LE TERRAIN PS YCHOPATHIQUE
Legs héréditaires.
« L'hérédité, dit Th. Ribot', est la loi biologique en vertu de laquelle tous les êtres doués de vie tendent à se répéter dans leurs descendants. » A cette définition nous préférons celle plus médicale de Le Gendre - : « l'hérédité est la transmission, à l'être procréé, des caractères, attributs et propriétés de l'être procréateur. »
On en est encore aux hypothèses sur le mécanisme intime qui assure cette transmission ; elle se fait, d'après AVeismann ^ par l'intermédiaire des cellules repr-oductrices différenciées de bonne heure des cellules somatiques et, coname celles-ci sont seules exposées aux influences qui modifient l'être vivant, il en • résulterait que les caractères acquis ne pourraient se transmettre. San son ' n'admet pas cette conséquence de l'hypothèse de Weismann ; il reconnaît à l'hérédité le pouvoir de transmettre à la fois les caractères originels et les caractères acquis : 0. Ilertwig^ la repousse aussi. D'après lui, la cellule reproductrice ne se distingue pas de la cellule somatique. Cette cellule reproductrice apporte aux éléments qui proviennent d'elle, le « capital héréditaire », composé de l'adaptation ancestrale accrue de l'adaptation individuelle récente. M. Spencer ^ partage cet avis. La solution de ce point de doctrine est d'autant plus intéressante pour nous que l'aptitude à contracter les maladies mentales est essentiellement un caractère d'acquisition. Stearns'' pense que la cellule germe de Weismann peut transmettre cette aptitude, mais Kurella * repousse la conception de Weismann comme incompatible avec nos connaissances sur l'hérédité pathologique.
Quoiqu'il en soit, le rôle de l'hérédité en pathologie mentale est des mieux établi. Woods Ilutchinson^ se basant sur la statistique des asiles anglais, américains et allemands, admet la proportion de 22,6 p. 100 de maladies mentales héréditaires. Cette proportion serait beaucoup plus élevée au dire de Briscoe", qui a donné récemment le chiffre de 90 p. 100. « L'hérédité de
' Ribot. L'hérédité psychologique. Paris, 1882, 2° édit.
^ P. Le Gendre. L'hérédité et la pathologie générale. In Traité de Pathologie générale, publié par Ch. Bouchard, 1893, t. I, p. 270.
" Weissmann. Essai sur l'hérédité et la sélection naturelle. Traduit par H. de Varigny. Paris, 1892.
* Sanson. L'hérédité normale et pathologique. Paris, 1893.
^ 0. Hertwig. La cellule et les tissus. Traduit de l'allemand par Ch. Julin. Paris, 1894. " H. Spencer. Cité par Le Gendre, toc, cit., p. 275.
' Stearns. Hérédité de la folie ; folies et mariages consanguins, etc. Ttie alienist and ' .neuroL, janvier 1897, et l'hérédité comme facteur dans l'étiologie de la folie. American journal, oct. 1897.
«' Kurella. Récents travaux sur l'hérédité. Centralb. f. Nervenheilk, XVIII, N. F., VI, 1895. " Woods Hutchinson. The influence of heredity in the prévention of diseases. Med. News, 13 janvier 1892.
Briscoe. L'hérédité dans les maladies mentales. Thejourn. of. Ment. Science, oct. 1895.
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l'aliénation mentale, dit Lucas est d'une observation presque aussi ancienne que celle de la maladie ». « Il n'est pas de maladie, ajoute Foville-, dans laquelle l'action de l'IitTedité soit mieux démontrée. » II nous paraît superflu d'insister sur une notion aussi universellement acceptée.
Ce qui se transmet, anatomiquement parlant, c'est, au dire d'Arndt un développement imparfait d'un ou plusieurs territoires cérébraux ; c'est un vice d'oi'ganisation de quelques groupes cellulaires. Mieux vaut avouer que nous ne savons rien sur les conditions organiques du terrain psychopathologique .
La transmission des aptitudes aux psychopathies se fait par les divers modes de l'hérédité.
1. Hérédité directe ou individuelle. — - C'est celle en vertu de laquelle les descendants héritent des caractères pathologiques de leurs ascendants directs. D'après une théorie d'origine allemande, le père transmettrait à l'enfant les éléments constitutifs de l'ectoderme, tandis que ceux du mésoderme et de l'endoderme seraient fournis par la mère : c'est là une pure hypothèse, qui ne tiendrait à rien moins qu'à affirmer l'influence exclusive du père sur l'organisation cérébrale de l'enfant, jDuisque le cerveau a une origine ectodermique. 11 faut reconnaître toutefois qu'une statistique d'Orchansky * plaide en faveur de cette supposition : on y relève que les maladies nerveuses sont, de préférence, transmises par le père, que « le danger de la dégénérescence est plus grand pour les garçons des pères malades » ». D'une manière générale, d'ailleurs, l'état morl)ide des pères a une tendance à se renforcer chez les enfants, surtout chez les fils (hérédité progressive), tandis que la mère tend, au contraire, quand elle est normale, à contrebalancer les effets de la constitution pathologique du père Ensemble ou séparément, le père et la mère transmettent à l'enfant des caractères physiologic[ues et, dans les cas d'hérédité défectueuse, des cai\actères et des aptitudes pathologiques.
Les caractères physiologiques (ressemblance physique, intellectuelle et morale) sont ceux oîi se retrouvent le |)lus nettement les trails distinctifs des générateurs.
Il n'en n'est pas de même, au moins toujours, des caractères pathologiques. Si une hystérique peut engendrer une hystérique, une mélancolique intermittente une autre mélancolic^ue intermittente, il est plus habituel que les tares transmises soient difTérentes de celles dont étaient affectés les agents de transmission. Les descendants d'alcooliques ou de syphilitiques, avec les
' P. Lucas. Traité philosophique et physiologique de Vhérédilé naturelle, etc. Paris, ■1850, t. II, p. 756.
