OCTAVE DOIN, ÉDITEUR
8, PLACE DID l'oDÉON, 8
INTRODUCTION
Ce livre est un traité de pathologie mentale : il vise à présenter, sous la forme didactique et forcément un peu concise qui convient à un traité, les notions principales relatives aux troubles, aux affections, aux maladies de ce que naguère encore on appelait V Esprit.
L'esprit n'est pas une entité ; si la psychologie l'a longtemps tenu pour tel, c'est en vertu d'une illusion qui nous porte à attribuer à certains phénomènes de conscience une indépendance que ne justilie pas leur physiologie ; aujourd'hui il ne peut plus être envisagé que comme une expression synthétique qui désigne l'ensemble des fonctions ressortissant à l'écorce du cerveau. Il est presque oiseux de rappeler qu'on ne saurait pas plus concevoir scientifiquement une perception, une volonté, une mémoire indépendantes du fonctionnement de cette écorce, qu'une sécrétion biliaire indépendante du foie, une circulation indépendante du cœur et des vaisseaux. La jjathologie mentale est donc étroitement subordonnée à la pathologie du cortex ; elle suppose nécessairement une modification organique, innée ou acquise, transitoire ou durable, de l'un ou de plusieurs des éléments constitutifs des couches du manteau. Qu'il s'agisse d'un trouble circulatoire, d'une altération des plasmas qui baignent les éléments anatomiques, d'un vice dans l'assimilation ou la désassimilation, d'une lésion ou d'un défaut de développement des neurones corticaux, on ne saurait concevoir un trouble mental qui ne relèverait pas d'un changement matériel, connu ou inconnu, dans les conditions qui régissent la nutrition et le fonctionnement de ces neurones.
Mais la pathologie mentale ne comprend pas toute la pathologie du cortex. A la vérité si l'on se place au point de vue de la psychologie pure, il n'est pas de trouble fonctionnel cortical qui ne puisse être tenu,
INTRODUCTION
clans une certaine mesure, pour le trouble d'une des fonctions de « de l'esprit ». Sentir une impression, commander un mouvement, entendre le sens d'un mot, désigner un objet à l'aide du langage articulé ou de l'écriture, ce sont bien là des opérations psychiques : par suite une anestliésie ou une paralysie corticales, une aphasie sensorielle ou motrice réalisent sans conteste des troubles psychiques. Toutefois l'usage a prévalu de limiter le domaine de la pathologie mentale à l'étude des désordres qui intéressent plus spécialement celles des fonctions corticales qu'on réunit, à tort ou à raison, sous le nom de fonctions intellectuelles : ainsi lui sont dévolus les troubles de l'association des idées, ceux de la mémoire, de la volonté, auxquels s'ajoutent par surcroît ceux de la perception, des émotions et des sentiments. Cette limitation plus arbitraire que naturelle a dépendu de raisons diverses, dont une principale : la pathologie cérébrale était encore à son aurore quand déjà, au commencement de ce siècle, les nécessités de la thérapeutique et surtout de la protection sociale ont fait isoler dans des asiles spéciaux les malades affectés de ces formes chroniques ou au moins durables de délire qui ont été englobées sous la dénomination vague de folie ou d'aliénation mentale. Une fois la scission faite, les exigences administratives aidant, elle s'est maintenue : pendant ce temps, d'un autre côté, l'anatomie du cerveau sortait des limbes, la pathologie en devenait moins obscure, et les recherches sur les lésions, les syniptômes et la pathogénie du ramollissement, sur les altérations des vaisseaux dans Thémorragie du cerveau, sur les localisations cérébrales, sur l'aphasie et ses formes multiples jetaient sur elle un lumineux éclat.
Ce serait exagérer de dire que tous ces travaux soient restés pour les aliénistes lettre morte, comme ce serait calomnier les neurologistes de supposer qu'ils soient demeurés indifférents et étrangers aux progrès que la pathologie faisait faire à l'étude de la paralysie générale, des délires émotifs, des délires systématisés. Toujours est-il que le contact souhaitable entre les uns et les autres n'est pas, au moins en France, aussi intime qu'il devrait l'être. Aussi bien les conditions d'étude, résultant de l'organisation qui sépare en des champs d'observation distincts les « nerveux » et « les mentaux », ne sont guère faites pour l'accuser.
