C. — Persécutés-persécuteurs {Persécuteui's raisonnants
Ainsi que nous l'avons vu, les persécutés hallucinés et à évolution systématique reagissent quelquefois contre leurs prétendus ennemis par des actes de violence. Ils obéissent soit à leurs tendances naturelles, soit à l'excitation hallucinatoire. Lasègue disait de ces malades que « de persécutés ils deviennent persécuteurs ».
Chez eux, cependant, les réactions agressives ne constituent en réalité qu'un incident au cours d'un long état morbide, ce sont les accès de colère ou de désespoir d'un aliéné qui, d'ordinaire, subit passivement des tortures imaginaires.
Au contraire, chez d'autres malades, également persécutés, les tendances agressives et nuisibles, loin d'être accidentelles et passagères, constituent le fond même de la maladie, elles en sont la manifestation constante et prédominante, sinon la manifestation unique. Ces derniers sont les vrais persécuteurs, c'est à eux que cette épiLhète doit être réservée, tandis que Ton appellera les premiers persécutés actifs.
Les persécutés-persécuteurs ont été individuellement observés depuis longtemps et notamment par les médecins légistes, à l'occasion des attentats si fréquents de ces sujets. Tardieu en 1845, Casper en 1858, Beer en 1869, etc., en ont rapporté des exemples typiques. Mais on les confondait, pêle-mêle avec d'autres malades très dissemblables, dans les groupes incertains des monomanies, de la manie raisonnante, de la folie morale, ou encore on en faisait, avec Lasègue, une simple variété et comme un cas particulier de son délire de persécution'. C'est J. Falret qui, le premier, en 1878, a constitué le groupe des persécutés-persécuteurs. Il a établi dans une étude d'ensemble que ces malades olfrent les caractères physiques et moi'aux des aliénés raisonnants, héréditaires, ce qui les distingue tout d'abord des pei'sécutés vrais, et il a fixé les traits particuliers qui en font une catégorie spéciale (persécutés-
' Voir, par exemple, l'étude de Taguel sur aliénés persécuteurs, knnàl. méd.-psych.,
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persécuteurs type Falret). Les idées de J. Falret sont exposées très complètement dans l'excellente thèse de son élève P. Pottier^ (1886), qui contient des observations caractéristiques et des plus intéressantes.
A peu près en même temps que J. Falret, Krafft-Ebing arrivait à des conclusions semblables, dans une étude sur le « délire quérulant » de Beer, ou délire des aliénés processifs.
Les travaux ultérieurs ont confirmé dans leur ensemble les idées de J. Falret et de Krafft-Ebing, et ils ont en outre précisé certains points que nous indiquerons chemin faisant. Parmi les plus importants de ces travaux, nous citerons ceux de Magnan (1891-1893), qui classe les persécuteurs dans son vaste groupe des héréditaires dégénérés et qui insiste sur leur déséquilibration originelle ; de G. Ballet (1893), qui a étudié d'une manière spéciale les persécuteurs familiaux ; de Vallon (1895) et de Leroy (th. 1896), qui ont donné du sujet d'excellentes études d'ensemble.
D'après Régis-, le délire des persécuteurs serait une forme délirante appartenant en propre aux dégénérés : « C'est une folie spéciale, variable comme expression délirante, mais à caractères généraux uniformes et pour ainsi dire pathognomoniques. Le délire est un thème suivi, vraisemblable, à point de départ faux ou mal interprété, mais éminemment logique dans ses déductions; il ne s'accompagne jamais d'hallucinations, si ce n'est exceptionnellement, et, dans certains cas, d'hallucinations hypnagogiques ou oniriques ; il se développe par extension progressive de l'idée mère, mais sans subir de transformation et sans rien perdre de sa physionomie première ; il se traduit, quelle qu'en soit la forme, par des revendications plus ou moins chimériques, mais tenaces, persistantes, le plus souvent agressives et dangereuses; il est incurable, malgré des rémissions fréquentes, et se termine ordinairement par des complications cérébrales. »
Suivant qu'ils manifestent celle ou telle tendance prédominante, suivant qu'ils poursuivent tel ou tel objet particulier, on a distingué plusieurs variétés de persécutés-persécuteurs : les processifs, les amoureux, les familiaux, etc. Nous examinerons plus loin chacune de ces catégories.
Mais si les tendances particulières des persécuteurs sont différentes, leur état mental est semblable et comporte une descrii^tion générale. Ils présentent un certain nombre de caractères communs qui les distinguent cliniquement des persécutés à évolution systématique, type Lasègue-Falret. Ces caractères sont les suivants :
l'^La tendance persécutrice d'emblée et le choix précoce d'un soi-disant persécuteur ;
2° L'absence d'hallucinations et même, le plus souvent, d'idées réellement délirantes ;
3" La fixité de leur systématisation qui ne présente pendant toute sa durée aucune trace d'évolution ;
' P. Pottier. Elude sur les aliénés persécuteurs, th. Paris, 1886. - Manuel pratique de médecine mentale, 2° edit., 1892, p. 300.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
4" La fréquence des stigmates physiques de Thérédite' névropathique ;
5° Un état mental dont le trait essentiel est un défaut d'équilibre général, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre moral, défaut d'équilibre qui se traduit par des lacunes très apparentes, par une activité désordonnée et stérile, par un jugement radicalement faux, par une défiance morbide, par un égoïsme féroce et par un orgueil démesuré.
