CHAPITRE VIIL
GASTRALGIE., — GASTRO-ENTÉRALGIE.
GENÈSE ET ÉTIOLOGIE.
Une douleur paroxystique qui occupe la sphère gastro-intestinale du nerf vaque et du sympathique, et qui est indépendante de toute lésion appréciable des tuniques de l'estomac ou de l'intestin, constitue la névrose douloureuse de ces organes. La gastralgie est encore appelée cardialgie, gastrodynie et crampe d'estomac (1). Ce dernier nom, d’un emploi vulgaire,
(1) TRNKA DE KRrzowiITz, Historia cardialgiæ, etc. Vindob., 1785. — LENTIN, Beiträge zur ausübend. Arzneiwissens. Leipzig, 1789. — CLass, De cardialgiæ natura et medela. Halæ, 1790. — Dreissic, Handwürtlerb. der med. Klinik. Erfurth, 1807. — BRONNER, De neuralgia cœliaca. Tübingen, 1811. — VoGEL, De cardialgia. Lipsiæ, 1820. — SCHMIDT-
n’est pas constamment exact, puisqu'il n’exprime qu'un trouble de motilité; mais il l’est souvent, parce que l’hyperesthésie détermine fréquemment des contractions réflexes dans les couches musculaires.
Les causes fort nombreuses de la gastralgie peuvent être groupées selon la classification que j'ai proposée pour les névralgies en général (voyez t. D).
Les eauses intrinsèques, Consistant en des modifications matérielles des nerfs vagues et sympathiques, ne sont encore que des causes probables. Il est possible, il est vraisemblable même que les altérations de ces cordons nerveux et de leur névrilème provoquent et entretiennent certaines gastralgies rebelles, ainsi que cela est démontré pour le trijumeau et le sciatique par exemple; mais les observations rigoureuses font défaut, il n’y a là qu'un cadre d'attente. — IL est, en revanche, un autre ordre de causes intrinsèques qui revendique une bonne part des cas de
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gastro-entéralgie : ce sont les ingesta alimentaires ou médicamenteux ; certaines de ces substances produisent sur la muqueuse et sur ses expansions nerveuses une impression irritante dont la répétition finit par amener l’hyperesthésie névralgique. L'alimentation trop succulente, l'abus des épices, du café noir ou au lait, du thé, des liqueurs alcooliques, l'usage trop fréquent de la viande de pore, du homard, de la glace, sont des causes puissantes de gastralgie ; 1l en est de même de l'usage très-prolongé de certains médicaments, la magnésie, la térébenthine, le copahu, les drastiques, le sulfate de quinine.
Les eauses extrinsèques directes sont des altérations de voisinage, qui agissent sur les nerfs par compression ou irritation, et qui, en vertu de la loi des manifestations excentriques, provoquent des douleurs rapportées par le sensorium à la sphère terminale du nerf. Les TUMEURS qui, dans le crâne, au cou, dans le thorax, intéressent les cordons du vague ou du sympathique, celles qui, dans l'abdomen, agissent par compression directe sur le plexus solaire, peuvent produire, entre autres phénomènes, des névralgies gastro-intestinales dont l'apparition devance parfois les symptômes plus caractéristiques de la lésion. Les gastralgies de cet ordre sont peu communes, les moins rares sont celles qui sont produites par les lésions abdominales intéressant le plexus solaire (aorte, pancréas, Claessen).
Je raltache à la compression du plexus solaire et du sympathique abdominal une forme de gastralgie qui n’a pas encore élé signalée, et que j'ai observée et étudiée chez un malade durant plusieurs années consécutives.
Voici ce que j'ai vu. Un homme de trente ans, de constitution saine et robuste, souffrait depuis deux ans d'accès gastralgiques remarquables par la violence de la douleur, par un sentiment de défaillance générale, par la petitesse du pouls, et surtout par leur développement et leur terminaison également instantanés. Ces paroxysmes revenaient avec une fréquence fort inégale : tantôt le patient était délivré pour plusieurs jours, tantôt 1} en éprouvait deux ou trois dans l’espace d’une journée ; il n’y avait aucun rapport entre l'apparition ou la fréquence des douleurs et le mode de l’alimentation. Le seul fait que cet homme fort intelligent eût noté était celui-ci : quand il faisait de longues marches, il avait des accès beaucoup moins fréquents; de même, quand dans son cabinet il travaillait debout, il était beaucoup moins sujet à sa gastralgie que lorsqu'il écrivait assis durant quelque temps ; 1} avait remarqué aussi que parfois il avait réussi à faire cesser la douleur au moyen d’un effort prolongé Semblable à celui de la défécation. L’appétit du reste était conservé, les fonctions digestives étaient intactes, la nutrition n'avait point souffert. Depuis deux ans, toutes les médications avaient échoué, et mes premiers essais n'avaient pas été plus heureux, le mal était imperturbable.