Forcément les livres se ressentent de cette séparation commandée par des nécessités autres que celles d'une classification naturelle. Ceux qui sont consacrés à l'étude des troubles de « l'esprit » s'appellent chez
INTRODUCTION m
nous et en Angleterre traités de la Folie, ou de V Aliénation mentale, ou des Maladies mentales, en Allemagne traités de Psychiatrie. Ces titres, les premiers surtout, indiquent la préoccupation qu'en général ont eu les auteurs, de circonscrire leurs descriptions aux affections qui s'observent dans les asiles : ces affections sont les plus importantes sans doute mais ne sont pas les seules dont la pathologie mentale ait à s'occuper. Tous les délires font partie de son domaine, aussi bien le délire passager que peut déterminer un accès de fièvre, ou le délire transitoire qui accompagne l'érysipèle, que le délire prolongé ou durable du vésanique; il en est de même des troubles de l'émotivité ou de la volonté, qu'il s'agisse des doutes et des phobies de certains neurasthéniques ou de l'aboulie des hystériques. Un livre qui vise, et c'est le cas de celui-ci, à faire leur place, petite ou grande, à tous les troubles mentaux, quelles que soient leur cause, leur gravité et leur durée, ne peut plus être un traité de l'Aliénation mentale ou de la Folie, ni même un traité des Maladies mentales ; son titre doit être plus compréhensif ; ainsi s'explique celui que porte cet ouvrage.
Il y a lieu de se demander si la pathologie mentale qui n'est pas, nous venons de le montrer, toute la pathologie du cortex, ne serait pas la pathologie à'une région spéciale du cortex : en d'autres termes si les fonctions dont elle étudie les troubles ne seraient pas dévolues à un territoire particulier de l'écorce, distinct de ceux qui sont préposés aux fonctions sensitives, motrices ou du langage. On a longtemps admis que la région antérieure du cerveau serait plus particulièrement l'organe de la pensée, ce qui conduisait naturellement à supposer que les affections mentales relèvent spécialement des troubles ou des lésions de cette région. Meynert, en s'appuyant sur les données fournies par l'anatomie comparée et l'anthropologie, avait admis et défendu cette opinion qu'on ne saurait plus accepter sans de sérieuses restrictions. Flechsigaémis des idées différentes, mais qui tendent comme celles de Meynert, à assigner aux fonctions (( intellectuelles » des territoires spéciaux dans l'écorce. On sait que ses recherches ont eu pour point de départ ce fait, que, chez le fœtus, les fibres nerveuses appartenant aux mêmes faisceaux se recouvrent de myéline au même moment, tandis que les fibres appartenant à d'autres systèmes se myélinisent à d'autres époques. En suivant ainsi la myélinisation des fibres, il a été conduit à admettre qu'il y a dans l'écorce deux ordres de centres très distincts par leurs fonctions, les centres sensoriels ou sensitivo-moteurs, qui sont en relation
INTRODUCTION
directe avec la périphérie par des fibres de projection, et les centres d'associatioîi qui n'auraient pas de relations périphériques, pas de fibres de projection et seulement des fibres d'association, les mettant en communication avec les centres sensoriels. Ces centres d'association qui seraient les centres intellectuels et les vrais organes de la pensée, seraient au nombre de quatre, compris entre les centres ou groupes de centres sensoriels : le centre frontal, le centre pariétal, le centre temporal, le centre insulaire. Les idées de Flechsig, qui se sont d'ailleurs quelque peu riiodifiées avec le temps, rencontrent actuellement plus de contradicteurs que de partisans : Hitzig notamment, Von Monakow, Déjerine les repoussent. Une semble pas qu'on soit aussi près que d'aucuns auraient pu le penser de localiser l'intelligence ; on est même en droit de se demander si elle est bien localisable. Elle est en effet constituée par un ensemble de fonctions très complexe : la perception, la mémoire, l'association des idées et des images souvenirs, la volonté même dans une certaine mesure, relèvent de cette « faculté » ; et on a peine à penser que ces opérations cérébrales, dont quelques-unes sont étroitement connexes aux sensations, s'exécutent dans des territoires tout à fait distincts de ceux qui sont préposés à ces dernières. Il est vraisemblable que la plus grande partie de l'écorce et peut-être toute l'écorce concourt, dans