Description. — Gomme l'a montré J. Falret, les persécutés-persécuteurs offrent les caractères des aliénés héréditaires, des fous moraux ët des raisonnants. Ils en ont les stigmates physiques : asymétrie crànio-faciale, malformations diverses, tics, bégaiement, etc. ; ils présentent souvent des crises choréiques ou convulsives. Ils en ont aussi les stigmates psychiques. Dès leur enfance, ils s'étaient fait remarquer par leur indocilité, par leur entêtement, leur vanité excessive, souvent par leur's mauvais instincts. A l'époque de la puberté, ils souffrent fréquemment de troubles nerveux ou mentaux. Leur caractère est bizarre, leur humeur changeante ; leurs facultés, très inégalement développées, présentent les contrastes les plus inattendus de lacunes énormes et de dons très brillants. Complètement dépourvus de sentiments moi\aux et altruistes, ayant de leur personne une très haute opinion, ils ne tardent pas à entrer en conflit avec leurs égaux et surtout avec leurs supérieurs. Incapables, à la fois par vanité et par incorrection native du jugement, de reconnaître qu'ils puissent avoir tort, ils persistent dans la voie oii ils se sont engagés, et ils appliquent leur entêtement et leur grande activité intellectuelle à faire triompher envers et contre tous leur manière de voir. D'inévitables échecs les irritent. De plus en plus défiants et agressifs, ils se croient bientôt en butte à la malveillance et ils se défendent préventivement en attaquant. C'est en cela qu'ils sont à la fois persécutés et persécuteurs.
Par leur mémoire, qui est habituellement excellente, par la facilité du raisonnement et la conservation apparente de la logique, ils peuvent faire illusion sur leur désordre mental. « Ces aliénés, dit Pottier (thèse citée), ont ordinairement une intelligence très active, de grandes ressources dans l'esprit et une véritable facilité d'élocution. Ils parlent beaucoup et avec volubilité, discutent avec une gi'ande variété d'arguments les faits qu'ils allèguent et tous les griefs dont ils se plaignent. Ils ont souvent une argumentation très serrée, conforme aux lois de la logique, et étonnent leurs interlocuteurs par le luxe de preuves qu'ils semblent apporter à l'appui de leurs affirmations... 11 est d'autant plus difficile d'apprécier leur état mental que, le plus souvent, leur délire repose en grande partie sur des faits vrais, qui ont servi de point de départ à leur systématisation délirante, et auxquels ils se sont bornés à ajouter des compléments imaginaires, qu'on a peine à distinguer des faits réels qui leur ont servi de base. »
En outre, comme Krafft-Ebing l'a bien montré, ils sont « menteurs et de mauvaise foi, ils ont une aptitude particulière à traverstir la vérité. Souvent, on constate chez eux, comme trouble fondamental de l'intelligence, une
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absence complète de fidélité dans la reproduction des idées qui entraîne comme conséquence la défiguration de tous les faits. »
Aussi, rien n'est-il plus malaisé que de discerner, dans leurs interminables récriminations, la part de vérité qui se mêle à l'erreur et au mensonge. L'appréciation de leur état mental, surtout lorsqu'il s'agit d'une affaire médicolégale, est toujours laborieuse, elle exige souvent de longs interrogatoires, une véritable enquête rétrospective dans l'existence entière du sujet dont il faut reconstituer l'histoire bio-pathologique.
Mais si les paroles de ces malades n'indiquent pas toujours clairement la nature morbide de leurs idées, leurs actes en donnent des preuves convaincantes.
De bonne heure, ainsi que nous l'avons indiqué déjà, ils arrivent à systématiser leurs tendances agressives contre une personne déterminée. Ils sont persécuteurs d'emblée et sans avoir à traverser une période d'inquiétude, de tâtonnements. Le hasard leur fournit le prétexte, qu'il s'agisse d'un procès, d'un héritage disputé, d'une compétition pour une fonction ou pour une place, d'une prétention quelconque mal accueillie. Alors, ils s'acharnent dans leurs réclamations non fondées, ils se plaignent à tous des injustices qu'ils croient endurer, ils poursuivent sans trêve l'ennemi qu'ils ont désigné et qui, désormais, personnifie toutes les malveillances auxquelles ils se disent exposés. Contre cet ennemi, les lettres de menaces et d'injures, les visites indiscrètes, les interpellations en public, tout leur est bon, et ils font preuve d'une ingéniosité extraordinaire dans le choix des moyens employés. Plus on se défend et plus ils s'acharnent, ne se laissant arrêter ni par les convenances les plus élémentaires, ni par les inconvénients qui peuvent résulter pour eux-mêmes de leurs démarches. « En vain on ferme sa porte, en vain on se fait protéger de toutes les manières, le persécuteur trouve moyen d'arriver jusqu'à celui que son délire lui a désigné. Il l'attend pendant des heures entières, le guette, le recherche partout où il va, le suit, s'attache à ses pas et lui apparaît dans les moments oii il s'y attend le moins. Il le saisit au passage, dans les lieux publics, pour l'injurier, le menacer et lui répéter verbalement toutes les plaintes et les accusations dont il l'a poursuivi dans ses lettres et ses réquisitoires écrits » (Pottier).
