VI. — • Maladies de la nutrition ou diathésiques
On doit entendre aujourd'hui, sous le nom de diathèse, un tempérament morbide constitué par un trouble permanent des mutations nutritives. En réalité il n'y a guère qu'une diathèse, la diathèse arthritique, qui consiste en l'oxydation insuffisante des déchets de la nutrition et dans l'accumulation dans l'organisme des produits de cette combustion incomplète. Suivant que le ralentissement de la nutrition se concentre sur tel ou tel de ses résidus, l'arthristisme aboutit à telle ovi telle autre maladie diathésique, à l'obésité quand l'insuffisance de l'oxydation porte sur la graisse, au diabète quand elle intéresse le sucre, à la goutte quand ce sont les aliments azotés dont la transformation est ralentie , dans d'autres conditions à la gravelle, à la lithiase biliaire, à la migraine, à l'asthme.
On admet aussi une diathèse scrofuleuse caractérisée surtout par la tendance aux fluxions chroniques, mais qui se rapproche de l'arthritisme ; et une diathèse nerveuse qui a aussi avec cette dernière, comme l'étiologie le démontre, une étroite connexité et qui, inconnue dans son essence, résume en elle ce que nous appelons la prédisposition névropathique. La seconde est ici négli-
' Klippel. Insuffisance hépatique dans les mal. ment. Folie hépatique. Arcli. génér. de méd., août 1892.
- Régis. Rapport au Congrès de la Rochelle. G. rend., 1894, p. 82.
' Klippel. Du délire des alcooliques. Gommunicat. au Congrès de la Rochelle. Comp rend., 1894, p. 540.
* Van Oordt (Heidelberg). Alimentaire Glycosurie bei Krankheiten des Centralnervensystems. Munchener med. Wochenschr., 1898, p. 2.
^ Maurice Faure. Sur un syndrome mental fréquemment lié à l'insuffisance des fonctions hépato-rénales. ïh. de Paris, 1900, el Com. au Congrès intern. de médecine, 1900. Section de pathologie générale.
ETIOLOGIE GENERALE DES AFFECTIONS MENTALES
geable; quanta la troisième il en sera question à chaque pas dans cet ouvrage ; nous n'avons dans ce chapitre à nous pre'occuper que de la première.
a. Arthrilisnie en général. — L'arthritisme prédispose aux bouffées congestives, aux troubles locaux de circulation, à l'induration scléreuse des parois vasculaires et de la trame conjonctive des organes. Sous son influence la cénesthésie devient particulièrement vive, aussi les arthritiques sont-ils portés à analyser leurs sensations internes : ils ont ainsi une tendance accusée à l'inquiétude, aux préoccupations hypochondriaqucs. Ils sont plus que d'autres prédisposés à la neurasthénie et au cortège de symptômes qui l'accompagne, céphalée, tristesse, découragement, angoisses vagues ou localisées, troubles dyspeptiques, sommeil agité, cauchemars S quelquefois illusions sensorielles.
On a décrit une folie arthritique 2, qui se caractériserait par l'intermittence et la périodicité. Elle serait constituée par des accès maniaques ou à double forme, plus souvent par des accès de dépression mélancolique avec hypophosphaturie, hypoazoturie, oxalurie et décharge urinaire d'acide uriquo à la fin de la crise. II n'est pas interdit de penser que l'arthritisme conditionne favorablement le développement de certaines psychoses constitutionnelles ou psycho-névroses ; mais on n'est pas pour cela autorisé h, admettre l'existence d'une variété de folie méritant la dénomination d'arthritique.
On a prétendu que la diathèse arthritique prédisposait à la paralysie générale. A priori on peut penser que la tendance congestive, si fréquente chez les individus qui en sont affectés, aide au développement de l'encéphalite interstitielle, quand existent d'ailleurs les autres causes qui produisent cette dernière, l'infection spécifique notamment. Toutefois l'arthritisme est trop répandu pour que les faits de coïncidence qu'on s'est ]}\vl h citer aient toute la signification qu'on leur a attribuée.
b. Rhumaiisme . — La place qu'il convient d'assigner au rhumatisme en pathologie générale est loin d'être bien établie. On tend de plus en plus à le considérer comme la manifestation d'une infection dont la nature à la vérité est encore indécise ; mais par une sorte d'habitude acquise on persiste encore à lui attribuer une étroite parenté avec l'arthritisme, ce qui explique la place que nous lui assignons ici. Quoi qu'il en soit, le rhumatisme (et nous faisons allusion ici au rhumatisme articulaire franc, particulièrement au rhumatisme articulaire aigu), le rhumatisme peut s'accompagner de troubles cérébraux.