- Fovillo. Dict. de niëd. et de chirurgie prat., t. I. p. ol7.
^ Arndt. Cité par Déjerine in l'Hérédité dans les maladies du système nerveux. Th. d'agrég. Paris. 1886.
Orchansky. Etude sur l'hérédité normale ei morbide. Saint-Pétersbourg, 1894. ^ Orchansky. Loc. cit.
" Le Gondi-e. L'hérédité ci la pathologie générale in Traité de Pathologie générale dé Bouchard, 1895, p. 314.
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anomalies si communes de leur constitution physique ou mentale, ressemblent fort peu à leurs géne'rateurs. C'est ce qu'on exprime en disant que l'hérédité est tantôt similaire, tantôt dissemblable . En pathologie mentale, l'hérédité similaire est l'exception, l'hérédité dissemblable la règle.
2. Hérédité consanguine. — On a émis sur son influence des idées très diverses. Rilliet déclare que les descendants de consanguins sont souvent des idiots, des dégénérés ou des prédisposés aux maladies mentales et nerveuses. Dans une famille observée par A. Mathieu S 43 rejetons de consanguins se répartissaient ainsi : 10 bizarres, 3 fous ou idiots, 3 sourds-muets, 1 suicidé. Howe ^ a observé 9o enfants issus de M mariages consanguins : 44 étaient idiots, 1 sourd, '] nain. Mitchell, Cadiot, Bewin, Morris ont publié des statistiques aussi alarmantes. Au contraire, Bourgeois, Seguin, Perrier et Regnault, s'appuyant sur des faits pris dans leur propre famille, nient absolument les dangers de la consanguinité.
Tout cela prouve que la consanguinité en elle-même n'est ni bonne ni mauvaise : elle se borne à accumuler sur la tête des descendants, par suite de l'hérédité convergente, les caractères bons ou mauvais des ascendants. Mais comme il y a peu de familles où il n'y ait quelque tare, il n'est pas surprenant qu'en général les résultats de la consanguinité soient mauvais. L'histoire nous enseigne qu'elle fut une des causes de la dégénérescence de certaines races royales ou nobiliaires (famille de Charles-Quint, etc.), et elle nous montre en même temps l'heureux effet des croiseiuents, qui concourent à la régénérescence en introduisant dans une lignée un sang meilleur.
3. Hérédité ancestrale ou atavisme. — Les tares nerveuses ou psychopathologiques accumulées par les générations successives d'une même race sont <à l'état latent chez les individus qui, à un titre quelconque, sont déjDOsitaires du patrimoine cérébral de cette race. Leurs manifestations sont capricieuses et on ignore les lois qui les régissent : on ne sait pas pourquoi telle génération échappe aux influences héréditaires néfastes qui en accablent une autre. On est parvenu seulement à préciser quelques-unes des causes occasionnelles qui déterminent l'apparition de ces dernières.
L'hérédité ancestrale peut se manifester par la réapparition, chez un descendant, d'un caractère quelconque des ascendants. C'est par le retour aux caractères ataviques de la race que Lacassagne ^ et Lomhroso * expliquent la férocité de certains criminels. Tanzi et Riva " attribuent de même à l'atavisme la genèse de certaines formes de dégénérescence qui prédisposent aux maladies mentales. A l'origine d'une i-ace ont prédominé des instincts que sont parvenues à coriMger les générations successives ; les causes ordinaires des
' A. Mathieu. Ga:. des hôp., 1890, p. 1260.
- Howe. Cité par Le Gendre, p. 304.
' Lacassagne. Cité par Le Gendre, p. 302.
* Lombroso. Anthropologie criminelle, 3 vol. BiblioUi. de philos, conteinp., 1891-92. Alcan, édit.
■' Tanzi et Riva. La Paranoïa. Riv. sper. di freniatria, 1886, t. XII, p. 110.
maladies mentales auraient pour résultat, au dire de Tanzi et Riva, de détruire les bons elïets de cette correction.
Si on laisse les hypothèses anthropologiques pour n'envisager que les faits cliniques , l'observation enseigne que l'hérédité mentale pathologique, aussi bien l'hérédité ancestrale que l'hérédité directe, peut être similaire ou transformée, homœomorphe ou héléromorphe.
Les exemples d'hérédité ancestrale hétéromorphe, comme ceux d'hérédité directe, ne sont pas rares en pathologie mentale ; on a même soutenu qu'ils sont les plus fréquents. Pour être en droit de l'affirmer, il faudrait pouvoir remonter jusqu'à l'origine de la famille et établir la nature de la tare primordiale ; il ne suffit point de constater qu'un mélancolique est issu de neurasthéniques povir déclarer qu'il y a hérédité hétéromorphe ; une enquête plus complète conduirait peut-être à une conclusion toute différente. Et d'ailleurs, il est possible qu'entre les grands syndromes psychopathiques, il n'existe que des degrés : la folie systématisée (paranoiaj est une forme dégénérative plus grave que ne sont les psychonévroses, mais entre les unes et les autres il y a des liens de parenté. A travers les générations successives, la prédisposition h l'une quelconque de ces maladies mentales se réalise par l'aggravation ou l'atténuation des tares psychiques : deux conjoints consanguins, qui tous deux ont été affectés de psychonévrose, pourront, par exemple, engendrer des paronoïaques (délirants à délires systématisés).
Dans la genèse de certaines formes de l'idiotie et de crétinisme, dans celle de l'imbécillité, de la débilité mentale simple, l'hérédité joue un rôle capital : le terrain se prépare dans l'ascendance ; les névroses, les psychonévroses et les intoxications s'unissent pour amener la dégénérescence de la race ; l'idiotie, dans quelques-unes de ses modalités, constitue l'expression la plus élevée de cette dégénérescence. Un idiot n'est pas toujours flls d'idiot, il n'est pas rare qu'il descende d'un alcoolique ou même d'un paralytique général ; on sait que les enfants conçus pendant l'ivresse sont plus spécialement voués à l'idiotie hydrocéphalique.