Si les menaces et les injures échouent, ces malades n'hésitent pas à récourir aux tribunaux, à réclamer des dommages et intérêts. Ils impriment et distribuent dans le public des mémoires, des pamphlets, des libelles injurieux, où ils présentent les faits à leur plus grand avantage. Le chantage par tous les moyens est leur arme habituelle. Il est fréquent de les voir recourir au faux, fabriquer de prétendues preuves à l'appui de leurs réclamations. Mais leur irrémédiable insuffisance mentale se trahit jusque dans ces procédés en apparence simplement criminels. Sandon fabrique et produit comme authentiques des lettres du ministre Billault et de Montalembert ; l'écriture ne rappelle en rien celle de ces personnages, et un simple coup d'œil suffit pour reconnaître la fraude. Un malade de G. Ballet (persécuteurs familiaux) dit avoir reçu du président Grévy et présente comme telle une lettre qui fourmille de fautes d'orthographe et de syntaxe, etc.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
Leur ténacité, leur acharnement sont infatigables, si puissant que soit l'ennemi qu'ils poursuivent, si infructueuses que puissent être leurs tentatives; ils ne se découragent jamais. Sandon adressait cette phrase imagée à son ennemi, M. Billault, ministre de l'intérieur sous l'Empire : « Je suis attaché à la poi-te de votre ministère comme le hibou à la porte d'une écurie ». Ils cherchent partout des partisans et des soutiens ; l'un d'eux, dont l'histoire est rapportée par Buchner, fonde la « Société des opprimés », surtout en vue de faire triompher ses revendications personnelles.
Enfin, ils en viennent souvent à des violences contre leurs ennemis. A chaque instant, les journaux rapportent des agi^essions, des assassinats commis par des malades de ce genre. On n'a pas oul)lié, dans ces dernières années, la tentative d'assassinat d'Aubertin contre Jules Ferry, la mort de l'abbé de Broglie tué à coups de revolver par une persécutée-persécutrice, l'attentat contre M. de Freycinet, etc.
Ils ont d'ailleurs une prédilection marquée pour les scandales publics, auxquels ils cherchent à donner le plus de retentissement possible, (le sont ces malades qui pénètrent à la Chambre des députés pour lancer dans la salle des papiers relatant leurs plaintes ou pour crier du haut d'une tribune li'urs revendications. Ce sont eux encore qui, pour attirer l'attention sur eux. tirent des coups de feu dans les cérémonies publiques, sur le passage d'un souverain, du Président de la République, d'un ministre, etc.
Ces attentats conduisent leurs auteurs soit dans une prison, soit dans un asile d'aliénés. On n'en est pas alors débarrassé pour cela. De la prison, ils sortent, après l'expiration de leur peine, plus irrités contre ceux dont ils croient avoir à se plaindre et plus acharnés que jamais. Ils englobent au nombre de leurs ennemis les magistrats qui ont été mêlés <à leur aifaire, et ils s'attaquent à eux avec leur violence accoutumée.
De l'asile ils sortent aussi le plus souvent, après un internement d'une durée variable. Sandon, qui est devenu comme le prototype de ces nialades, fut ainsi interné quatre ou cinq fois, et il mouinit en liberté. C'est que l'existence monotone et ))ien réglée de l'asile supprime les causes d'excitalion et leur enlève les occasions de manifester leur délire. Or, on sait que le diîlire de ces sujets éclate dans leurs actes bien plus que dans leurs paroles. En outre, le désir d'obtenir leur sortie est pour eux un frein salutaire, ils dissimulent leurs tendances brouillonnes, ils restent calmes, et le médecin se voit tôt ou tard dans l'obligation de les remettre en liberté. C'est surtout à propos de cette catégorie de malades que se révèle, aux yeux des magistrats et des médecins légistes, l'insuflisance des mesures qu'a prévues la loi de 1838 contre les aliénés dangereux.
Quelquefois cependant les tendances querelleuses et agressives, s'imposant à la manière des obsessions, l'emportent sur les considérations de prudence, et les pei-sécuteurs séquestrés se mêlent, à leur façon habituelle, de la vie intérieure de l'asile. Ils critiquent sans cesse et dénaturent la conduite des médecins, ils excitent les auti-es malades et fomentent des récriminations et des révoltes. Ils écrivent aux autorités pour le compte de leurs compagnons, ils
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dénoncent comme des crimes les faits les plus anodins. Bi'ef, ils deviennent des fléaux d'asile comme ils ont été des fléaux de famille et des fléaux de société.
11 peut arriver aussi que l'internement ait pour résultat — non pas de transformer le délire, comme on le dit parfois à tort, — mais de Vorienter dans une direction nouvelle. A leurs anciens ennemis se substituent alors les masistrats qui ont fait séquesti^er ces malades et les médecins qui les ont soignés. Il n'est guère d'aliéniste qui n'ait eu ainsi maille à partir avec un de ces persécuteurs.