une certaine mesure, à l'exercice de l'intelligence : au moins actuellement on n'est pas en droit de dire qu'il n'en est pas ainsi. Ce qu'on peut du moins affirmer, car la pathologie suffit à le démontrer, c'est que l'intégrité du cortex est la condition de l'intégrité de l'intelligence, et réciproquement que les troubles de l'jntelligence ou troubles mentaux supposent une perturbation de l'une ou plusieurs des conditions qui régissent le fonctionnement normal de l'écorce. Cette vérité qui paraît aujourd'hui presque banale, ne s'est pas imposée sans difficultés ni sans luttes ; mais elle constitue à l'heure actuelle le postulatum d'où procèdent toutes les recherches qui tendent à élucider la pathogénie des troubles mentaux,
La découverte des lésions de la paralysie générale a contribué à lui donner une assise solide, et les perfectionnements de la technique histologique, en nous révélant les altérations cellulaires qui paraissent conditionner certains délires d'origine infectieuse ou toxique, ont encore consolidé cette assise. Enfin la relation, mise en évidence de tant de façons par la clinique, des troubles mentaux et des toxémies de diverses origines, a constitué un nouveau point d'appui à la doctrine, la seule
INTRODUCTION v
scientifique, qui subordonne les désordres de Fintelligence aux lésions matérielles ou aux troubles de nutrition des cellules de l'écoi'ce.
On conçoit dès lors que la préoccupation dominante, en pathologie mentale, doive être de déterminer la nature des injures subies par ces cellules, injures dont dépendent les diverses affections psychiques.
De symptomatique ou syndromique qu'elle était au commencement du siècle avec Pinel et Esquirol, la psychiatrie a dû tendre, après avoir constitué des espèces morbides plus ou moins légitimes, basées sur le groupement et l'évolution des symptômes ou des syndromes, à expliquer les troubles qui sont de son domaine, par des lésions morphologiques ou histologiques ; et bien qu'elle n'y soit parvenue que très incomplètement, et que beaucoup des troubles qu'elle étudie ne semblent conditionnés par aucune altération appréciable à nos moyens actuels d'investigation, ses visées sont vite allées plus loin ; elle a voulu devenir pathogénique : elle a cherché l'explication des lésions quand il y a des lésions, des troubles quand les symptômes ne sont pas rattachables à une altération, et ainsi a été mis en relief le rôle qui revient à l'hérédité, aux infections, aux intoxications dans la genèse des diverses affections mentales. Ces préoccupations étiologiques et pathogéniques, reflet de celles qui, à notre époque, dominent la pathologie tout entière, devaient trouver place dans cet ouvrage, dans la limite du moins où, en leur donnant satisfaction, on ne sacinfîe pas au dangereux mirage • des hypothèses les plus modestes mais plus solides réalités de la clinique. Tel a été l'objectif qui nous a guidé dans le classement des matières qui ressortissent au vaste domaine que nous avions à parcourir.
Un traité quel qu'il soit suppose en effet la mise en ordre, disons le mot, la classification des affections qui y sont étudiées. Moins que tout autre un traité de pathologie mentale ne saurait se soustraire à cette exigence, qui s'est imposée dès l'abord et de tout temps, aux préoccupations des auteurs. Les classifications des « maladies mentales » qu'on a tour à tour proposées, sont innombrables et toutes sont défectueuses à certains égards. C'est qu'en effet une bonne classification suppose la connaissance complète des affections qu'il s'agit de grouper, tant au point de vue de leurs causes, de leurs lésions et de leurs physiologie pathologique que de leurs symptômes : une science imparfaite n'est susceptible que de classifications imparfaites et c'est le cas de la pathologie mentale ; les éléments qui la constituent n'ont pas tous la
INTRODUCTION
môme importance ni la même signification : certains d'entre eux comme la manie, la confusion mentale sont de simples syndromes à étiologie variable, pouvant par conséquent faire partie de la symptomatologie de maladies mentales diverses ; aussi n'est-il pas légitime de les faire figurer dans une classification au même rang et sur le môme plan que les affections qui constituent des individualités nosologiques parfaitement définies, commela folie intermittente par exemple, ou la paralysie générale progressive.