Tantôt il s'agit d'accidents aigus ou suraigus, qui surviennent au cours même de l'attaque, sont précédés ou accompagnés d'hyperpyrexie, et consistenten un délire de caractère onirique avec hallucinations visuelles, agitation, quelquefois convulsions épileptiformes. Ces accidents d'une gravité exceptionnelle sont en général mortels et peuvent emporter le malade en quelques
' Lemoine et Iluyhgos. L'artliritisme dans ses rapports avec le nervosisme. Gaz. méd., Paris, 181)1.
■ Mabille et Lallemant. Des folies diathdsiques, 1891.
ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE DES AFFECTIONS MENTALES
heures; ils paraissent de'pendre d'une poussée fluxionnaire vers les méninges et constituent ce qu'on a appelé le rhumatisme cérébral (Boerhave, Ilervez de Chégoin, Vollcia, Vigla, Fernet, Bail).
D'autres fois, les troubles cérébraux, caractérisés par de l'excitation ou de la stupeur et par des hallucinations terrifiantes, alternent avec les poussées articulaires, apparaissant quand les jointures se dégagent, disparaissant quand celles-ci deviennent à nouveau tuméfiées et douloureuses (Guislain, Mesnet, Mabille et Lallemant). Cette forme, qui peut ne pas s'accompagner de fièvre, semble sous la dépendance d'une sorte de métastase du. rhumatisme sur l'encéphale.
Enfin, à la suite de la crise de rhumatisme, les malades peuvent tomber dans une sorte de torpeur mélancolique qui diffère de la mélancolie vulgaire par la prédominance des hallucinations de la vue et des visions terrifiantes. Cet état, qui peut se prolonger durant plusieurs mois, relèverait, d'après quelques auteurs, directement du rhumatisme (Griesinger, Mesnet), tandis que d'après d'autres il n'aurait rien de spécifique (Simon); il serait influencé surtout par la prédisposition et serait l'analogue des troubles qu'on peut observer à la suite de beaucoup de maladies aiguës.
c. Goutte. — Chez les goutteux, comme chez les rhumatisants, on peut observer des troubles mentaux au cours des accès aigus, ou <à leur suite. Au cours de l'accès, le caractère devient souvent irritable ; fréquemment il y a un certain degré d'excitation, avec agitation nocturne et même subdélire ; ces troubles peuvent s'accuser au point de simuler la manie aiguë. Il est vi^aisemblable qu'ils dépendent à la fois de la fièvre et de l'auto-intoxication uricémique.
Dans d'autres cas, l'irritabililé du caractère, l'agitation, le délire alternent avec les fluxions articulaires (Guislain, Dagonet, Mabille et Lallemant). Nous avons vu un délire d'apparence systématique disparaître brusquement lors de l'apparition d'un accès goutteux. On a cité bien descas semblables (Lozzi,Féré).
Mais c'est plus souvent le contraire que l'on voit ; la crise aiguë est suivie d'une attaque de dépression mélancolique, avec torpeur intellectuelle, hébétude, idées hypochondriaques et tendance au suicide.
d. Diabète. — Les troubles intellectuels font partie de la symptomatologie du diabète. « 11 se produit, dit F. Dreyfous ^ un changement profond dans l'allure du diabétique; il perd toute initiative individuelle, devient apathique et passif. L'idée ne lui vient pas ou, si elle vient à son esprit, il n'a pas le courage de passer de la conception à l'exécution. » Cette dépression peut aller jusqu'à l'hypochondrie et la mélancolie et s'accompagner d'illusions et d'hallucinations terrifiantes (Cotard^ Los Santos^ Legrand duSaulle ''). Les obser-
' F. Dreyfous. Palhogénie et accidents nerveux du diabète sucré. Th. d'agrégation, Paris, 1883.
' Gotard. Aliénation mentale et diabète. Arcli. génér. de méd., mars 1877.
'De Los Santos. De Vétat mental chez certains diabétiques. Th. de Paris, 1878.
■* Legrand du SauUe. L'état mental de certains diabétiques. Gaz. des hôp., 22 déc. 1877.
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valions de Marchai de Gaivi', de Charpentier ^ de Rouillard ^ de LaiidenheimerS de V. Ilolstein ^ tendent à prouver l'existence d'une paralysie générale diabétique; mais c'est un fait controversé et sur lequel on reviendra plus loin. D'après P. Marie et llobinson ^, au cours du diabète léviilosurique, on observerait quelquefois un syndrome mental que ces auteurs ont considéré comme lui étant particulier : état mélancolique avec idées de luinc et de suicide, insomnie et impuissance; Béclère'' a relaté un fait de même ordre; mais Lépine' se refuse à l'econnaître l'autonomie du type. Il admet « que, chez les sujets ayant une prédisposition aux troubles mentaux, l'hyperglycémie ou bien l'acétonémic diab('tiques peuvent parfois favoi'iser leur éclosion, que la forme mélancolique est la plus commune, mais que la lévulosémie n'agit pas différemment de la glycosémie et que, en conséquence, le syndrome de Marie ne semble pas avoir une existence réelle ». Nous inclinons à partager cette opinion.