Un autre trait important de la physionomie des persécutés-persécuteurs est leur incommensurable orgueil. Ils diffèrent encore par là des persécutés hallucinés et à évolution systématique. Ces derniers arrivent <à la mégalomanie vraie par leur délire môme, ils transforment leur personnalité, au moins extérieure, et ils s'attribuent des titres et une qualité dont la nature imaginaire est évidente par elle-même : ils se disent, par exemple, de race princière ou royale, ils se parent de dignités variées que, souvent, on a vues naître à l'asile même ; enfin, ce n'est qu'après une longue période délirante (dix ans, vingt ans ét plus) qu'apparaissent ces idées de grandeur. Au contraire, les sujets que nous décrivons actuellement ont été, de tout temps, orgueilleux au même degré ; ils ne le sont ni plus ni moins après vingt ans de maladie qu'au premier jour. Ils ne vont pas jusqu'à s'attribuer une personnalité et des titres imaginaires^ Leur orgueil reste dans le domaine de l'appréciation individuelle, il ne passe pas dans l'ordre des faits matériels et vérifiables. Leurs idées de grandeur n'évoluent pas plus que leurs idées de persécution. Elles n'en sont pas moins caractéristiques. Un malade de Magnan disait de lui-même : (c Aucun ne porta plus haut que moi le point d'honneur. J'ai laissé des traces ineffaçables dans mon régiment». (Il était sergent.) Il signait : « Citoyen de la République française, ancien président commandant d'ai-mes au comité de l'ésistance du Seize Mai ». Mariotti, persécuté-persécuteur qui, pour appeler l'attention sur sa personne, tira un coup de revolver sur la voiture de M. de Freycinet, disait : « On venait me voir trayailler comme une chose curieuse » (Leroy, th. citée). Une malade, acharnée contre Ambroise Thomas, avait fait apposer sur les murs de Paris un « Appel au Peuple », dans lequel on lisait : «... Marie G. est condamnée à la mort civile sans avoir commis aucun crime que celui de montrer à Ambroise Thomas une incomparable valeur. . . 0 peuple ! ne laissez pas tuer l'innocence, ne laissez pas anéantir le génie ! » Un malade de Campagne écrivait : « Le moule qui me fit se brisa après ma naissance. Il n'y a qu'un Dieu, s'il y en a un, ce qui est douteux, mais il n'y a qu'un moi. et ce moi vaut bien la peine qu'on s'en occupe ».
Alors même qu'ils ne s'accordent pas formellement des mérites exceptionnels, leur orgueil s'étale inconsciemment dans leurs réclamations. Ils ont une tendance toute naturelle à transformer leurs déboires et leurs échecs en
^ Quelques-uns, et notamment les persécuteurs familiaux, font exception à cette règle. Nous parlons plus loin de ces cas.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
calamités publiques. Dans leur outrecuidance de redresseurs de torts, ils croient sincèrement que le pays tout entier souffre quand ils se plaignent. Champions de la justice et du droit, leur ambition effrénée devient une cause sacrée : « 11 faut, dit G., que ceux qui souillent notre administration civile et judiciaire en soient à jamais exclus. Cette épuration est nécessaire; je serais heureux si, par ma constance et ma persévérance, je pouvais contribuer à cette épuration. Je suis persuadé que le nouveau ministre de la justice, lorsqu'il connaîtra les faits dont je suis victime, n'hésitera pas à poursuivre les magistrats indignes ; en les révoquant, il extirpera les germes de la gangrène qui ronge la magistrature. Si le Garde des Sceaux ne poursuit pas présidents de chambre et juges qui commettent des crimes pareils envers un citoyen qui demande justice, c'est le cas de répéter qu'il n'y a plus de justice en France w (Leroy), etc., etc.
Nous avons dit, d'après J. Fairet et la plupart des auteurs, que les persécutés-persécuteurs n'avaient joas d'hallucinations. Le fait est acquis pour la très grande majorité de ces malades. Magnan et ses élèves Sérieux et Leroy ont cependant rapporté des observations dans lesquelles sont relatées quelques hallucinations. On ne peut donc dire que l'absence d'hallucinations soit un caractère absolu de cette forme mentale. Mais, tout en les signalant comme possibles, les observateurs que nous venons de citer reconnaissent que les hallucinations n'y sont pas fréquentes, qu'elles n'ont pas d'influence réelle sur le délire, et qu'à ce point de vue il y a là encore une distinction bien ti\anchée entre les persécutés-persécuteurs et les persécutés à évolution systématique, chez lesquels l'hallucination de l'ouïe joue un rôle si considérable. Quelques-uns de ces malades deviennent persécuteurs à la suite d'un accès délirant accompagné d'hallucinations ; l'accès guérit en laissant comme résidu une idée fausse qui devient le point de départ et le prétexte des revendications acharnées du malade.
Le délire des persécutés-persécuteurs dure aussi longtemps que la vie des malades. 11 présente une grande fixité symptomatique. Il est exlensif, en ce sens qu'il englobe de nouveaux faits et de nouvelles personnes, mais il n"a aucune tendance à une transformation, à une évolution quelconque. Si les hasards de l'existence amènent le persécuteur à modifier son objectif, à laisser en paix une de ses victimes pour s'attaquer à une autre, son état mental ne varie pas et ses procédés mêmes restent identiques dans leur ensemble. Cependant, les allures de la maladie sont essentiellement rémittentes, des périodes de calme relatif, parfois d'une longue durée, succèdent à des phases de suractivité intense. Enfin, les auteurs sont unanimes à reconnaître la longévité intellectuelle de ces malades, qui ne versent jamais dans la démence vésanique. Si leur stérile activité s'atténue avec les progrès de l'âge, si leurs facultés baissent, c'est là vine résultante habituelle de la sénilité et non l'aboutissement normal de leur psychose.
On a signalé chez eux la fréquence d'accidents cérébraux (hémorragie, ramollissement) auxquels ils finissent par succomber.