L'insuffisance de nos connaissances et les difficultés qui en résultent pour classer les matières constitutives de la pathologie « de l'esprit », ont conduit les auteurs à adopter des groupements dont les défectuosités tiennent à des causes diverses. Les uns (Pinel, Esquirol, Guislain et dans une certaine mesure, Griesinger, Baillarger, Marcé) ont borné leurs regards à la physionomie extérieure des syndromes et ont groupé plus ou moins artificiellement ces derniers, sans se préoccuper suffisamment des causes et de l'évolution des divers troubles : leurs classifications sont trop exclusivement symptomatiques ou plutôt syndromiques. D'autres, et ce sont surtout les auteurs plus modernes (Morel, Magnan), se sont au contraire efforcés de tenir compte dans la constitution des types et des groupes nosologiques qu'ils ont admis, de l'étiologie et de la marche des affections mentales, mais ils ont dû, dans ce but, faire ' appel à des vues par trop personnelles sur les causes ou l'évolution de certaines de ces affections ; il en est résulté que les groupements qu'ils ont proposés ont apparu comme par trop systématiques et n'ont pas été généralement admis. Une classification, môme défectueuse, peut avoir son utilité en devançant en quelque sorte le mouvement de la science, comme celle de Morel, ou en provoquant des controverses fécondes qui aident à mettre les choses au point ; ç'a été le mérite de celle de Magnan. Il en est d'autres où l'hypothèse tient une place trop exclusive pour que les spéculations dont elles sont l'expression, aient une utilité réelle : telles ont été les classifications dites psychologiques (Hammond) ou anatomiques (Luys). Elles méritent à peine qu'on les signale, malgré les noms des auteurs sous lesquels elles s'abritent.
Il serait parfaitement superflu de rappeler ici toutes ces tentatives et d'en discuter la valeur.
L'imperfection des classifications n'est d'ailleurs pas spéciale à la pathologie mentale : il suffit d'ouvrir un traité de pathologie interne quel qu'il soit, ancien, moderne ou contemporain, pour constater com-
INTRODUCTION vu
bien de tout temps et encore aujourd'hui le groupenment des matières y a été et y est hétérogène. Dans les ouvrages qui ne remontent à guère plus de trente ans, ne voit-on pas figurer côte à côte près de la classe oii sont rangées les fièvres, c'est-à-dire des maladies ayant une individualité bien définie, celles où figurent de simples syndromes comme l'anasarque, l'ascite, la leucorrhée? et dans les plus récents ne trouve-t-on pas, mis presque sur le môme plan, des chapitres consacrés par exemple à la fièvre typhoïde maladie générale, à l'entérite lésion locale, à la gastralgie qui n'est qu'un symptôme ? Il ne faut donc pas être surpris qu'on n'ait pu éviter en pathologie mentale les illogismes qui s'imposent encore comme une nécessité à l'ensemble de la pathologie.
Les classifications se modifient et se perfectionnent à mesure que la science progresse : si celles qui sont adoptées dans les traités récents de psychiatrie ne sont pas exemptes de défauts, on n'a pas de peine cependant à reconnaître qu'elles marquent un progrès sensible sur celles du commencement du siècle : tout imparfaite qu'ait été la classification de Morel par exemple, elle est sans conteste très supérieure à celles de Pinel et d'Esquirol.
Dans l'impossibilité oij l'on est aujourd'hui d'en instituer une qui puisse légitimement prétendre à être une classification vraiment naturelle, il faut se contenter d'exiger de celle qu'on adopte qu'elle remplisse certaines conditions : elle doit viser non à nous donner en un tableau d'ensemble la synthèse impossible d'une science imparfaite, mais à grouper les états morbides de façon que chacun soit exactement maintenu au rang que la clinique lui assigne, et qu'on évite de confondre et de placer sur le même plan symptômes, syndromes et espèces morbides. En ce qui concerne ces dernières, il importe de prendre garde de demander aux faits plus qu'ils ne nous apprennent et de substituer à l'observation rigoureuse de simples vues de l'esprit : on s'exposerait fatalement de la sorte à créer des entités artificielles. L'écueil n'a pas toujours été évité. Dans ce livre on a cherché à se tenir aussi éloigné que possible de l'esprit de système, et à faire abstraction des opinions et des tendances d'école, pour ne suivre ([ue l'enseignement des faits ; la tâche est malaisée, il faut le reconnaître, car en pathologie mentale moins qu'en toute autre, on évite aisément le danger de ne voir ces faits qu'au travers de son interprétation personnelle, et par suite de les conformer à ce qu'exige cette interprétation. Ici on a fait des efibrts pour éviter cette faute.