Une série de formes mentales, surtout remarquables par la présence, chez ceux qui en sont atteints, de nombreux stigmates psychiques et physiques de la dégénérescence, sont si bien sous la dépendance de l'hérédité qu'elles ont reçu le nom de folies héréditaires. Cette expression est mauvaise, car on ne saurait l'appliquer spécialement et exclusivement à certaines variétés d'affections psychopathiques, mais elle est exacte en ce qu'elle dénonce l'influence prépondérante des tares ancestrales dans la genèse des formes qu'elle vise. Tous les obsédés ou impulsifs, qu'on désigne du nom de dipsomanes, de pyromanes, d'onomatomanes, etc., sont des héréditaires.
Un peu plus élevés dans l'échelle de la dégénérescence héréditaire, sont les individus affectés de folie systématisée (paranoïa). A la vérité, les avis sont tr-ès partagés sur le rôle de l'hérédité dans la genèse des délires systématisés. Magnan par exemple, soutient que le délire de persécution à évo-
* Magnan ot Sérieux. Déliro chronique. Encyclopédie des aide-mémoire, p. 39.
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lutîon systématique ne se développe jamais que chez des sujets indemnes de tare héréditaire dégénérative. Mais la plupart des auteurs en France, ainsi qu'en en Allemagne et en Italie, considèrent la paranoïa comme une psychose de dégénérescence. L'hérédité s'y observerait, d'api'ès Tanzi et Riva', dans 96 p. 100 des cas : hérédité quelquefois similaire mais le plus souvent hétéromorphe. La psychonévrose des ascendants, dit Tonnini'^ prépare la constitution paranoïenne des descendants et le terme de transition est la paranoïa secondaire ^.
Les folies intermittentes, périodiques ou' circulaires, la folie à double forme, sont encore d'origine, héréditaire. On trouve, dans l'ascendance des malades qui en sont frappés, des névroses, des psychonévroses (manie et mélancolie) et assez souvent des folies périodiques. Si, de ces formes de vésanies intermittentes, on passe aux psychonévroses, on voit se restreindre peu à peu le rôle étiologique de l'hérédité ; son action n'est plus constante comme dans l'idiotie ; elle n'y est même pas prépondérante comme dans la pai'anoïa ou la folie intermittente. Sans l'intervention d'une cause occasionnelle puissante,- l'hérédité serait incapable de produire une manie ou une mélancolie, mais elle n'en existe pas moins et, sans doute dans tous les cas, à des degrés divers. La différence dans le degré d'influence héréditaire donne plus d'une fois la raison des variations souvent considérables qu'on observe dans l'évolution et le pronostic des psychonévroses. La mélancolie semble jdIus héréditaire que la manie et l'hérédité similaire y est, quoi qu'on en ait dit, assez fréquente. Dans la manie, l'hérédité hétéromorphe est nettement pr'édominante. Narro et Ganger veulent que le tempérament des ascendants influe sur la forme de psychonévrose et Canger aurait remarqué que les maniaques sont généralement issui? d'ascendants jeunes, c'est-à-dire plus expansifs que les individus d'âge plus avancé qui engendreraient plutôt des mélancoliques.
Le rôle de l'hérédité dans la pai\alj'sie générale est encore discuté. Quelques auteurs persistent à considérer cette affection, « comme un membre de la vaste famille diathésique dégénérative » (Grocq ^). Cette opinion est contestable mais l'on doit admettre, à titre exceptionnel, l'influence de l'hérédité cérébrale' congestive, celle de l'hérédité hétéromorphe (hérédo-syphilis) et même, dans quelques cas rares, celle de l'hérédité similaire.
Dans la genèse de la confusion mentale, l'hérédité ne joue qu'un rôle très accessoire; celui des causes déterminantes y est prépondérant. Cependant certaines formes avec délire et hallucinations semblent exiger l'intervention d'une prédisposition vésanique que quelquefois d'ailleurs la clinique révèle.
' Tanzi et Riva. La Paranoïa. Riv. sperim., 1884, p. 292.
- Tonnini. La paranoïa seconclarla. Riv. sper., 1887, vol. XIII, p. 52.
Anglade. Délires si/slématisës secondaires. Rapport au C. de Marseille, 1899. * Ganser. Dell eta dei genilore in rapporta aile forme di alienasione mentale. Man. mod., 1886.
' Grocq. La descendance des paralytiques généraux, journal de Neurologie, 1899, n° 6, et Intermédiaire des alién. et neurol., 1899, n" S, p. 107.
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Les psychoses de la vieillesse, sont presque constamment explicables par une tare originelle. Si on ne trouve pas toujours cette tare clans l'ascendance, elle se révèle par contre chez les descendants, qui sous l'influence d'une aggravation progressive de la tare hére'ditaire ou de causes occasionnelles plus e'nergiques, sont plus prompts à délirer que leurs ascendants et les devancent dans la vésanie. Ces faits de manifestations anticipées de l'hérédité ne sont pas rares'.
Les poussées délirantes accidentelles et transitoires, qui s'observent dans les maladies générales ou diathésiques, dans les intoxications ou les infections ne se font pas au hasard. Pour délirer, il ne suffit pas d'avoir la fièvre, d'avoir absorbé des boissons alcooliques, ou pris une dose donnée de belladone ou de cocaïne, il faut encore que le cerveau soit prédisposé à délirer. Les limites de résistance de l'organe dépendent de l'hérédité et varient avec elle. On voit que Trélat- avait raison d'cappeler cette dernière la « cause des causes ».