Dans le tableau que nous venons de tracer et dont les traits sont communs
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à tous les persécuteurs, une tendance particulière prend quelquefois un relief plus accusé. D'après ces caractères dominants, on a distingué un certain nombre de variétés.
L'une des plus anciennement connues est celle desprocessifs ou plaideurs. Casper en rapporte une observation typique, celle de Nehring, qui finit par tuer un juge en pleine audience. Mais c'est surtout Krafft-Ebing, ainsi que nous l'avons déjà dit, qui a étudié en détail cette variété de persécuteurs (1878) ; il les groupe sous la rubrique de délire quérulant, déjà employée par Beer en 1869. Sous le titre de « délire raisonnant de dépossession », Régis a designé une variété de quérulants signalée par Pailhas et dont le trait caractéristique, « déviation de l'instinct de propriété », consiste dans le refus absolu d'accepter la chose jugée qui les a expropriés de leurs biens
C'est ordinairement le hasard d'un premier procès qui met en branle les dispositions latentes et détermine l'orientation du délire. Dès lors, l'esprit de chicane apparaît à son plus haut degré. Les processifs passent leur existence à plaider, à soutenir devant les tribunaux toutes les contestations possibles. Ils fatiguent non seulement leurs adversaires, mais aussi les avocats et les magistrats. Ayant l'esprit faux des persécuteurs de toute catégorie, les procès qu'ils intentent sont généralement détestables. Ils refusent de le reconnaître, multiplient les incidents de procédure d'où naissent de nouveaux débats, et quand leur affaire est définitivement perdue, ils accusent leurs avocats d'incapacité ou de trahison et les juges de vénalité ou de parti pris. Puis, ils recommencent, et, le plus souvent, jusqu'à l'épuisement de leurs ressources, jusqu'à la ruine complète. Alors, ils deviennent menaçants et dangereux. Bien que le fait ne soit pas très fréquent, il existe quelques exemples de meurtre ou de tentative d'assassinat commis par des persécuteurs processifs. S'ils ne vont pas jusqu'à cette extrémité, ils injurient, ils dénoncent dans les journaux les magistrats prévaricateurs, ils les signalent aux pouvoirs publics, aux Chambres, etc. Cette variété de persécuteurs s'observe assez fréquemment à la campagne, chez des paysans-.
Une autre variété de persécuteurs est celle des hypocondriaques. Ceux-ci s'attaquent à un médecin qui n'a pas su les guérir de leurs maux plus ou moins imaginaires et qu'ils accusent de les avoir mal soignés. Le malheureux médecin devient l'ennemi, et c'en est fait de son repos. Injures, menaces, scandales publics, rien n'est épargné de tout ce qui peut l'atteindre dans sa considération et dans ses intérêts. Les persécuteurs hypocondriaques ne reculent pas plus que les autres devant les actes de violence. On retrouve dans la plupart des traités spéciaux l'histoire du cocher A. Bourgeois, qui, en 1839,
' Pailhas. États monomaniaques liés à une déviation de l'instinct de conservation de la propriété. Congrès de Bordeaux, 1895. — Régis. Délire raisonnant de dépossession. Annal, méd.-psycli. , septembre-octobre 1896. — Ladame (de Genève). Observation de paranoïaque processive, type du délire de dépossession de Régis, Congrès d'Angers, 1898.
^ Cullerre. Le délire de revendication, Annales médic.-psych., mal 1897. — Béra. Étude sur les aliénés processifs, th. de Toulouse, 1898.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
tira deux coups de pistolet sur le docteur Bleynie : il le poursuivait depuis douze ans, lui reprochant d'avoir aggravé, au lieu de la guérir, « une fraîcheur dans les intestins ». Avant son attentat contre le docteur Bleynie, Bourgeois avait menacé de mort deux autres médecins, qu'il accusait également de l'avoir mal soigné. Marc a publié sur Bourgeois un remarquable rapport médico-légal, dû aux docteurs West, Ollivier (d'Angers) et Jacquemin (Marc, t. II, p. 14). Magnan, Leroy citent dos faits analogues.
Les amoureux constituent une ti'oisième variété. Le cas de Teulat, étudié par Lasègue, en est un des plus beaux spécimens. Ceux-ci, hommes ou femmes, s'éprennent d'une belle passion qu'ils croient partagée, et le plus souvent sans qu'il y ait au début de leur roman aucun fait réel autorisant leurs espérances. D'ordinaire, en effet, ils connaissent à peine la personne à qui ils vont infliger sans répit leurs témoignages d'alfection. Mais, à des indices qui ne sauraient les tromper, ils ont reconnu que leur amour était encouragé. Leur jugement originairement faux et leur excessive vanité leur ont fourni ce point de départ. Leur manque de scrupules, leur ténacité et leurs tendances agressives les poussent à persévérer en dépit de tous les obstacles. Ils adressent à « l'objet aimé » des lettres enflammées, dépeignant leur passion en termes lyriques. Ils se portent sur son passage pour saisir un regard de ses yeux, ils essayent par tous les moyens de pénétrer auprès de lui. On les repousse comme on peut, c'est en vain. Ils ne peuvent se croire dédaignés, et leur vanité trouve son compte à penser qu'ils ont été desservis par la famille ou par un jaloux. Aussi, finissent-ils par s'en prendre de leur insuccès, non à leur maladresse ou à leur importunité que rien ne justifie, mais à quelqu'un qui n'en peut mais et qui, dorénavant, sera l'objet de menaces et d'agressions de toute sorte.
