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LIVRE IV

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES Par F. L. ARNAUD

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

On a vu, au chaY^Hre Étiologie générale de cet ouvrage, que Y Hérédité est la plus efficace des causes qui prédisposent aux affections mentales en géne'ral. Cependant,, si elle est la plus puissante, l'hérédité n'est pas la cause unique. Sur ce point, la controverse pourrait s'éterniser si l'on ne disposait que des observations relatives à l'homme. Mais l'expérimentation sur les animaux a fourni des résultats positifs et probants. Dans une longue série de travaux, Brown-Séquard ' a définitivement établi qu'en sectionnant et irritant ensuite la moelle ou le nerf sciatique du cobaye on détermine des attaques épileptif ormes ; si l'expérience est suffisamment prolongée, l'animal devient réellement épileptique, les crises convulsives se produisent spontanément, en dehors de toute nouvelle irritation ( r.périmentale, et la maladie se transmet aux produits. De nombreux physiologistes, Laborde notamment, ont répété avec le même succès des expériences analogues. Luciani - a également obtenu la transmission héréditaire de l'épilepsie provoquée par l'irritation du cerveau. Dans ces différents cas, une maladie identique, l'épilepsie, est produite par une cause extérieure et accidentelle chez les ascendants, par l'hérédité chez les descendants. Des résultats du même ordre ont été obtenus par Féré, qui, en imprégnant par l'alcool des œufs fécondés, a pu constater, chez les poulets sortis de ces œufs, toute la série des malformations et des arrêts de développement que l'on attribue si souvent, et faute de mieux, à l'hérédité.

Il faut donc, à côté de l'hérédité, faire une place, parmi les conditions capables d'entraîner la prédisposition aux affections du système nerveux centralj à certaines influences agissant sur l'individu lui-même et notamment à

' Transmission par hérédité d'une affection épileptiforme accidentellement produite. Proceedings of the Royal sociely of London, vol. X.Feb. 18G0. — Faits nouveaux établissant l'extrême fréquence de la transmission, etc., G. R. Soc. Biol., mars 1882.

* Archiv. ital. pet- le malattie nervose, 1881.

' Soc. Biol., févr. 1894.

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celles qui s'exercent pendant la vie fœtale ou dans l'enfance, c'est-à-dire pendant la période de développement de l'organisme. Pour être moins importante que celle de l'hérédité, l'action de ces causes ne doit pas cependant être méconnue ; c'est alors que, suivant le mot de Lasègue, Vindividu hérite de lui-même.

Mais la prédisposition, héréditaire le plus souvent et quelquefois acquise, se fait sentir à des degrés très variables.

Dans un certain nombre de cas, la prédisposition est au minimum ; la maladie exige, pour se développer, l'action adjuvante de causes occasionnelles puissantes : intoxications et infections diverses, émotions vives ou prolongés, traumatismes cérébraux, surmenages de tout genre, etc. Dans les cas de cet ordre, les causes occasionnelles dont il s'agit étant personnelles et, par conséquent, évitables, les psychoses qui se développent sous leur influence peuvent, dans une certaine mesure, être considérées comme accidentelles. Telles sont les psychoses toxiques, les délires fébriles, la manie et la mélancolie simples, \k paralysie générale, etc.

Dans d'autres circonstances, au contraire, la prédisposition morbide est au maximum, et il suffit, pour la réveiller, des cavises les plus insignifiantes, les plus banales, dont l'action est inséparable des conditions mêmes de l'existence et qu'il n'est guère possible d'éviter. Ici, l'éclosion d'une maladie mentale n'est plus un accident ; elle est plutôt l'aboutissement normal d'une forte prédisposition et comme la floraison d'un germe déposé en terrain favorable. Les maladies mentales développées dans de semblables conditions, résultant de la constitution même du sujet, sont justement appelées psyc/ioses constitutionnelles. Ce sont les psychoses les plus nombreuses et les plus importantes. Elles comprennent les différents délires systématisés, les folies intermittentes ou périodiques, les innombrables folies morales, raisonnantes, instinctives, des héréditaires, des dégénérés, etc.