4. — Il convient de rapprocher des influences héréditaires qu'on pourrait appeler permanentes, celles qui sont accidentelles et temporaires. Il n'est pas douteux que l'état dans lequel se trouve passagèrement l'un des générateurs au moment de la conception puisse influer sur le produit de cette conception. Ce n'est pas sans quelque raison c[u'Hésiode recommandait de s'abstenir du coït au retour des cérémonies funèbres. Il est aujourd'hui bien établi que les enfants conçus pendant un accès d'ivresse du père ont des chances sérieuses de naître idiots, épileptiques ou débiles (Ch. Féré, Christian).
5. — Il faut aussi tenir compte dans la recherche des tares transmises, de l'état de la mère et des incidents physiologiques ou pathologiques qui ont pu survenir", au cours de la grossesse. Les émotions, les frayeurs, les maladies de diverses natures peuvent en effet exercer ime influence fâcheuse sur le développement de l'enfant pendant la gestation. Les faits cliniques établissent que les maladies fœtales constituent une cause très réelle sinon très fréquente de dégénérescence (Bouchereau). Leur action est d'ailleurs facile à concevoir si l'on se rappelle qu'on arrive à déterminer aisément des monstruosités en lésant expérimentalement, chez les animaux, le produit de la conception (Dareste, Chabi'y, Féré).' • ■
B. — Acquisitions.
Il ne faut pas perdre de vue, en outre, que certaines circonstances ou conditions toutes personnelles aux sujets,' peuvent associer leurs effets aux tares transmises pour préparer le terrain psychopathique.
De cet ordre sont les fatigues précoces de tout genre et particulièrement celles, assez rares à la vérité chez l'enfant, qui occasionnent le surmenage physique, intellectuel ou moral. Il faut aussi signaler les maladies infantiles (Lasègue, Cotard). Comme l'a fait ressortir Cotard, les dégénérés sont souvent « des congénitaux, des infantiles ou même des juvéniles; leur propre carac-
' Cullerre. Traité des maladies mentales, 1890, p. 13a.
" Trélat. Des causes de la folie. Ann. méd. psycli., 18o6, p. 189. . ■ '
tère est d'avoir été frappés pendant La période de croissance et de présenter par conséquent des arrêts de développement et des malformations aussi bien au physique qu'au moral'. » Pour ce qui est des maladies susceptibles d'amener ces conséquences la lumière est loin d'être faite. « On a invoqué le traumatisme d'abord, puis les maladies fébriles aiguës, la rougeole, la scarlatine, la fièvre typhoïde, la diphtérie, la fièvre rémittente, la vaccine, les oreillons, la coqueluche. Il y a certainement un tri à faire parmi ces affections multiples dont l'action n'est pas, pour toutes au moins, bien établie. S'il est souvent possible de faire remonter à une maladie infantile, caractérisée notamment par de la fièvre, des convulsions, le point de départ des désordres cérébraux, il n'est pas toujours facile, tant s'en faut, d'indiquer la nature de cette maladie ; la fièvre typhoïde, pour la seconde enfance, est une des affections dont l'influence étiologique est la mieux établie (G. Ballet). »
II. — CAUSES DÉTERMINANTES DES AFFECTIONS MENTALES A. — Causes biologiques et physiologiques.
1 . Age. — Les auteurs sont d'accord pour affirmer la plus grande fréquence des affections mentales à l'âge adulte. Le maximum s'observerait de trente à quarante ans, d'après Esquirol, Guislain et Parchappe ; les statistiques confirment le fait : les psychoses sont, d'habitude, des maladies de l'âge adulte.
L'enfance, au dire d'Esquirol^ serait « à l'abri de la folie. » En tout cas, les psychoses véritables s'y observent rarement. Ce que l'on rencontre chez les enfants ce sont les névroses, l'épilepsie, la chorée, l'hystérie, le somnambulisme ; c'est une irritabilité maladive, qui peut dégénérer en troubles cérébraux plus ou moins graves. « Les candidats à la folie, dit Moreau (de Tours)^ portent en eux, dès leurs plus jeunes années, un cachet particulier, qui ne trompe pas des yeux exercés.» — « Les futurs persécutés, dit Pottier*, sont, dès l'enfance, sombres et taciturnes, défiants et soupçonneux. » C'est vraisemblablement parmi les mélancoliques de l'avenir que se rangent ces jeunes enfants tristement remarquables par leurs tendances précoces au suicide. Les petits prodiges, qui étonnent par leurs aptitudes extraordinaires et le développement prématuré de certaines facultés, sont très souvent des déséquilibrés^.
La vieillesse ne met pas complètement à l'abri des psychoses. On y observe souvent la mélancolie sous ses diverses formes, en particulier la mélancolie simple et la mélancolie anxieuse; quelquefois la confusion mentale, la manie; plus rarement on voit s'y développer des délires systématisés* ; la proportion
' J. Cotard. Soc. méd. psychol., 26 janv. 1886. in Ann. méd. psychol., 1886, t. I, p. 427 et suiv.
^ Esquirol. Des maladies mentales. Paris, 1888, t. I, p. 31.
' Moreau (de Tours) . La Folie chez l'enfant et le Pronostic des mal. ment, dans le jeune âge. Ann. de Psych. et d'hypnologie, 1891, n° 12, p. 353. ^ Pottier. Les aliénés persécuteurs. Th. de Paris, 1886. 5 Moreau (de Tours). Les enfants prodiges, 1888, p. 97. * Ritti. Les psychoses de la vieillesse. Rapport au Congrès de Bordeaux, 1896.
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de ces psychoses séniles, établie à Rhinan, par Willei, serait de 8 p. 100. On sait en outre quelle est, chez les vieillards, la fréquence de la démence, conséquence assez commune des dégénérescences artérielles et des troubles ischémiques qui en résultent.
