‹ Traité de pathologie interne. v. 2Chapitre 1 sur 176 · PAR M. LE PROFESSEUR BEHIER · texte numérisé non relu

PAR M. LE PROFESSEUR BEHIER

Messieurs,

Dans la dernière année pendant laquelle nous avions encore H. Grisolle parmi nous, à la Faculté, j'étais assis à ses côtés lors d'une séance du concours de l'agrégation, concours dont nous étions juges l'un et l'autre. Notre ami avait l'air soucieux et fatigué, et en m'asseyant près de lui, comme je m'informais de sa santé : c Je vais mal, me dit-il, j'ai fait mon testament aujourd'hui, et je vous ai légué le soin de parler de moi à la Faculté, quand je ne serai plus. > L'impression que me causèrent ces paroles fut tout d'abord douloureuse, et je me récriai fort, puis, comme rien ne trahissait apparemment chez mon collègue affectionné un état de santé capable de faire naître de si tristes pensées, je plaisantai H. Grisolle sur sa fâcheuse précaution, et je ne vis là qu'une boutade chagrine, une défaillance d'un moment. Hélas! messieurs, il n'en était rien! le matin même H. Grisolle, à son réveil, avait constaté une première atteinte sérieuse du mal qui Ta enlevé plus tard à notre affection, et quand le moment fatal est survenu, après que nous avons rendu les derniers devoirs à notre pauvre ami, son notaire m'a transmis le legs pieux que H. Grisolle m'avait réellement fait, et qui consistait en une prière de parler, à ses collègues et aux élèves, de ses travaux, de sa personne, de son caractère.

En effet, en ce temps-là, messieurs, subsistait encore cet usage qui amenait l'un de nous à rendre hommage, devant la Faculté et devant le public médical, à tel ou tel de nos collègues enlevé par la mort aux travaux de notre compagnie. Depuis plusieurs années ce juste tribut de regrets n'est plus payé à personne. Des scènes pénibles ont paru rendre impossibles les séances publiques de rentrée de notre Faculté. Je suis, je le dirai franchement, je suis de ceux qui regrettent ces réunions. J'ai été vivement impressionné par elles lorsque j'étais étudiant. Loin de trouver alors que ce fussent là des cérémonies démodées, comme on l'a dit, loin de voir là des exhibitions en désaccord avec nos habitudes sociales actuelles, il me semblait que dans ces jours un peu exceptionnels le lien qui me rattachait à mes maîtres devenait plus fort, plus serré, plus intime; que ma confiance en eux, que ma considération pour leur caractère deveoaient plus franches, plus cordiales. Et, je dois le dire, depuis, alors que l'âge est venu, alors que Je développement de ma carrière

VllI ÉLOGE DU PROFESSEUR GRISOLLE.

et révolution de ma vie m'ont amené non plus comme élève en face de la Faculté réunie, mais comme professeur en face des élèves groupés dans Tamphithéàtre, j'ai senti mes convictions plus affermies. Le point de vue n'élait plus le même assurément, mais il me semblait qu'en ces circonstances mon devoir m'apparaissait plus clair et plus nettement tracé.

Dans l'étude qu'on faisait devant moi de la vie et des travaux d'un de nos collègues qui n'était plus, je trouvais des enseignements utiles, des exemples bons à suivre, et j'emportais de là des sujets de méditation profonde qui tournaient au meilleur emploi de mes forces, à la meilleure direction de mes travaux. Et de même à ce contact d'un auditoire jeune et mobile dans ses impressions, à cette appréciation qui nous devenait commune des mérites de celui dont on retraçait la vie et les labeurs, je sentais les sentiments de bienveillance envers cet auditoire sympathique s'affermir et grandir dans mon cœur. Mais par malheur tout cela n'est plus. Ces circonstances reviendrontelles? Je l'espère! car elles sont, selon moi, utiles pour tous et doivent profiter à nos rapports réciproques. C'est parce qu'en ce moment je n'ai plus l'occasion d'accomplir ailleurs le soin que mon ami m'a laissé de vous parler de lui, que j'ai résolu de remplir la mission pieuse dont il a bien voulu m'honorer dans la seule tribune qui me soit en ce moment ouverte.

Car aussi bien aucune ne serait plus digne. Si le lieu est moins solennel, il est, en quelque sorte, mieux approprié, car je vais vous parler de M. Grisolle dans l'endroit même qui a été le témoin de ses derniers efforts. Cet amphithéâtre était le sien, la place que j'occupe était la sienne, et c'est en quittant ce fauteuil, à la fin même d'une de ces leçons cliniques dans lesquelles il excellait, qu'il a été frappé du coup terrible qui l'a enlevé à la science et à l'enseignement. Son dernier effort a été pour ses élèves, sa dernière parole a été prononcée pour leur instruction.

H. Grisolle était né à Fréjus (Var) le 10 février 1841, sur les bords de cette mer bleue dont le souvenir lui était si doux, comme il l'est à tous ceux que ce magnifique spectacle a charmés et ravis. Il passa dans sa ville natale ses dixhuit premières années et y fît ses études classiques. Ses parents, qui vivaient de revenus honnêtes, le gardèrent près d'eux, et, si j'en crois ce que les conversations de mon ami m'ont appris, ils voulaient surtout, en agissant ainsi, veiller au développement moral de leur fils, précaution pleine de sagesse et, qui montre bien quelle était pour leur enfant leur sérieuse sollicitude. Ces premières années avaient laissé chez H. Grisolle une profonde impression. Maintes fois je l'ai entendu parler de la tendresse un peu sévère de son père et de la discipline respectueuse à laquelle il avait été soumis; et c'était avec une affection pleine de gratitude pour ses parents qu'il rappelait ces premières années.

A dix-huit ans, son père l'envoya à Paris pour faire ses études médicales. Il était encore bien jeune assurément pour affronter la grande ville et ses dangers, mais il parait que son père avait dès lors confîance dans ce qu'il avait semé et dans la qualité ferme et sûre du terrain qu'il avait préparé. D'ailleurs il ne laissait pas son fils entièrement isolé à Paris. Il l'avait recommandé à M. Raynouard, l'auteur des Tempuers, et il semble même que c'est dans cette société que M. Grisolle avait puisé en partie ces habitudes d'esprit conservatrices et libérales qui ont fait le fond de son caractère, ont marqué la nature particulière de son esprit et décidé pour une part du rôle qu'il a été appelé à remplir parmi nous.

Peu de temps après le début de ses études, M. Grisolle était reçu interne provisoire, puis interne, et à la fin de l'internat il obtenait le premier prix de

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