VIII INTRODUCTION
La classification que nous avons adoptée n'a d'autre prétention que d'être une sorte de table des matières oii nous avons cherché à ordonner ces dernières d'après leurs analogies de nature ou leurs affinités étiologiques. Au livre I, après un court aperçu sur l'histoire et l'évolution de la pathologie mentale, on a passé en revue les causes qui sont susceptibles d'amener des troubles psychiques et la participation qui revient à chacune d'elles dans la genèse de ces troubles. On a ensuite tracé la description et indiqué la valeur et la signification clinique des f^ijinptômes divers dont l'ensemble constitue la séméiologie mentale. Le livre II est consacré à l'étude des syndromes (manie, mélancolie.) qui bien qu'ayant une physionomie assez spéciale ne paraissent pas relever d'une étiologie univoque et ne sont pas à proprement parler des maladies mentales : de même qu'une endocardite peut dépendre de causes variées, les unes plus fréquentes à la vérité, les autres plus rares, et à ce titre constitue une affliction, non une maladie du cœur, de même les syndromes dont nous venons de parler (et il convient de leur associer la confusion mentale et le délire aigu qui sont décrits avec les infections et les intoxications corticales) sont susceptibles de se développer sous l'influence de circonstances variées : la confusion mentale par exemple, qui est habituellement d'origine toxi-iniectieuse, n'apparaît pas toujours à la suite de la même intoxication ou de la même infection ; c'est un syndrome commun à plusieurs de ces dernières. Il en est probablement de même du délire aigu : en tout cas l'étiologie de cette affection n'est pas assez bien établie pour qu'on puisse la considérer autrement que comme une expression clinique et en faire une entité nosologique. La mélancolie, à la condition qu'on en détache divers états mélancoliques symptomatiques, aurait plutôt le droit de prétendre à ce titre, et on pourrait, à l'exemple de quelques auteurs, la considérer comme une psyclio-névrose autonome : ce serait toutefois^ préjuger sa nature et l'on a trouvé plus rationnel de la laisser, en attendant qu'elle s'en isole plus nettement, dans le groupe des syndromes.
Au livre III sont passées en revue les affections qui relèvent des infections et des intoxications ; il était logique de les décrire en premier lieu car leur étiologie est précise, leur pathogénie en général facile à déterminer, leur symptomatologie le plus souvent très caractéristique. Leur histoire présente moins de lacunes et laisse moins de place aux hypothèses que celle de la plupart des autres affections psychicjues. A la vérité les troubles mentaux d'origine toxi-infectieuse, qu'on étudie
INTRODUCTION
tout. (l'abord, présentent entre eux une grande similitude quelle que soit l'infection qui les détermine : la cause spéciale n'influe que médiocrement sur la forme de la symptomatologie ; de là la nécessité de les décrire dans un chapitre d'enseruble, car l'on ne saurait sans s'exposer à de fastidieuses répétitions, consacrer des descriptions particulières aux symptômes mentaux de chaque variété d'infection. Toutefois ces symptômes n'ont pas toujours la môme physionomie et il y a lieu, abstraction faite des microbes qui les déterminent, d'envisager plusieurs espèces de délire : le délire fébrile, le délire seplicémique, le délire du collapsus diffèrent les uns des autres, à quelques égards, tant par leur pathogénie que par les détails de leur sy.inptomatologie.
Après les infections cérébrales, viennent les intoxications proprement dites. Parmi elles il en est d'accidentelles et de transitoires, ce sont les ivresses; d'autres sont au contraire la résultante de l'usage liabituel et longtemps prolongé de boissons, de médicaments ou d'aliments toxiques : l'alcoolisme, le morphinisme, le cocaïnisme, la pellagre sont les principales. Enfin il en est qui tiennent à l'empoisonnement de l'économie par des substances qu'elle fabri({ae elle-même, soit que ces substances soient produites en trop grande abondance, soit que l'organisme les détruise ou les élimine insuffisamment par suite d'une lésion des viscères qui serv^entàla destruction ou à l'élimination. Parmi ces • intoxications d'origine endogène figurent celles qu'on observe au cours du diabète, dans l'insuffisance hépatique, dans Finsuffisance thyroïdienne.