2. Sexe et fonctions sexuelles. — Les affections mentales, si l'on envisage les chiffres bruts, frappent l'un et l'autre sexe avec une fréquence à peu près égale. A l'asile de Toulouse, dans les dix dernières années, il est entré à peu près autant d'hommes que de femmes. En tenant compte de ce fait que la folie alcoolique s'observe presque exclusivement chez l'homme, que la paralysie générale est chez lui beaucoup plus commune, on est conduit à penser que les psychoses pures sont plus fréquentes chez la femme. Il en est ainsi de la mélancolie. « La femme, dit Del Greco-, possède toujours un germe de mélancolie, qui réside dans sa plus grande émotivité et la faiblesse notoire de ses réactions volontaires. » Au reste, ses fonctions physiologiques rendent compte en partie, de la plus grande fréquence chez la femme de certaines affections mentales parmi lesquelles la mélancolie se place en bon rang.
L'influence de la meiistruation sur les psychoses de la femme n'est pas douteuse : au moment des règles, l'anxiété mélancolique redouble d'habitude et l'agitation maniaque s'accroît. En revanche, il est contestable qu'il existe de véritables folies menstruelles (BalT', Trcnel'*). D'après Nacke», dont l'opinion s'appuye sur l'observation de 100 malades, la menstruation n'intervient dans l'étiologie des affections mentales qu'à titre de cause occasionnelle.
La puberté et la ménopause sont deux époques critiques favorables à l'éclosion des psychoses : au moment de la puberté, bon nombre de dégénérées se mettent à délirer; quant à la ménopause, elle favorise le développement des accès dè mélancolie ou de confusion mentale", de certains délires de persécution ou mystiques.
La grossesse, V accouchement, la lactation, constituent, chez la femme, des fonctions en quelque sorte physiologiques et c'est ici le lieu de signaler les troubles mentaux qui les accompagnent assez fréquemment et qu'on a englobés sous la dénomination commune de folie puerpérale . Ces troubles, qui n'avaient échappé ni à Il.ippocrate, ni à Galien et sur lesquels Puzos, Lazare Rivière, Sydenham, et plus près de nousEsquirol et Marcé'' ont appelé l'attention, n'ont pas été toujours très exactement interprétés. En réalité, ils sont
' Wille. Die Psychosen des Greisenalters. Allg. Zcits. f. Psych., t. XXX, 1873-1874, cité par Ritti, p. 9.
Dcl Greco. Tempérament o e carallere nelle inc/ar/ini psic/iiatriche e d'anlropologia crimtnale, 1898, p. lo.
■' Bail. Leçons cliniques, p. 699.
* Tréncl. Délires menstruels périodiques. Ann. de gynéc. et d'obstétr. Mars 1808.
* Naeke. La menstruation et son influence dans les psychoses chroniques, Arcli. I'. . Psych. 28, 1, 1896.
" Beyer (Strasbourg). Sur une forme de confusion mentale aiguë à l'époque de la ménopause. Arch. f. Psychiat., f. XXIX, bl, 1896.
Marcé. Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices. Paris, 1858.
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quant à leur pathogénie, leur physionomie clinique et leur pronostic, très différents les uns des autres et il y a lieu d'établir parmi eux des divisions. « Il n'y a pas tme folie puerpérale, mais des folies puerpérales. » (G. Ballet').
Un premier groupe comprend les troubles et les psychoses qui dépendent de la prédisposition nerveuse individuelle et se développent à l'occasion d'un des épisodes de la parturition comme ils pouri'aient se produire dans d'autres circonstances. De ce nombre sont les perversions instinctives, les obsessions et les impulsions qu'on rencontre assez souvent au début ou au cours de la grossesse, ou après l'accouchement : on cite partout le cas, rapporté par Esquirol, de Marguerite Molliens qui fut prise, cinq jours après la délivrance, d'une impulsion irrésistible à tuer son enfant; de ce nombre sont encore les accès de manie ou de mélancolie qui s'observent tantôt avant, tantôt après l'accouchement. Ces troubles et ces symptômes morbides n'ont ici rien de spécial et il n'est pas rare de les voir se reproduire ultérieurement sous l'influence d'une circonstance quelconque, chez les femmes qui en ont été atteintes une première fois au cours de la grossesse. Il faut reconnaître toutefois que la gestation crée chez la femme un état de susceptibilité nerveuse qui l'exi^ose, plus que toute autre influence, à l'éclosion des accidents auxquels son organisation la prédispose.
Un second groupe correspond à des troubles qu'on peut considérer comme d'origine autotoxique. La femme enceinte, par suite des altérations dontle foie et le sein sont le siège, peut-être aussi sous l'influence des perturbations de la nutrition, est exposée à l'auto-intaxication, dont les accidents éclamptiques constituent l'une des manifestations. Or certains accès à forme maniaque ou à forme de confusion mentale, de la grossesse ou des suites de couches, paraissent relever des mêmes processus (Olshausen^ MairetetBosc' Lallier '*, Régis M. Dide«),
Enfm un grand nombre des délires qu'on observe après l'accouchement et qui revêtent la physionomie des délires scepticémiques ou confusionnels relèvent certainement d'accidents infectieux à forme aiguë, subaiguë ou prolon gée (Gampbell-Glark'', Hausen ^ Faure
Il conviendrait encore de signaler certains états confusionnels avec hallucinations constituant de véritables délires d'inanition et qu'on observe quelquefois chez les nourrices placées dans des conditions d'hygiène et d'alimentation défectueuses (G. Ballet).
Rappelons enfin que dans quelques cas, la grossesse, survenant chez des
' G. Ballet. Le6' psychoses puerpérales in Leçons de clinique médicale. Paris, 1897. - Olshausen. Ze'dsch. f. Geburtsh. und gynœk. Stuttgard, 1891, XXI, 371.
Mairet et Bosc. Ann. méd. psychol., n° 1, 1892. •> Lallier. De la folie puerpérale. Th. Paris, 1892.
Régis. La psychose post-éclamptique. Rev. gyn. de Bordeaux, 1899, p. 14. " M. Dide. La confusion mentale post-épileptique et post-éclamptique. Tribune méd., 27 août 1898, p. 324.