Soumettant un jour le malade à un examen complet, je découvris qu'il était porteur d’une varicocèle gauche dont il ne s’était jamais plaint; et
pourtant le paquet veineux était énerme, il remplissait le scrotum distendu d’une tumeur lourde et dure qui se prolongeait dans le canal inguimal ; dans ce trajet, les veines, aussi loin qu'on pouvait les suivre, étaient variqueuses, et il était bien certain que le plexus pampiniforme, peut-être aussi le réseau périvertébral, participaient à cet état. Tandis que je procédais à cet examen, je sens la tumeur diminuer, puis fuir sous mes doigts; elle se réduit en totalité, le testicule dégagé vient s'appliquer sur l’anneau inguinal, et à l'instant même éclate l’accès ; je vois le patient courbé par la douleur, je vois sa figure s’altérer et pâlir, et je puis constater que la description deson mal n’était certes point exagérée. Je commence dès lors à concevoir le mécanisme de cette névralgie, et pour achever de m'éclairer, je mets à profit, après quelques minutes, un des renseignements donnés par le malade. Je le fais asseoir sur le bord d’une chaise, de manière que le scrotum tombe sans appui au devant du siége, et je l’engage à pousser violemment : le premier effort ne produit rien tant est grande la constriction de l'anneau; le second est efficace, le paquet variqueux apparaît, il tombe dans le scrotum, qui s’abaisse sous Le poids, et au moment même où la tumeur est reconslituée à l'extérieur, la douleur gastralgique cesse, tout malaise disparaît. Je n'avais plus de doute; mais, en présence d’un fait aussi nouveau, je ne voulus pas me borner à une épreuve; j'instruisis le malade à observer dorénavant le rapport de ses accès avec le volume de sa varicocèle, et dix à douze jours plus tard, il confirmait mon opinion en m'apprenant que chaque fois, sans exception aucune, le début du paroxysme avait été immédiatement précédé de la rentrée de la tumeur dans le ventre, et que la fin avait suivi non moins immédiatement sa réapparition dans le scrotum. Fixé dès lors sur la genèse des accidents, je conseillai au malade l'abandon du suspensoir, et diverses précautions ayant toutes pour but de prévenir la réduction de la varicocèle, et il a obtenu ainsi une délivrance qui équivaut pour lui à une guérison. Cette histoire, qui date de trois ans, est celle d'un de mes amis; je l'ai suivi depuis lors, et bien souvent j'ai eu la confirmation de mon jugement : parfois, en effet, malgré ses précautions, la tumeur tend à rentrer ; s’il s’en aperçoit à temps, il s'oppose à sa rentrée au moyen d'un effort énergique, et il n’a pas d'accès ; mais s’il est distrait par un travail, ou si la réduction est tout à fait brusque (ainsi qu'elle à lieu sous l'influence d’une vive émotion morale), le paroxysme survient avec la même violence qu'au début. Mais nous savons maintenant comment le dissiper : quelques efforts, aidés de l'application de linges trèschauds sur le serotum et la région inguinale, font sortir les varices, et tout est fini.
Voilà le fait; je laisse de côté l'enseignement évident qu'il contient au point de vue de la symptomatologie et du traitement de la varicocèle, et je me borne à en déduire la conséquence relative à la genèse de la gastralgie. il est clair que dans ce cas la rentrée de la varicocèle dans le réseau vei-
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neux abdominal augmente subitement la pression dans les veines internes, et comme la circulation est languissante dans ces vaisseaux, qui sont euxmêmes variqueux, cette augmentation de pression y détermine une turgescence persistante qui comprime à la manière d’une tumeur les ganglions et les nerfs prévertébraux. -— La netteté mathématique de cette observalion en compense l'unité; elle montre sous un nouvel aspect la symptomatologie de la varicocèle, etelle établit une nouvelle forme étiologique de névralgie gastrique, savoir la gastralgie par réduction des varices spermatiques.
Les eauses extrinsèques indirectes OU réflexes sont très-nombreuses : ce sont, par ordre de fréquence croissante, les MALADIES DU sYs- TÈME NERVEUX CENTRAL (notamment la myélite aiquë et la sclérose cérébrospinale dans toutes ses variétés); les MALADIES DES ORGANES INTESTINAUX, lésions du foie, du pancréas, de la rate, des reins, les vers intestinaux, et par-dessus tout les DÉSORDRES DE L'APPAREIL UTÉRO-OVARIEN.
Les causes constitutionnelles sont la CHLOROSE, l’'ANÉMIE (à quoi on peut rattacher la gastralgie produite par la fuberculose, par la lactation prolongée, les pertes séminales, les excès vénériens, la masturbation); les INTOXICATIONS (malaria, plomb, mercure) et la DYSCRASIE GOUTTEUSE. À l'égard des cardialgies de cet ordre, on peut se demander si Paltération du sang en est la condition pathogénique immédiate ; ou bien si elle produit d'abord une modification de la sécrétion gastrique, laquelle détermine, par impression directe, l'hyperesthésie morbide. Cette question ne comporte pas de réponse absolue ; mais la seconde interprétation a pour elle un fait positif, c’est l'acidité excessive de l'estomac dans la chlorose (Frerichs). — La gastralgie peut être enfin l’une des expressions locales d’une NÉVROSE GÉNÉRALISÉE telle que l’hystérie ou l’'hypochondrie.
Bien que ces chefs étiologiques comprennent la plupart des cas de gastro-entéralgie, ils ne les embrassent pas tous; cette névralgie est parfois indépendante de foute cause saisissable, et il faut se borner à admettre une hyperesthésie spontanée des nerfs, ou une altération des sécrétions gastrointestinales. La première de ces formules n’explique rien, la seconde est une hypothèse. À ce groupe de pathogénie obscure appartiennent les gastralgies que produisent la vie sédentaire, les travaux intellectuels excessifs, les soucis et les chagrins prolongés. La gastralgie est une maladie de la jeunesse et de l’âge adulte; elle est plus fréquente chez les femmes, el elle est puissamment favorisée par le séjour et les mœurs des grandes villes.