Il importe de remarquer, c'est là un point qui ressort des faits publiés, que les persécuteurs amoureux sont presque toujours des &mo\yvQVi^ platoniques. Les suggestions des sens jouent un rôle très effacé ou même nul dans leurs préoccupations morbides. Tout, ou presque tout, se passe dans le domaine de l'imagination. Ces sujets se l'approchent beaucoup des érotomanes vrais, chez lesquels l'instinct sexuel est muet. Quelques-uns poursuivent ainsi de leur impérieuse amitié des personnes de leur sexe, sans que l'on puisse soupçonner chez eux aucun sentiment inavouable. Magnan en a donné des exemples intéressants.
Les persécuteurs familiaux sont caractérisés par cette idée fausse c{ue la famille à laquelle ils semblent appartenir n'est pas en réalité leur vraie famille, que ceux qui les ont élevés ne sont pas leurs vrais parents. De là à croire que leur sort actuel est indigne d'eux, qu'une destinée plus haute les attend, il n'y a qu'un pas, et nous savons que leur orgueil l'aura vite franchi. La famille à laquelle prétend se rattacher le persécuteur familial est toujours fort supérieure à celle qu'il désavoue. Il se dit le fUs d'un personnage illustre ou, tout au moins, d'un rang élevé. Cette idée une fois ancrée dans son cerveau, il s'efforce par tous les moyens eu son pouvoir de se rapprocher de ses prétendus parents, de se faire connaître d'eux. Il écrit lettres sur lettres, sup-
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pliant d'abord, menaçant ensuite. Il se poste pendant plusieurs heures devant la maison, il pénètre chez le concierge et jusque dans l'appartement, etc. Repoussé, il revient à la charge. Il menace d'un scandale public, il insiste pour obtenir un secours. Si, par faiblesse ou par charité, on commet la faute de lui répondre et surtout de céder à ses demandes d'argent, on ne fait qu'augmenter ses prétentions et le confirmer dans son délire : il interprète comme un aveu toute marque d'intérêt et toute concession arrachée à la lassitude. Son audace et sa violence s'accroissent, il arrive à l'exaspération, et il se livre enfin à des voies de fait plus ou moins graves. En 1895, les journaux se sont longuement occupés d'une persécutée-persécutrice, B. Kl., qui prétendait être la fille de Sarah Bernhardt et du prince de Galles. Cette malade poursuivait l'actrice depuis plusieurs années, lui écrivant à chaque instant, multipliant les démarches auprès d'elle ; elle en était venue à l'attendre à la sortie du théâtre, la menaçant de la vitrioler, de la tuer. Après une agression caractérisée, elle fut enfin conduite à Sainte-Anne. Régis (Manuel de médecine mentale) et G. Ballet (loc. cit.) ont rapporté l'histoire d'un de ces sujets qui se disait fils du président Grévy. et qui, à l'appui de son dire, montrait des reçus de la poste attestant qu'il avait adressé plusieurs lettres au président. Il soutenait aussi en avoir reçu des réponses et des secours en argent, mais il se contentait de produire des copies de ces réponses, lesquelles fourmillaient de fautes de grammaire.
Ceux-ci sont les persécuteurs filiaux. D'autres, que l'on pourrait par opposition appeler persécuteurs paternels, croient reconnaître dans un étranger leur propre enfant, ils veulent s'imposer à lui, le poursuivent, le tourmentent comme faisaient les précédents à l'égard de leurs prétendus parents.
G. Ballet fait très justement observer que ces persécuteurs familiaux partent d'une idée manifestement délirante, d'une erreur morbide sur leur véritable personnalité. Ils différent en cela des autres, qui partent aussi d'une erreur, mais d'une erreur qui n'est pas aussi nettement délirante, qui n'est pas manifestement en contradiction avec les faits et dont le caractère pathologique, s'il éclate dans ses conséquences, ne s'impose pas tout d'abord avec évidence.
Enfin, certains de ces persécuteurs peuvent être qualifiés politiques. Ceuxci sont, plus nettement encore que les autres, ambitieux dès le début. Ils se jugent capables de jouer un rôle dans le monde, de réformer la société par leur action personnelle. Ils sont peut-être plus dangereux que tous les autres, d'abord parce qu'ils trouvent souvent des partisans qui acceptent leurs idées, leur prêtent un concours actif et les défendent dans les passes difficiles où les conduit leur délire, ensuite et surtout parce que, profondément convaincus de la grandeur de leur mission, pénétrés de l'importance des intérêts dont ils croient avoir la garde, ils n'hésitent pas k recourir aux pires moyens pour faire tiiompher leur cause qui est la cause même du peuple. Ces malades sont nombreux dans tous les temps et dans tous les pays, c'est parmi eux que se recrutent les régicides, dont Régis a fait une étude si intéressante et si docu-
ÉTATS JIORBIDES CONTINUS DU CARACÈTRE
inentée'. Depuis Ravaillac jusqu'aux italiens Caserio, Luccheni et Brcsci, on on citerait un grand nombre : Guiteau en Amérique (assassinat du président (Jardfield), Passanante en Italie (attentat contre le roi Ilumbert), Aubertin (tentative d'assassinat contre J. Ferry) etMariotti (coup de feu sur M. de Freycinet) en France, sont des persécuteurs politiques dont les rêves plus ou moins humanitaires ont abouti à des cx"inies d'ailleurs parfaitement inutiles.