' Campbell-Clark. Journ. of mental science. London, 1887-88. 8 Hausen. Zeitsch. f. Gebnitsh und gynœk. Stuttgard, 1888. » Faure. T/i. rfeij/on, 1888.
ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE DES AFFECTIONS MENTALES
femmes affectées antéineurement de troubles mentaux, influe heureusement sur ces derniers'.
Chez l'homme, comme chez la femme, l'évolution pubère favorise le développement de certaines affections mentales : elle provoque l'apparition de l'hébéphrénie -, de la démence précoce des folies dégénératives*, etc. Il y a aussi, chez l'homme, une sorte d'âge critique, qui accentue les tendances aux psychopathies. A cette période, peuvent éclore des accès de mélancolie grave, qui tendent à se prolonger sous la forme de délires partiels mélancoliques.
B. — Causes sociales, politiques et religieuses; causes intellectuelles et morales.
1 . Éducation ■ — L'éducation bien dirigée est un moyen de redressement moral ; elle peut corriger les dispositions héréditaires défectueuses. Par contre, une mauvaise éducation accuse et développe les tares originelles.
« Les enfants que l'on appelle des enfants gâtés, dit Lagardelle'^ se trouvent, vers l'âge mûr, dans des conditions mentales très défavorables. L'homme, habitué pendant sa jeunesse à imposer ses volontés et ses caprices, éprouve des impressions nerveuses plus vives dès qu'il rencontre des obstacles. » Ces impressions deviennent des causes de pertubations psychiques. Une éducation, dit justement Krafft-Ebing", ne doit être ni trop indulgente ni trop sévère. Trop de sévérité peut nuire au développement des sentiu^ents et aggraver, chez des sujets prédisposés, des tendances mélancoliques. Un autre écueil dangereux dans l'éducation c'est le surmenage cérébral, d'autant plus redoutable qu'il est la condUon nécessaire des grandes situations sociales.
2. Civilisation — Les affections mentales ont progressé avec la civilisation : en Angleterre le nombre des aliénés a doublé ; il s'élève partout. Dans un rapport de 1874, Constans, Lunier et Dumesnil^, attribuent à la civilisation et aux grandes agglomérations urbaines une influence dans cette progression; il est certain queles maladies mentales sont plus fréquentes dansles grandes villes. En dix ans, la ville de Toulouse par exemple, dont la population représente un peu plus du quart de la population totale du département de Haute-Garonne, a fourni, h elle seule, près des deux tiers du nombre des aliénés admis à l'asile de ce département. Il est vrai de dire que les individus affectés de tares héréditaires ont en général tendance à se diriger vers les grandes villes, où ils trouvent d'ailleurs des causes de surmenage, de misère physio-
' Bartens. Allg. Zeif. f. l'sychol., XL. 4.
\V. Wille. Die Psychosen des Pubertdtsalters. 1898. ^ Kraepelin. Die Ursachen des Irreseins, in Allg. Psycliiat., t. L p. 149, 6<= cdit., 1899. Lcipsig.
Christian. De la démence précose des jeunes gens. Ann. meJ. pyscho. Janvieroctobre 1899.
Lagardellc. Cité par Moreau (de Tours). Ann. de Psych. et d'hypnoL, 1891, p. 358. " Krafft-Ebing. Traité clinique de psychiatrie, p. 109. Traduct. Em. Laurent, 1897. ' Constans, Lunier, DumesniL Rapport du service des aliénés, 1874.
EÏIOLOGIE GENERALE DES AFFECTIONS MENTALES
logique, de contamination et d'infection qui favorisent la désorganisation de leur mentalité précaire. Il ne faut pas oublier enfm le rôle prépondérant que joue l'alcoolisme dans l'accroissement du nombre des maladies mentales, et l'alcoolisme, on le sait, est plus répandu dans les centres populeux qu'à la campagne.
3. État civil. — On note partout la fréquence plus grande des maladies mentales chez les célibataires ; à la vérité, on prend peut-être l'effet pour la cause : la bizarrerie de caractère, l'originalité, toutes les tares psychopathiques éloignent du mariage plus qu'elles n'y portent, et c'est peut-être là la raison de la particularité accusée par la statistique. Le veuvage semble aussi favorable au développement des psychopathies.
4. Professions. — Aucune profession ne met à l'abri des maladies mentales : on les rencontre au haut comme au bas de l'échelle sociale. Les poètes, les artistes ^ les hommes de génie, en sont fréquemment atteints. On a même avancé, on le sait, qu'il y aurait une étroite parenté entre le génie et la folie, sous cette forme absolue l'opinion semble n'être qu'un séduisant paradoxe (A. Regnard"'*). Le travail met à l'abri de l'aliénation plus qu'il n'y expose. Toutefois quand il est excessif il peut concourir à éveiller une prédisposition latente. Les troubles mentaux sont communs chez les prostituées : la fréquence de la syphilis chez elles, les excès alcooliques auxquels elles se livrent plus encore que les abus sexuels rendent suffisamment compte du fait. Nous avons remarqué que la paralysie générale est extrêmement fréquente chez les repasseuses^; peut-être faut-il en chercher la cause dans la fréquence de la syphilis chez elles; peut-être aussi doit-on incriminer dans les ateliers de repassage l'oxyde de carbone, dont l'inhalation contribuerait à diminuer la résistance de la cellule cérébrale vis-à-vis des autres agents toxiques.
On a dit que les troubles mentaux sont communs chez les matelots et Pellegrini a décrit une folie des douaniers *. Matelots et douaniers dorment peu, mais il n'est pas vraisemblable que ce soit là, comme le pense Pellegrini, la raison de la fréquence plus grande des affections mentales chez ces derniers. L'alcoolisme doit être ici mis en cause avant tout autre élément étiologique.
