XVI CLOGE DU PROFESSEUR GRISOLLE
trouve, en effet, son opinion à ce sujet très-bien formulée dans l'avertissement placé en tète de la neuvième édition de son Tràtté de pathologie :
c Lorsqu'on ne se complaît point, comme quelques-uns le font, dans une philosophie nuageuse ou dans un culte idolâtre du passé, on trouve que la science progresse sans cesse, et que la vigoureuse impulsion que lui imprimé* rent nos aines dans la carrière, dès le commencement de ce siècle, se continue toujours. Le devoir de celui qui écrit un livre comme le mien est de travailler sans cesse, d'examiner toutes les idées nouvelles pour les contrôler par l'observation, pour les juger sans parti pris et avec une complète indépendance. Je crois n'avoir jamais failli à cette obligation. » Comme ces paroles sont dignest calme et tranquille expression d'une conscience pure, elles montrent bien le c6té simple et droit du caractère de notre ami.
Une chose, en effet, lui était particulièrement antipathique, c'était le bruit et le fracas que font certaines personnes autour de soi-même. La recherche, raflîéterie lui déplaisaient aussi tout spécialement, et il regardait avec une certaine pitié moqueuse ceux qui s'attachaient, dans l'étude des questions diverses, aux petits côtés qu'elles présentent, et qui, occupés de menus détails sans valeur et sans portée, présentent ces découvertes prétendues comme des inventions de premier ordre, toutes grosses d'avenir et de conséquences élevées. Il avait, à ce sujet, un mot un peu trivial pour désigner ceux qui, d'après son dire, fUmnaient ainsi la science. Comme j'ai eu occasion de le dire ailleurs de lui, il tenait à être et se souciait fort peu de paraître. Quand son action personnelle amenait tel on tel résultat, il se contentait de se réjouir in petto de son succès et n'en parlait jamais. Il ne réclamait même pas, si quelque mouche du coche s'attribuait, devant lui, le résultat obtenu. Je me rappelle même un jour où semblable scène me fut offerte. Jamais vous ne pourrez vous figurer ce qu'avait en cette occasion de fin, de comique et de narquois le sourire ébauché sur les lèvres de M. Grisolle et le léger clignement d'yeux avec lequel il avait l'air de me signaler la bourdonnante individualité qui s'attribuait un résultat que l'influence seule de M. Grisolle avait amené.
Cette sorte de besoin d'obscurité, cette haine de l'éclat et du bruit, aidaient M. Grisolle à paraître froid et sauvage. Plusieurs l'ont trouvé tel et ont énoncé sur lui cette opinion. Ce sont ceux-là qui, amis du genre humain^ comme dit Molière, ont les liaisons faciles, mais réellement peu profondes. Toujours ou- ▼ertf àUMit an chacun, mais l'oubliant après quatre pas, ils prétendent trouver paitoot et ehez tous cette même apparence de bon accueil stérile et mensonger. Kon, assorément, H . Grisolle n'avait rien de banal dans ses rapports d'hommeà bomaie. Il n'était pas
De toof ces grands (aiseim de protestations, Cee «Migeanlf donneurs d'embrassades frivoles.
D traitait avec les hommes comme je vous ai montré qu'il faisait avec les idées. Il pensait encore comme Alceste,
<K<vutde se lier il Cuit se bien eonnatlre.
De là sa réserve et sa froideur apparente. Hais quand on avait plus de patience, qoand, jeones on vieox, grands ou petits, on ne pressait pas les choses, quand on se prêtait à sabir son contrôle et son observation, lorsqu'il vous admettait dans son amitié, quelle nature on découvrait! quel cœur on voyait à nu!
M« Grisolle était froid et même par moment trop rude, disaient certains individ». Sh Ues, Ions ce«i qoi Toit réellement connu, et plnsieurs m'entourent
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ici, sont unanimes pour s'inscrire absolument en faux contre cette manière d'apprécier notre ami. Dernièrement encore, alors que, causant de lui, nous échangions nos souvenirs affligés, ils me répétaient ce que je savais, ce que je dis ici hautement : qu'il n'est pas d'ami plus fidèle, plus sûr, plus dévoué que ne Ta été H. Grisolle; qu'il avait même, avec ceux qu'il aimait, des finesses d'af^ fection, des délicatesses de cœur, que le gros public des indifférents ne pouvait prévoir et qui touchaient vivement ceux qui en étaient l'objet. Hais il ne fallait pas s'en apercevoir en sa présence, il ne fallait pas l'en remercier, car alors il était très-mécontent et se défendait fort, de crainte d'avoir l'air de chercher quel* que effet et quelque éclat.
Non, non, messieurs, quiconque laisse après soi les regrets que nous éprouvons tous à la pensée de sa perte, n'a pas été un ami tiède et incHfférent. Et, quant à moi, je me tiendrais pour bien heureux si je pouvais espérer qu'on sentira pour moi, quand je ne serai plus, ce que la perte de H. Grisolle nous inspire.