Les troubles mentaux dus aux toxéuiies accompagnent quel([uefois une lésion qui n'est pas rare au cours de ces dernières, la polynévrite. Ils revêtent alors une physionomie un peu particulière sur laquelle Korsakow et depuis beaucoup d'autres auteurs ont appelé l'attention. La jisychose polijnévritique, tant à cause de sa symptomatologie, dans quelques cas très caractéristiques, que de sa pathogénie eût mérité une place spéciale à la suite des troubles d'origine toxi-infectieuse. Mais comme, dans la plupart des cas, elle se rattache à des lésions corticales, on a cru devoir en rejeter l'étude à la partie de cet ouvrage olx sont étudiés les troubles mentaux dus à des lésions organiques.
Le livre IV est consacré anxps/jchoses constitutionnelles . Nous désignons ainsi les affections mentales, de physionomie, d'évolution, de gravité ti'ès diverses^ qui sont indépendantes de l'action d'éléments nocifs étrangers à l'organisme et qui tiennent à un vice originel ou au déve-
X INTRODUCTIOxN
loppement défectueux du cerveau. Ce groupe renferme les troubles et les espèces morbides qui constituent plus particulièrement le domaine de l'aliénation mentale : les anomalies congénitales de l'intelligence et du caractère, les délires systématisés, les folies intermittentes ou périodiques. Les éléments qui le constituent ont été très diversement envisagés et très différemment classés par les auteurs, et c'est à leur propos que se sont manifestées surtout les divergences d'opinion et de doctrine. La dégénérescence mentale a eu la prétention de les englober pour la plupart dans son cadre à contours un peu vagues et voilà qu'en Allemagne on semble tendre aujourd'liui à en faire entrer un très grand nombre dans le groupe démésurément élargi des liébéplirénies et des démences précoces. 11 est difficile d'envisager la psychose constitutionnelle autrement qu'à la lumière d'une doctrine ; mais ici (comme ailleurs) la meilleure doctrine n'est pas celle qui paraît la plus simple, mais celle qui fait la moins large place aux vues de l'esprit en serrant de près les faits cliniques. On rendra cette justice à l'auteur de l'article, qu'il a préféré (et nous l'en louons) le terre à terre d'une classification aussi rigoureusement clinique que possible au séduisant mais trompeur mirage des systématisations plus ou moins arbitraires.
On a coutume de rapprocher les unes des autres sous le nom de névroses des affections qui nosologiquement sont disparates. L'hystérie, la cliorée, la maladie de Parkinson ou l'épilepsie n'ont guère entre elles d'autre trait commun de ressemblance que de ne pouvoir s'expliquer par des lésions constatables à l'autopsie, et encore ce caractère est-il inconstant, au moins en ce qui concerne la dernière affection. Toutefois l'ignorance oli nous sommes de la nature de ces maladies, légitime, dans une certaine mesure, l'habitude qu'on a prise de les juxtaposer dans les descriptions. Faute de pouvoir mieux faire, nous avons cru devoir conserver ce groupe évidemment provisoire et certainement artificiel, et nous avons réuni, au livre V, l'étude des troubles mentaux qu'on est susceptible d'observer dans chacun des types morbides qui le constituent.
Les affections organiques du système nerveux, hémorragies, ramollissement, encéphalite diffuse, scléroses cérébro-spinales ont entre elles des rapports étroits, en ce sens qu'elles sont toutes nettement caractérisées, sinon par leurs causes, du moins par leurs lésions et leurs symptômes. Il était logique de rapprocher les unes des autres les descriptions des troubles mentaux dont chacune d'elles est susceptible de
INTRODUCTION xi
s'accompagner. On conçoit que dans un traité portant le titre de celuici, la description complète de ces diverses lésions et de tous les signes somatiques ou autres par lesquels elles se traduisent, eût été déplacée. On ne trouvera donc dans ce livre, comme on pouvait s'y attendre, que les renseignements relatifs à la symptomatologie mentale de ces affections organiques de l'encéphale. Toutefois exception sera faite pour la paralysie générale : dans cette dernière en effet les troubles psychiques ont une importance telle qu'on a pris l'habitude de considérer l'encéphalite diffuse comme ressortissant au domaine de l'aliéniste. Aussi ne scrat-on pas surpris qu'on n'ait pas cru pouvoir se dispenser de la décrire aux divers points de vue do ses causes, de ses symptômes, de ses lésions.