Chez les sujets de cette variété, dont l'existence irrégulière et mouvementée trahit la déséquilibration native, un élément mystique se mêle à l'orgueil et aux tendances perverses. Ils savent que leurs tentatives les conduiront à la mort ou à un long emprisonnement. Ils le savent et ils affrontent ce danger avec un courage incontestable. Ils ont comme l'appétit du martyre qui, à leurs yeux, sanctifiera leur cause et justifiera leur crime.
Il seraitfacile de multiplier ces variétés, de décrire des persécuteursyaZot<a;, ambilieux, mystiques, etc. Mais ce que nous avons dit nous semble suffire. Si les cinq variétés que nous avons décrites se légitiment chacune par une tendance particulière et dominante, pousser plus loin ces subdivisions serait passer du domaine de la clinique dans le domaine de la psychologie individuelle. Ce n'est pas ici notre rôle.
Nous avons déjà parlé, à propos des persécutés hallucinés (type Lasègue- Falret), de la communication du délire de ces malades à d'autres individus jusque-là sains d'esprit; la folie à deux, à trois ou à un plus grand nombre de personnes, est peut-être plus fréquente quand il s'agit de persécutés-persécuteurs, par suite de la vraisemblance plus grande des conceptions, dont la fausseté ne s'impose pas immédiatement et sans examen, par suite aussi de la ténacité du sujet et de sa tendance marquée au prosélytisme.
Bibliographie. — Persécutés-persécuteurs : Esquirol, Marc. Monomanie raisonnanlc. — Turdieu. Rapport sur Bucltcz-Hilton, 1845. — Casper, Traité pratique de médecine légale, 18b8. — Movcl. Traité des maladies mentales, 1860. — Trelat. La folie lucide, 1861. — A. Voisin. Observation de l'abbé Pagancl. Autopsie. Amial. niéd.psych., 1866. — Beer. Querulanten Wahnsinn (Délire quérulant), Wiener Mcd. Tagebl., 1869. — Campagne. Traité de la manie raisonnante, 1869. — .1. Falret. Ann.al. médpsych., 1866, 1878. — Ivraffi-Ebing. Archiv.f. Psi/chiat, 1878. — Taguet. Les aliénés persécuteurs, Annal, méd-psych., 1876. — Legrand du Saulle. Les signes physiques des folies raisonnantes, 1878. — Potticr. Étude sur les aliénés persécuteurs, th. Paris, 1886. — Magnan et Sérieux. Les aliénés persécuteurs. Revue générale des sciences, déc. 1891. — Magnan. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 189J. — G. Ballet.' Les persécuteurs familiaux, Bullet. méd., l"'' févr. 1893. — Vallon. Les persécutéspersécuteurs. Revue de médecine légale, 1895. — Ballet et Roubinovitch. Les persécutés processifs, Rapport au Congrès d'Anthropologie criminelle, Genève, 1896. — Leroy. Les persécutés-persécuteurs, th. Paris, 1896. — Itegis. Délire raisonnant de dépossession, Annal, méd-psych., sept.-oct. 1896. — Bera. Etude sur les aliénés processifs, th. de Toulouse, 1898.
' Régis. Les régicides dans Vhisloire et dans le présent. Revue d'anthropologie crimi nelle, 1890.
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
D. — Délire systématisé originel.
Oi'iginare Verrucktheil (Sander, Westphal, Krœpelin, Schule). — Paranoïa originaria (KraEft-Ebing). — Délire systématisé des rfeii'/es (Magnan).
Sous les rubriques délire systématisé originel et paranoïa originelle, les. auteurs allemands décrivent une forme de délire plus ou moins systématisé qui se développe dès l'enfance chez des sujets héréditairement prédisposés, offi-ant tous les caractères de la déséquilibration psychique, tels que nous les avons indiqués, et se rapprochant par certains côtés des persécutés-persécuteurs.
Beaucoup plus rare que le délire systématisé tardif ou acquis (Krafft-Ebing), le délire systématisé originel suppose, d'après les auteurs, l'existence préalable d'une tare grave et ordinairement héréditaire, d'une constitution dégénérative. Magnan range ces faits dans les délires des dégénérés débiles. Legrain les indique d'une manière générale dans le chapitre de sa thèse qu'il consacre aux « tendances au délire » chez les dégénérés.
Le début, ou, du m.oins, la préparation du délire remonte à l'enfance. Krafft-Ebing a observé un cas dans lequel les « symptômes d'incubation » s'étaient manifestés à l'âge de quatre ans. Ces enfants ne sont pas comme les autres ; moins gais, moins expansifs, ils vivent concentrés sur eux-mêmes, ils se croient négligés par leurs parents, moins bien traités que leurs frères ou sœurs. Leur susceptibilité est excessive, un rien, un mot ou \m geste mal interpi"été les irrite au plus haut point ou les plonge dans un véritable désespoir. Ils sont le plus souvent d'une intelligence débile (enfants arriérés), mais qui peut offrir une faculté, une aptitude particulière extraordinairement développée. Ces sujets ont de bonne heure des rêves fréquents et qui se prolongent parfois après le réveil ; souvent, ces rêves jouent un grand rôle dans le point de départ et dans le développement ultérieur du délire. Une autr-e particularité que présentent les enfants de cette catégorie, c'est l'éveil précoce du sens génital et l'apparition d'idées et de rêves érotiques avant la puberté ; ce symptôme s'observe plus particulièrement chez les filles. D'autres tares morales apparaissent aussi : tendance au vol et au mensonge, instincts cruels, etc. Enfin, les malformations et les vices de développement physiques, les affections nerveuses convulsives sont assez fréquentes.