Dans l'exercice de son art, il avait un cœur excellent el sympathique aux douleurs d'autrui, mais il ne fallait pas qu'on le remarquât. Je me souviens qu'un jour, peu de temps avant qu'il ne tombât malade, nous fûmes appelés tous deux en consultation auprès d'une même personne. Il s'agissait d'un jeune homme frappé de phthisie pulmonaire. La mère, dont cet enfant était l'espoir et la vie, nous aborde à la fin de notre examen pour savoir notre sentiment; une anxiété cruelle était peinte sur sa figure. H. Grisolle me chargea du soin d'écrire le traitement convenu, et commença à parler à cette pauvre mère. Il le fit avec une douceur, un soin, une habileté de cœur singulière, et lorsqu'il se retourna vers moi ses yeux étaient humides, bien qu'il eût retenu les larmes qui les remplissaient. Quand nous sortîmes et que, lui parlant de cette douleur si poignante de la pauvre mère, j'en vins à signaler son émotion, il me reçut fort mal. Brave cœur qui, dans cette mère éplorée, avait vu l'image du désespoir qui l'aurait envahi lui-même si l'un de ses enfants chéris avait été frappé dn mal incurable qu'il venait de constater ; mais esprit singulièrement ombrageux qui avait peur de laisser surprendre chez soi les sentiments les plus naturels et les plus honnêtes, et qui en repoussait l'expression comme une exagération coupable.
Allez demander à la soeur qui est chargée de la salle Sainte-Jeanne si M. Grisolle avait un cœur sec et froid! Aujourd'hui que nous l'avons perdu, elle osera, l'excellente et digne hospitalière, qui d'ailleurs par son intelligente et pure charité mérite assurément nos plus sympathiques respects, elle osera vous dire ce qu'elle eût craint de révéler du vivant de notre ami, et alors vous npprendrez le nombre des soins empressés de H. Grisolle pour pallier la douleur et adoucir les derniers moments des pauvres malheureux commençaux de son service. Hais ces dons pieux, ces attentions souvent délicates étaient des secrets entre la religieuse et H. Grisolle, qui dissimulait avec le plus grand soin ses charitables préoccupations.
Je pourrais vous dire encore bien des traits du même genre; ceux-ci suffisent pour vous montrer combien le caractère de mon ami a été méconnu par certains. Si j'ai insisté sur ce point, ce n'est pas que je me soucie pour sa mémoire, plus qu'il ne se souciait pendant sa vie, des opinions formulées sur lui par ceux qui le jugent sans l'avoir connu réellement, par ceux qui se sont arrêtés à l'enveloppe, sans chercher à voir ce qu'elle couvrait. Non! je parle de cet ami précieux tel que je l'ai connu. Je dis ce que j'en sais, uniquement pour le charme de le dire à ceux qui sauront comprendre tout ce qu'il y a de don
kMfhir joui d'wn ^y#r';r a.^w.i'jfrax ^l ^^f- .>. C*r*t p^^ir n>:'i tomui^ le pUlâr d'avoir lu troijir^f ufi ii.k:',ku\ d^'-rj* ♦AT j-'j-v. 'î'-jù *<îit ÎLComparaLbie. là on d'autre >, rront trouvé qu'un /;4iJîio<j ça ri* lil-r'jr* Et p<3l?, ce que je sais sur M' Ori>ol!e» <;h hien! je le di>, p^r r«;/:/^rjr^î*sA»ee dfr oi:ut et sans aatre souci que ':elij| Ou plai^^Jr de confe^'^r U lèrîUr pMir la vérité nîroie, et au nom d'une »ff<rrtion gui fut t/^ujoun d^^intéreisée et qai certes aujourd'hui ne peut «lonner lieu au moindre v>upH:on de personnalité.
Nouft qui vivons aprê-: lui et qui a^ons la ruasion de continuer Texamen critique et le.H études sévêrets qu'il avait commencés, nous devons à sa mémoire de ne jamais oublier quel calme, quelle ^^^e^se il a mis dans ses travaux. IMuK jeune que lui de quelque^ années, j'assiste à une évolution plus complète de certaines parties de la science. Là, comme lui, je servirai de mon mieux les uïIM'Xh sacn'*» qui me sont confiés, j'irai dans la voie nouvelle aussi loin que je pourrai aller, mais sans jamais oublier celui que f ai remplacé et dont nombre de fois le souvenir se présente à moi quand je viens m'asseoir à cette place qu'il a si dignement occupée.
Voilà vv qu'était l'homme si vite enlevé à la science. Une pensée cependant peut noti pas amoindrir, mais tempérer nos regrets.
(i'est l'idée de la douleur qui eût envahi son âme s'il avait assisté, comme nous l'avons fait, aux désastres de nos dernières années. L'épreuve eût été cruelle pour lui; nous le savons par ce que nous avons souffert. Ces douleurs, il ne les a |)as subies.
Puissions-nous, nous à qui ce lamentable spectacle n'a pas été épargné, vivre assez longtemps pourvoir la réparation; car, quoi qu'on dise, quelque lem|)s qui sï'coulc, la blessure reste toujours là, qui saigne et fait cruellement soulTrir. Hais, soyez-en sûrs, c'est par le travail incessant et de tous les jours, poursuivi dans toutes les conditions sociales et chacun dans sa sphère, que nous devons préparer notre pays à cette œuvre sacrée, en accroissant toutes ses forces partout et toujours. Point de hâte! point d'impatience! point d'illusions! Du calme, du labeur persévérant, de la prévoyance attentive et scrupuleuse. Voilà les gages du succès futur.