Dans l'armée, les psj^chopathies s'observent très souvent. On sait le ravage que fait la paralysie générale parmi les officiers. Chez les jeunes soldats, on a décrit une « psychose spéciale des recrues » que Wurtzen, très documenté sur la question, n'a pas retrouvée. D'après Wurtzen, il faut chercher la véritable cause des psychoses des jeunes soldats dans leurs antécédents hérédi-
' Krafft-Ebing. Loc. cit., p. 189.
^ A. Regnai'd. Génie et Folie. Re'fulalion d'un paradoxe. Ann. niéd. psychoL, 1898, t. VII, p. 10, 177 et 3S3 ; t. VIII, p. o et 204 et 1899, t, IX, p. 22 et 379.
D. Anglade. Rapports de la syphilis et de la paralysie générale. Th. de Paris, 1891.
* Romain Pellegrini. La Pazzia nelle guardie doganali. Asile provincial de Catanzaro. Girifalco, 1891.
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taires ; le service militaire, avec les ennuis qui l'accompagnent, n'est après tout qu'une cause occasionnelle analogue à cent autres'.
En temps de guerre, les militaires sont astreints à de gi'andes fatigues; il ont des causes de surexcitation nerveuse si3éciales. Il n'est pas surprenant que les facultés mentales fle'chissent chez ceux qui y ont quelque inclination. L'état de guerre d'ailleurs relève d'une façon générale le chiffre des maladies mentales; on en saisit la raison. Lunier^ pense qu'on peut imputer aux événements de 1870 environ 1 800 cas de folie, parmi lesquels prédominèrent les formes mélancoliques.
5. Captivité, détention. — • La nostalgie s'empare de tous les captifs et la nostalgie confine à la mélancolie qu'on observe aussi chez ces derniers ; la détention, sous toutes ses formes, peut être tenue pour une cause de psychopathie. Sauze^ à la vérité ne reconnaît pas l'existence d'une folie pénitentiaire spéciale; mais les recherches de Charpentier ' et de Pietra Srinta ° ont conduit ces auteurs à des conchisions opposées. « Il y a lieu, dit Charpentier, d'admettre, chez certains prévenus ou condamnés une mélancolie spéciale, non antérieure au délit commis et sans rapport avec ce délit, liée intimement à la crainte des effets de la condamnation. » Nous pensons que la détention ne fait en pareil cas que réveiller la prédisposition psychonévrotique ^
6. Nationalité. — Les nations les plus civilisées sont aussi les plus atteintes par les affections mentales. En Angleterre et dans le Nord de la France, l'alcoolisme fait des ravages considérables. En Norvège l'émigration expliquerait l'accroissement de la folie''. Dans la haute Italie, la pellagre, qui tient à une intoxication alimentaire, est une cause fréquente de psychopathie. En Turquie, en Espagne, aux États-Unis, au Mexique, les troubles mentaux s'observent plus rarement**. On ne peut, il est vrai, établir de comparaisons précises, parce que les cas ne sont pas relevés avec la même exactitude dans tous les pays.
7. Politique. Religion. — On sait h quel degré les luttes politiques et religieuses surexcitent les esprits et troublent les intelligences. Il est pénible de rappeler la part qui revient à cette excitation morbide dans une foule d'évé-
* C.-H. Wurtzen. Bidraçj til Kundskab am Sindssygdamme lias daiiske vœrnepligtige- Nordiskt medicinskt Arkiv, n" 12. 1898 (100 p., 40 obs. orig.).
' Lunier. De l'influence des grandes commotions politiques et sociales sur le développement des maladies mentales. Ann. méd. psych., 1874, t. X, p. 38.o.
' Sauze. Recherches sur la folie pénitentiaire , cité par Pietra Santa.
■* Charpentier. Ann. médico-psychol., t. XII, n" 1, cité par l'ietra Santa. Pietra Santa. La mélancolie pénitentiaire, in Ann. de psych. et d'iiypnol., 1891, n' 3, p. 65.
" Aug. Voisin. Sur l'état intellectuel des détenus dans les établi.tsements pénitentiaires de Belgique. Acad. de méd. Paris, séance du 26 juin 1888.
1 Sur la fréquence des maladies mentales en ?sorvège. Norsk magasin for Lagewidenshal, 4 R XIII, Bd n» 9, 1898.
' Esquirol. Traité des Mal. ment., t. I, p. 52.
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nements douloureux ou sanglants, que l'histoire a enregistrés. Les re'volutions sont souvent l'œuvre d'esprits robustes, mais elles rompent l'équilibre mental trop instable des esprits faibles, qui s'abandonnent alors trop aisément à leurs impulsions et à leurs instincts. Ces déséquilibrés deviennent, à l'occasion, les principaux acteurs des drames révolutionnaires (Laborde)'. Les commotions politiques provoquent aussi de véritables accès de mélancolie ou de manie, etc.. « Elles ne sont pas, dit Esquirol^ , des causes prédisposantes, mais des causes excitantes. Tel individu, que les passions révolutionnaires rendirent aliéné, le fût devenu il y a deux siècles, par la crainte des sorciers et du diable. »
Le mysticisme superstitieux fut, au moyen âge, la source d'épidémies de psychopathie démoniaque. Mais les religions, en général, ne sont pas des causes réelles de maladies mentales. On a accusé les prédications de bouleverser les esprits, d'y faire naître des scrupules et des vocations maladives. En réalité, les orateurs religieux les plus persuasifs n'alarment que les consciences débiles et ne dirigent vers le cloître et la séquestration volontaire que les caractères faibles. La foi religieuse, sous toutes ses formes, est d'ailleurs, il faut bien le reconnaître, une cause de tranquillité morale. Elle console des morts douloureuses par l'espoir d'une réunion future; elle donne l'assurance d'une vie meilleure., aidant ainsi à supporter les souffrances morales et matérielles. Malgré tout, les maladies mentales ne sont pas rares parmi les religieux; seule, la paralysie générale s'y observe peu et Bouchaud^ n'a rencontré que 3 paralytiques sur 146 aliénés admis en vingt ans à l'asile de Lommelet.
