modification est de mauvais augure, en ce qu’elle dénote l'insuffisance de la fonction du foie, et partant la stéatose de cet organe. Le malade souffre de coliques qui augmentent après les tentatives d'alimentation, il a souvent de la diarrhée avec ou sans ténesme.
Ces phénomènes gastro-intestinaux sont liés à une inflammation chronique avec épaississement et induration des parois de l'estomac, plus rarement de l'intestin; entravant à la fois l’alimentation et l'absorption, ils restreignent lPassimilation dans une limite incompatible avec le maintien de l'équilibre organique, et bientôt le désordre de la NUTRITION proprement dite se révèle par un amaigrissement croissant, par la perte des forces, par l’altération de la peau qui devient sèche, terreuse, blafarde, plus tard par la chute des cheveux, l’albuminurie (stéatose rénale) et l’'œdème des extrémités inférieures. Plus tôt ou plus tard surviennent des douleurs vagues dans la poitrine, et la dégénérescence du cœur et des poumons se traduit par une dyspnée habituelle, qui s’exaspère sous l’influence de la moindre cause, par des palpitations et par l’altération du pouls, qui devient petit, dépressible, inégal et intermittent. — L'appareil d'INNERVATION participe, cela va sans dire, à cette dégradation générale, et l'impuissance musculaire, l’apathie, l'indifférence, l’obtusion des facultés supérieures témoignent de son état de souffrance ; dans quelques cas, des déterminations plus localisées s’ajoutent à ces troubles d'ensemble, ce sont des fourmillements surtout dans les membres inférieurs, des douleurs dans les jointures (arthralgies), des parésies de siége variable, mais qui revêtent le plus ordinairement la forme paraplégique.
L'état de CACHEXIE confirmée est presque toujours accompagné d’une fièvre quotidienne vespérale (hectique), qui précipite la consomption du patient. — La marche de cette maladie est très-lente ; la mort est amenée par les progrès du marasme, ou par quelque complication pulmonaire.
Le diagnostie n’est possible que par l’anamnèse, car les phénomènes morbides que je viens d'exposer (la nécrose maxillaire réservée) ne présentent aucune nuance sémiologique qui puisse en déceler l'origine. —
1012 INTOXICATIONS. — DYSCRASIES TOXIQUES.
Le pronostie est subordonné à l'ancienneté de l’intoxication et à la persistance de la cause nocive.
En raison de l'emploi très-limité du phosphore en thérapeutique, en raison surtout des progrès de l'hygiène industrielle, cette intoxication est chaque année plus rare, et bientôt, on peut l’espérer, la description précédente ne sera plus qu’un vestige historique.
TRAITEMENT
La réserve thérapeutique, la stricte observance des règles de l’hygiène industrielle, la substitution du phosphore rouge au phosphore ordinaire, voilà les principes d’une prophylaxie qui, si elle est rigoureusement appliquée, peut être toute-puissante, Pour l'assainissement des ateliers, on peut utiliser l’essence de térébenthine, qui a la propriété de transformer l’oxyoène en ozone; or l’air ozonisé brüle immédiatement le phosphore, et 1l constitue ainsi un moyen préservatif rationnel de l’action délétère de ses vapeurs. Ces propositions, sur lesquelles l'accord n’est pas encore établi, ont été présentées et développées avec un remarquable talent au Congrès médical international de Bruxelles (1875) par mon savant ami, le professeur Crocq. |
Quant au traitement individuel, les indications et les moyens ne diffèrent pas de ceux que j'ai exposés en traitant de l’intoxication arsenicale.