Ce vaste groupe, pieri-e d'achoppement de toutes les classifications, présente donc, au point de vue de son étiologie, ce caractère important d'être sous l'étroite dépendance d'une forte prédisposition névro ou psychopathique qui prépare le terrain sur lequel, tôt ou tai'd, se développera la maladie.

Cette prédisposition se manifeste, suivant les sujets, de façons différentes ; en considérant uniquement son mode d'action, l'on peut diviser assez naturellement les psychoses constitutionnelles en deux classes principales.

Dans la pi^emière, l'influence prédisposante, si puissante soit-elle, ne se manifeste pas sensiblement avant l'apparition de la psychose. Sans doute, elle s'exerce sur le caractère et les tendances, mais sans dépasser les limites des variations individuelles psychologiques, des simples modifications du caractère considérées comme étrangères à la pathologie. Avant le développement de l'affection mentale caractérisée,, le sujet n'était ni un malade, ni même un irrégulier. Et s'il guérit de son accès de folie, il peut être considéré, d'une manière générale, comme un individu normal. Le plus souvent aussi, mais ce caractère n'a rien d'absolu, les sujets qui appartiennent à cette catégorie ne présentent pas ou ne présentent qu'cà un degré atténué ces modifica-

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lions somaliques, ces malformations désignées sous le nom de stigmates physiques de riiérédité. Pour cette double raison, on peut dire que chez eux la prédisposition est restée latente jusqu'à l'apparition de la psychose et qu'elle demeure telle pendant les intervalles qui séparent les accès successifs. Chez ces su.jets h. prédisposition latente, les formes morbides que l'on observe de préférence sont les délires systématisés chroniques et les folies périodiques ou intermittentes.

Dans une seconde classe, \(v prédisposition est plus accentuée, plus grave; son action est apparente et permanente , souvent dès les premières années de la vie. Les sujets qui composent cette classe sont, de bonne heure, nettement irréguliers, surtout en ce qui concerne les sentiments et le caractère. Indisciplinables, insociables, leurs instincts capricieux et mobiles, fréquemment pervertis, les jettent dans toute sorte d'aventures. Ils pi^ésentent des bizarreries, des excentricités qui appellent sur eux l'attention et les font considérer comme des détraqués, comme des originaux. Ce qui les distingue, dans leur état habituel et en dehors de tout incident pathologique surajouté, c'est le défaiit d'équilibre, la dysharmonie des fonctions céi^ébrales. Leur intelligence peut être très développée, mais ils manquent de mesure et de jugement. Leur volonté est ordinairement déréglée, ils sont à la fois abouliques et entêtés jusqu'à l'absurde, souvent impulsifs. Très impressionnables, très émotifs, ils présentent fréquemment des obsessions, des craintes morbides, etc. Ils ont aussi une grande aptitude à délirer sous les influences les plus minimes ou même sans cause appréciable, et leurs conceptions délirantes se développent brusquement, sans préparation, guérissent souvent, mais pour se reproduire avec la même facilité; ou bien, au contraire, elles s'immobilisent indéfiniment dans une foi"me invariable. Enfin, ils pi^ésentent ordinairement un plus ou moins grand nombre d'anomalies ou stigmates physiques.

Ainsi donc, pour les sujets de cette [seconde catégorie, au lieu de rester latente comme chez les précédents, l'influence pathologique, héréditaire ou autre, se fait sentir avant l'apparition de tout accès délirant et dans l'intervalle des accès successifs. A cette deuxième classe appartiennent les aliénés raisonnants, les fmos moraux, les obsédés, lea impulsifs, tous ces malades avec lesquels on a constitué les groupes de la folie héréditaire et de la dégénérescence mentale.