Uidiotie est un vieux et mauvais mot qui sert à désigner les défectuosités intellectuelles profondes provoquées dès le jeune âge par des lésions cérébrales congénitales ou contemporaines de la première enfance. Le jour n'est peut-être pas éloigné oia cette appellation disparaîtra et OLi l'on substituera à la dénomination symptomatique, sommaire et vague, qu'elle est, des désignations anatomo-pathologiques plus précises : on dira méningo-encéphalite, sclérose tubéreuse, porencéphalie comme on dit chez l'adulte, hémorragie, ramollissement ou tumeur. Quoi qu'il en soit il était logique de placer l'étude de l'idiotie, c'est-à-dire des lésions cérébrales congénitales ou de l'enfance, immédiatement après celle des lésions cérébrales de l'âge mûr et de la vieillesse.
Mais toutes les idioties ne sont pas dues à des lésions, au moins macroscopiques, du cerveau. Il en est qui ont une étiologie très spéciale : elles dépendent d'un défaut de développement de l'encéphale, ({ui résulte lui-môme de l'insuffisance de la fonction thyroïdienne. Logiquement et à n'envisager que leur pathogénie Y idiotie myxœdémateuse et le crétinisme eussent dû trouver place au chapitre des troubles mentaux par auto-intoxication; nous avons pensé toutefois qu'à cause de leur physionomie clinique, il était plus rationnel ou du moins plus pratique de les décrire à la suite des autres formes de l'idiotie.
On ne sera pas surpris de ne pas trouver dans ce traité de chapitres spéciaux consacrés à certaines variétés de folie qui sont décrites comme autant d'espèces morbides distinctes, dans beaucoup d'ouvrages de pathologie mentale, anciens ou modernes : c'est ainsi qu'on chercherait vainement dans ce livre une description de la folie puerpérale,
XII INTRODUCTION
par exemple, des prétendues folies diathésiques, ou de celles qu'on a considérées comme dépendant d'afTections viscérales diverses, et qu'on a quelquefois dénommées folies sympathiques. C'est qu'en réalité sous chacune de ces appellations diverses on a réuni des trouhles mentaux fort disparates n'ayant guère de commun entre eux que la cause spéciale (puerpéralité, puherté) qui les provoque : c'est ainsi que la folie dite puerpérale, loin d'être une entité nosographique, est constituée tantôt par des délires infectieux, tantôt par des délires d'origine auto-toxique (hépatique ou rénale) , tantôt par des crises mélancoliques ou maniaques dont la patliogénie échappe, tantôt par des psychoses constitutionnelles dont l'état puerpéral donne seulement le signal et favorise l'éclosion. On pourrait dire de même de la plupart des autres folies symptomatiques ou sympathiques; si hien que décrire ces dernières ce serait en même temps que perpétuer des errements nosographiques que nous estimons regrettahles, se contraindre à des redites inutiles. Il suffira en effet de se reporter au chapitre consacré à l'étiologie pour y rencontrer l'indication des formes variées de trouhles mentaux qui peuvent s'associer aux diverses situations physiologiques ou pathologiques on trouvera d'ailleurs la description de ces formes aux endroits de cet ouvrage consacrés aux syndromes, aux troubles mentaux d'origine infectieuse ou toxique, aux diverses psychoses constitutionnelles ou aux névroses. S'il est un écueil en pathologie mei;itale, c'est de multiplier plus qu'il ne convient les types et les espèces morbides, en s'autorisant de relations étiologiques accidentelles ou incomplètement analysées, pour ériger des entités morbides artilicielles : cet écueil, nous nous sommes efforcé de l'éviter.
Dans un certain nombre d'ouvrages consacrés à la pathologie mentale et parus à l'étranger (Bewan-Levis, KirchhofT, Bianchi ^) on a cru devoir faire précéder les descriptions cliniques d'études plus ou moins complètes de l'anatomie macroscopique et microscopique et de la physiologie du cerveau. Nous n'avons pas cru devoir imiter cet exemple. Il nous a semblé que ces études constituaient un hors-d'œuvre dans un livre qui a la clinique pour objet, d'autant plus que les notions que nous possédons sur l'histologie et la physiologie de l'écorcé du cerveau ne sont pas directement applicables à sa pathologie. On s'est borné, particulièrement au livre où sont décrites les psychopathies par
• ' I.-L. Bianchi. Trattalo di Psichiatria ad uso dei medici e degli studenti. Fasc. I.'II. Naples 1901 et 1902. . • . ' . .