8. Superstilions. — Les croyances superstitieuses, sous diverses formes, survivent à travers les progrès de la civilisation et de l'instruction. Les préjugés régnent encore dans les campagnes; on y croit aux revenants et aux sorciers. On consulte les somnambules dont les airs mystérieux frappent l'imagination et quelquefois la bouleversent! G. Encausse '' raconte l'histoire d'une femme qui devint mélancolique, hypochondriaque, parce qu'un sorcier lui avait affirmé qu'elle était malade d'une maladie qui ne pouvait guérir. De Perry^ a relaté des faits qui tendent à prouver qu'une consultation somnambulique est susceptible d'accentuer une manifestation neuro ou psychopathologique, ou même de faire apparaître des manifestations de cet ordre. Il ne faut pas oublier toutefois que la clientèle des sorciers et des somnambules se recrute en majorité parmi les sujets dont la crédulité naïve est un stigmate d'insuffisance mentale.
* Laborde. Les hommes et les actes de l' insurrection de Paris devant la psychologie morbide, 1872.
' Esquirol. Loc. cit.,t. Il, p. 54.
^ J.-B. Bouchaud. De la fréquence relative de la paralysie générale chez les laïques et chez les religieux. Ann. méd.-psycliol., 1891, t. XIII, p. 363.
■"G. Encausse. Les sorciers de village et la suggestion. Ann. de psych. et d'hypnol. 1889, n» 6, p. 215.
L. de Perry. L.es somnambules extra-lucides., leur influence appoint de vue du développement des maladies nerveuses et mentales; aperçu médico-légal. Arcli. clin, de Bordeaux, n" 10, oct. 1896.
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9. Spiritisme . Hypnotisme . — Les pratiques de spiritisme et d'hypnotisme sont capables de rompre l'équilibre mental chez les sujets dont l'esprit a quelque instabilité'. Une malade de Se'glas' devint mélancolique à la suite de tentatives d'hypnotisme dans un établissement forain. A. Voisin G. Ballet', ont signalé des faits semblables.
■ 10. Contagion mentale. — Le contact des aliénés peut-il être cause de troubles mentaux? Un préjugé trop répandu veut qu'il suffise de vivre avec des « fous » pour le devenir. Gela est fort heureusement inexact. Ce qui est vrai, c'est que le langage de certains délirants est d'apparence assez logique pour pouvoir dans quelques cas entraîner la conviction. Des hommes de jugement sain se laissent parfois « imposer un délire * » ; à plus forte raison, des sujets à prédisposition psychopathique ° sont-ils exposés à accepter comme véridiques les interprétations fausses qu'on formule autour d'eux. Plusieurs formes de délire peuvent ainsi se communiquer : Meyer' a cité l'exemple d'un alcoolique dément qui en vint à jDarlager les idées erronées d'un malade atteint de psychose polynévritique. Mais la plus contagieuse des vésanies est le délire de persécution; « car c'est celui, dit F. L. Arnaud", qui présente le plus de vraisemblance et de logique, celui qui heurte le moins les idées reçues ».
11. Réoes. — Les rêves sont parfois si actifs qu'ils laissent une impression persistante après le réveil. Chez certains sujets prédisposés cette impression peut être telle que ces derniers ont quelque peine à distinguer le rêve de la réalité. On sait d'ailleurs que les rêves pénibles sont des causes puissantes d'émotion et qu'ils sont susceptibles de laisser une empreinte fâcheuse sur quelques cerveaux. On a décrit de véritables psychoses oniriques (de Sanctis*), caractérisées tantôt par des idées fixes, tantôt par une sorte de folie systématisée aiguë ou durable, tantôt par de la confusion mentale. En fait, le délire onirique est autre chose qu'un incident dans l'existence d'un rêveur ; Régis " lui a magistralement marqué sa place parmi les délires toxi-infectieux. Dans tous les cas, est-il besoin de le dire, la cause occasionnelle est secondée puissamment par la prédisposition psychopathique.
' Séglas. Observ. citée par Aug. Voisin.
- Aug. Voisin. Du rôle de l'hypnotitime clans les préoccupiilions délirantes de certains aliénés. Ann. de psycliol. et d'hypnol., 1891, n" G, p. 169.
* G. Ballet. Soc. méd. psychoL Mars 1901.
* F.-L. Arnaud. La folie à deux; ses diverses formes cliniques. Ann. méd.-psj'chol., 1893, t. XVn, p. 337.
' Marandon de Montyel. Des conditions de la contagion mentale morbide. Ann. méd.psych., 1894, t. XIX, p. 266 et 467.
' Meyer (Tubinge). Beitraff zur Lehre des inducirten Irreseins. KorsakotT'sclie, Psycbose Allg. Zeitsch, f. Psychiatrie,' t. LV, f. 3, août 1898 (1 obs., 6 p.)
' F.-L. Arnaud. Loc. cit., p. 375.
' Santé de Sanctis. Sui rapporli etiologici tra sogni e pazzia Deliri e Psicosi da sogni. Riv. quindic, di psicolog. psichia. neuropatologia, 13 février et l"' mars 1898, vol 1. fasc. 20 ut 21, p. 310 et 3-21 (6 obs.).
" Régis. Semaine médicale. 1895, p. 32a et 1898, p. 332. Académie do médecine. 7 mui 1901.
12. Émotions. — Il n'est pas rare de trouver un ictus émotionnel à Torigine des diverses vésanies. C'est une opinion couramment re'pandue que les grandes douleurs morales ou les grandes joies, surtout si elles sont inopinées, peuvent amener a la folie ». Tel est le cas de la perte d'un être cher, de l'amour contrarié, des revers de fortune, des frayeurs vives. Savage^ a appelé l'attention sur les troubles de l'esprit qui se développent « à l'occasion des fiançailles ».