Magnan, se plaçant au seul point de vue de l'accumulation de l'hérédité dans les antécédents des malades, admet trois catégories dans les psychoses constitutionnelles. La première, la moins atteinte par l'influence héréditaire, comprend les « délirants chroniques » (délires systématisés chroniques); — la plus touchée, celle où les tares héréditaires sont particulièrement graves et nombreuses, est celle des « héréditaires dégénères » (folie raisonnante, folie morale, obsessions, impulsions, etc.) ; — entre les deux prennent place les intermittents, qui, moins atteints héréditairement que les dégénérés, mais plus tarés que les délirants chroniques, forment une classe intermédiaire '

' Magnan. De la folie intermittente, communicat. au Congrès international de médecine, 1890.

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G. Ballet objecte fort justement à celte manière de voir que « s'il est facile de constater l'hérédité, il ne semble pas qu'il soit commode de la doser. D'ailleurs, si certains dégénérés sont povirvus de lourdes tares "héréditaires, il en est chez qui la dégénérescence est la conséquence d'accidents de la grossesse de la naère ou de maladies infantiles, si bien que chez eux l'hérédité est inconstante quoique habituelle. Dans la folie intermittente elle est au contraire de règle... Ce qu'il faut dire, à notre avis, c'est que l'hérédité, forte ou faible^ au lieu d'aboutir à un état de déséquilibration permanente dû à un développement défectueux du système nerveux, crée simplement une pi'édisposition latente qui chez l'intermittent se traduit par des accès de folie plus ou moins éloignés les uns des autres. Ce qui est moins accusé dans ces cas, ce n'est pas à proprement parler l'hérédité, ce sont ses -conséquences ^ » Ajoutons que la transmission héréditaire n'est pas seulement une question de quantité mais qu'elle est aussi une question de qicalité, certaines tares légères pouvant déterminer chez les descendants des caractères considérés par beaucoup d'auteurs comme propres aux dégénérés, tandis que des tares héréditaires plus lourdes, plus nombreuses, mais d'une nature différente, entraînent l'apparition de psychoses non dégénératives. C'est ce que disait clairement Morel, à propos des dégénérescences : « Certaines causes maladives produisent plutôt telle dégénérescence que telle autre ; ... (celles-ci) puisent leurs éléments distinctifs dans la nature même de la cause qui les a produites - ».

C'est pourquoi nous nous attachons, avec G. Ballet, aux eff'ets de la prédisposition, que l'on peut toujours constater, plutôt qu'à son intensité, d'une appréciation si incertaine. A cette manière de voir correspond notre division des psychoses constitutionnelles en deux catégories^ suivant que la prédisposition, qu'elle soit héréditaire ou acquise, reste latente jusqu'à l'apparition des troubles délirants ou suivant qu'elle est apparente pendant toute la vie du sujet, en dehors même des périodes délirantes. 11 convient de remarquer cependant que cette distinction, très réelle lorsqu'on se place à un point de vue général, n'a rien d'absolu et qu'en fait on observe parfaitement, dans certains cas particuliers, des psychoses de la première catégorie (délires systématisés réguliers, folies intermittentes ou périodiques) chez des sujets présentant l'état mental et les caractères habituels de la seconde (malades dits dégénérés '^), ou inversement ; de sorte qu'un assez grand nombre de malades auraient des droits égaux à figurer dans l'une et l'autre classe.

Ce qu'il importe surtout de i^etenir, c'est que les psychoses constitutionnelles se développent sur tm terrain particulier, préparé soit par l'hérédité, et c'est le cas le plus fréquent, soit par des maladies du fœtus ou de l'enfance (Cotard, Bouchereau, Christian, etc.). Nous résumons ces considérations générales dans le tableau ci-dessous :

* G. Ballet. Les psychoses, folie périodique, in traité de médecine de Charcot et Bouchard.

' Traité des dégénérescences , p. 4.

^ Sur ce point, voir principalement : Séglas. Du délire chronique, Annal, méd.-psych., 1888, t. VII, p. 320.

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