INTRODUCTION xiii
lésions organiques, à rappeler chemin faisant, certains détails indispensables de la structure et des fonctions de la substance grise, renvoyant pour le reste aux traités d'anatomie et de physiologie oli les descriptions que nous avons négligées sont mieux à leur place.
Bien qu'on se soit efforcé d'indiquer à la suite de la dcscriplion de -chaque affection mentale, les indications thérapeutiques qui s'y rapportent, il a paru nécessaire de grouper dans un môme livre, livre IX, les procédés de traitement, et les diverses médications qui sont d'usage en patliologie mentale. Il était nécessaire dans un livre que les auteurs ont voulu pratique, que le lecteur trouve réunis et condensés les renseignements dont il peut à cet égard avoir besoin.
C'est le même motif qui nous a porté à traiter avec quelques développements, au livre X, les questions d'ordre administratif et judiciaire que la clinique des affections psychiques soulève si fréquemment.
Ce traité de pathologie mentale est l'œuvre de collaborateurs qui ont conservé leur indépendance et la liberté de leurs opinions dans la rédaction des articles dont ils ont accepté la charge : chacun d'eux porte donc la responsabilité des chapitres qu'il a signés. Mais les vues générales qui ont présidé à la conception et à l'ordonnance de l'ouvrage sont connnunes à tout ceux qui y ont participé. Le temps n'est plus oii l'on ait à faire effort pour dégager la pathologie de l'esprit de toute compromission fâcheuse avec la métaphysique, et sur ce point les auteurs du livre n'avaient pas besoin d'entente préalable : d'autre part, convaincus que la solidarité des organes ne permet pas plus d'envisager isolément les affections de chacun d'eux que ses fonctions physiologiques, ils étaient d'accord pour proclamer la nécessité de rattacher par des liens de plus en plus étroits la pathologie mentale à celle du système nerveux et des autres viscères; les méthodes qui conviennent aux unes sont aussi celles qui conviennent à l'autre : l'observation toute empirique des symptômes, leur groupement logique, le rapprochement de ces symptômes des lésions macroscopiques ou microscopiques ou des altérations des humeurs qui les accompagnent et les conditionnent, l'élude de ces dernières par les procédés d'examen histologique, par l'analyse chimique ou l'expérimentation, ne sont-ce pas des moyens de recherche que la psychiatrie revendique comme les revendique la pathologie de la moelle, celle du foie ou celle du rein? Sans doute l'analyse symptomati(}ue, la détermination
XIV INTRODUCTION
des relations qui subordonnent les uns aux autres les divers troubles fonctionnels est particulièrement délicate ; elle suppose de la part de l'observateur des habitudes d'esprit et une culture assez particulières : ainsi s'explique la légitimité, on pourrait dire la nécessité de la spécialisation. Mais la spécialisation n'est pas l'isolement et il n'est pas certain que le plus sûr moyen d'apprendre à mieux voir que d'autres certaines choses soit de concentrer trop exclusivement son esprit sur elles.
A la période de rénovation oii en est la médecine, la pathologie mentale ne pouvait pas ne pas subir le contre-coup des découvertes qui ont révolutionné l'anatomie pathologique d'abord, la pathogénie ensuite : il n'est peut-être pas, après la pathologie médullaire, de domaine qui ait été plus remanié et où les découvertes se soient succédé plus nombreuses dans le siècle d'où nous sortons. L'ignorance où nous sommes encore de bien des choses a fait injustement méconnaître les immenses progrès réalisés et qui s'annoncent conmie le prélude d'une véritable évolution. Aussi ne saurait-on ni espérer, ni souhaiter longue durée à un traité comme celui-ci : son ambition est de résumer sans trop d'insuffisance l'état actuel de la pathologie mentale. Notre vœu, si ses auteurs ont su lui communiquer des éléments de vie, est que cette vie soit courte et qu'il ait prochainement besoin de rajeunissement.
Gilbert Ballet.
1" Juin 1903.