ÉLOGE DU PROFESSEUR GRISOLLE. IX
l*école pratique et donnait son premier travail important. C'était sa thèse de doctorat. EUe portait déjà l'empreinte du talent futur de notre collègue et montrait, dès le commencement de sa carrière, comment il comprenait le rôle scientifique du médecin. Car il avait choisi pour épigraphe cette phrase bien connue de J. J. Rousseau : c Je sais que la vérité est dans les choses et non dans mon esprit qui les juge, et que, moins je mets du mien dans les jugements que j'en porte, plus je suis sûr d'approcher de la vérité. »
H. Grisolle n'a jamais oublié cette phrase, elle a été pour lui une règle constante de conduite. Elle convenait d'ailleurs parfaitement à sa nature, comme je chercherai tout à l'heure à le montrer.
La thèse sur la Couque de plomb, datée de 1835, aurait dû plus justement être intitulée thèse sur l'empoisonnement saturnin. Cinquante-huit observations ont servi de base à ce travail remarquable. Elles étaient presque toutes relevées chez des cérusiers, et M. Grisolle ne se borna pas à recueillir les renseignements auprès des malades, il visita les ateliers, étudia les conditions hy« giéniques dans lesquelles ceux qui les fréquentent étaient placés, et constata, entre autres faits curieux, que les animaux domestiques, les chiens et les chats, qui partagent la vie des ouvriers, subissent la même influence toxique et meurent d'empoisonnement saturnin. C'est surtout depuis la thèse de H. Grisolle que nous connaissons mieux les symptômes encéphaliques de l'empoisonnement par le plomb. Il nous a parfaitement décrit les formes variées de ces accidents; il a discuté avec soin la valeur des altérations macroscopiques que présentent les centres nerveux chez les sujets qui sont morts de cette aflection, et il a signalé cette sorte de turgescence de l'encéphale, qui est comme à l'étroit dans la bolle crânienne. Hais ce qui est plus spécialement digne de remarque dans le travail de M. Grisolle, c'est le tableau, qui n'avait pas été bien présenté jusqu'à lui, des modifications que, assez longtemps avant le développement des symptômes de l'empoisonnement véritable, l'économie subit chez les individus soumis à l'influence permanente des préparations saturnines.
Il a tracé d'une main ferme et précise les caractères de cette action lente et graduelle des préparations plombiques : c La nutrition s'altère >, dit-il; c les ouvriers pâlissent, maigrissent; leurs chairs deviennent flasques; leur » peau, celle de la face surtout, prend une teinte d'un jaune pâle tout à fait » caractéristique, qui n'a aucun rapport ni avec la couleur jaune de l'ictère, ni » avec celle de la chlorose. » Bien des emprunts dissimulés ont été faits depuis à ce travail de H. Grisolle. Mais, voyez la bizarrerie des choses de la vie! il se trouve que c'est à un de ses élèves, à son ami, entré depuis dans sa famille, à un homme qui a l'estime de tous, auquel je porte une aflection véritable, à M. Ollivier, que nous devons des recherches plus nouvelles, qui ont complété pour ainsi dire l'œuvre de son maître : je veux parler des altérations rénales constatées dans l'empoisonnement saturnin.
Une fois docteur, M. Grisolle brigua et obtint la place de chef de clinique de H. Chomel. Il voulait continuer ses études et se préparer au concours du bureau central. Les deux années passées auprès de M. Chomel ont eu certainement une profonde influence sur le mouvement d'esprit de son chef de clinique. On peut dire que si l'élève avait, par une sorte d'affinité élective, recherché une place auprès de ce maître, H. Grisolle a reçu de lui des directions, des préceptes et des exemples qui ont développé et complété le côté déjà très-accusé de son esprit et de ses tendances intellectuelles spéciales. C'est chose grave, messieurs, que le choix de nos premiers maîtres, c'est là une circonstance qui décide parfois de la direction de toute la vie. Je constate encore souvent, pour