e. Cancer. — Le cancer, dont la place serait plutôt parmi les affections parasitaires que parmi les maladies diathésiques, détermine des troubles plus ou moins graves de la nutrition, et c'est à ce titre qu'il s'accompagne de troubles mentaux. Les observations de psychopathies d'origine cancéreuse ne sont pas très rares : Ncuendorff " a observé des états de dépression profonde interrompus par des accès d'agitation avec délire, désordre des idées et des actes; Elzholz a noté dans trois cas des troubles psychiques à caractère exclusivement dépressif ; KlippeP^,qui a consacré un travail spécial aux accidents nerveux du cancer, a noté les mêmes symptômes, mais il les interprète d'une manière différente. La psychose des cancéreux est, d'après lui, une
Les accidents cérébraux dans le diabèle. Etal mental des diabétiques. Gaz. des liûp., 1884, 12, 19, 26 luv., 4 et 11 iiiar.s.
' Marchai de Calvi. Recherches sui' les accidents diabétiques et essai d'une théorie çjénérale du diabète. Paris, 1864.
- Charpentier. Ann. méd.-psych., 1888, t. VII. Séance de la Soc. méd.-psycliol. du 27 fév. 1888, p. 436.
^Rouillard. Observât ion de qbjcosurie au début de la parahjsie générale, knn. méd.psych., 1888, t. VII. p. 4:J2.
* R. Laudenheinier. Paralytische Geistesst/irunr/ in Folrje von Zuc/cei-/;ranliesteit [dxabelische Pseudo-Paralijse). Arcii. f. Psychi., XXLK, 2, p. 546.
" H. de Holstein (de Pans). La paralijsie générale d'oriqine diabétique. Semaine médicale, 1897, n» 22, p. 173.
° Marie et Robinson. Etat mélancolique avec insomnie et impuissance chez les diabétiques lévulosuriques . Soc. niéd. des hôp. : séance du 25 juin 1897. Semaine médicale, 1897, n» 31, p. 250.
' Béclère. Sur un nouveau cas de diabèle sucré lévofjijre, avec état mélancolique, impuissance et insomnie rebelles. Bull, et mém. de la Soc. niéd. des hôp., 2 juillet 1897; et Semaine médicale, 1897, n" 32, p. 259.
' R. Lépine. Sur le syndrome lévulosurique de M. P. Marie et sur les troubles mentaux consécutifs au diabète. Semaine médicale, 1899, n» 45, p. 351.
° R. NeuendorIT. Contribution à la catalonie. Centralb. f. Nervenheillc, 1883.
Elzliolz. Les Psychoses dans la cache.vie carcinomateuse. Jahrb. f. Psych., vol. XVIf, 1 et 2 fasc, p. 144, 1898.
" Klippel. Les accidents nerveux du cancer. Arcli. génér. de méd., janvier 1899, t. I,
P.VTHOLOGIE MENTALE.
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variété de confusion mentale analogue à celle qu'on rencontre dans les infections et les auto-intoxications. Le cancer n'agirait dès lors qu'indirectement pour la produir-e.
Quoi qu'il en soit, la dépression mélancolique chez la femme cancéreuse, pai"ticulièrement cliez celle qui est affectée de cancer de l'utérus, peut se compliquer d'idées hypochondriaques et de persécution à caractère assez spécial. Le siège du cancer est le point de départ d'illusions particulières qui portent les malades à croire qu'on les a violées ou qu'elles sont enceintes.
f. Dermatoses. — « La coïncidence de l'apparition des troubles intellectuels avec la répercussion d'une affection dartreuse, avec la dessiccation d'un ulcère ou avec toute autre maladie cutanée, est un fait, écrit Morel ^ qui se présente trop souvent dans nos hospices pour qu'il soit possible de le mettre en doute. » Il n'est pas rare, en effet, de voir des états de dépression mentale, de stupeur ou d'aboulie alterner avec des poussées de dermatoses. Nous avons recueilli récemment l'observation d'un homme très sobre, chez lequel la disparition d'un eczéma de la face dorsale des mains fut le signal de l'apparition soudaine d'un délire confusionnel avec hallucinations terrifiantes de la vue. Le délire cessa dès la réapparition de l'eczéma.
Ces faits s'expliquent si l'on considère que l'affection cutanée est souvent la manifestation sur la peau d'une auto-intoxication qui peut aussi porter son action sur le sj'stème nerveux. D'ailleurs des recherches expérimentales ont démontré l'existence d'intoxications d'origine dermique 2.