L'apparition des idées délirantes peut se faire insidieusement, par transition insensible, ou, au contraire, s'annoncer par une crise d'excitation plus ou moins bruyante, à la manière des délires d'emblée.
Une fois constitué, le délire se compose tantôt d'idées de culpabilité et de persécution, tantôt d'idées de grandeur, accompagnées ou non d'hallucinations. Les idées hypocondriaques sont fréquentes au début comme dans le cours de la maladie. Mais, dans la plupart des cas, l'on a affaire à une forme mixte, polymorphe (délire dépressif avec idées de grandeur, délire expansif avec idées de persécution).
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
L'agencement et le mode de succession des diverses conceptions délirantes sont d'ailleurs très variables.
C'est tantôt la phase ambitieuse qui ouvre la marche. Le malade croit appartenir à une grande famille, il exprime souvent l'idée qu'il est un enfant substitué (Schûle, Krafft-Ebing). Une grande fortune, une havite destinée lui sont réservées. A la suite de ces idées de grandeur surviennent des idées de persécution secondaires, de nature à expliquer le contraste entre la situation de fait du malade et l'importance qu'il s'attribue : on l'empêche d'obtenir ce qui lui est dû, on intrigue contre lui par jalousie, on multiplie les obstacles sur sa route, etc.
Dans d'autres cas, ce sont les idées de persécution qui se montrent les premières, et les idées de grandeur qui les suivent jouent le rôle d'une explication plus ou moins logique.
Chez une troisième catégorie de malades, les deux délires éclatent simultanément, le polymorphisme apparaît dès le début ; les idées s'entremêlent et se succèdent sans ordre, sans logique apparente, la prédominance des unes sur les autres n'est jamais de longue durée.
Tous les auteurs qui ont observé ces formes délirantes remarquent l'influence manifeste, sur la direction et le contenu du délire, des tendances intellectuelles de chaque malade, de son éducation, de sa culture antérieures. Cette influence n'existe qu'.à un degré bien moindre dans les psychoses acquises ; de là, dans les psychoses dites originelles, une physionomie plus individuelle, une netteté moins grande du type morbide. Inversement, les hallucinations, quand elles existent, n'ont pas Tinfluence prépondérante qu'elles offrent si souvent dans les psychoses acquises.
Les interprétations délirantes sont extrêmement nombreuses, elles portent surtout, sur les choses même les plus insignifiantes, et elles sont aussi peu fondées, aussi extraordinaires que possible. Les associations d'idées sont des plus fantaisistes, elles dépendent en quelque sorte du hasard, des rapports de succession ou de simultanéité les plus accidentels, les plus fortuits. Le malade dirige sa conduite, dans tous les actes de la vie, d'après ces associations, ces interprétations bizarres : « Il parle ou se tait, fait tel ou tel geste, s'habille de telle ou telle façon, mange telle ou telle chose, suivant des indices qu'il a recueillis, et qui, d'ailleurs, n'ont aucun rapport avec sa personne » (Schûlc).
On retrouve chez ces malades, jusque dans leur délire, la marque d'une déséquilibration fondamentale dans les fonctions psychiques : ils manifestent en même temps une assez grande vivacité intellectuelle et un manque absolu de logique allant jusqu'à l'absurdité, leur imagination est bizarre, leur humeur est changeante, sans que l'on puisse saisir les raisons de ces variations ; les sentiments affectifs sont supprimés ou pervertis, tel malade qui est indifférent pour ses proches montre un attachement excessif pour les étrangers ou pour les animaux. Schiilc parle d'un malade qui ne put survivre à son canari préféré et se suicida.
La marche de l'affection est très irrégulière, elle ne présente aucune évo-
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lution précise. Les paroxysmes avec excitation et tendances impulsives y sont fréquents. Ils sont suivis de rémissions plus ou moins marquées, pendant lesquelles les conceptions délirantes semblent disparaître, mais un examen attentif et certains actes du malade montrent que le délire subsiste toujours à quelque degré. Ces alternatives d'exacerbations et de rémissions, qui sont de règle dans toutes les formes psychopathiques observées chez les prédisposés héréditaires, affectent parfois une marche irrégulièrement périodique.
Dans certains cas, après un paroxysme délirant, les malades se rétablissent au point de pouvoir rentrer dans leur famille et reprendre leurs occupations, pendant un temps quelquefois très long. On dit alors qu'ils sont guéris. Mais le plus souvent cette guérison n'est qu'apparente, et la maladie reprend sa marche momentanément interrompue. Ces apparences de guérison peuvent se reproduire plusieurs fois chez un même malade, mais le fond pathologique persiste toujours, et l'on peut considérer cette psychose comme chronique et incurable.
A la longue, toutes les réactions s'affaiblissent; les hallucinations, quand il en existait, s'atténuent graduellement, l'émotivité s'émousse, le délii^e perd de sa netteté et de sa cohésion. Enfin, le malade finit par rabâcher toujours les mêmes choses, par recommencer tous les jours, invariablement, les actions de la veille, il devient indifférent à tout, il perd toute disposition affective, tout sentiment des convenances, il est malpropre et destructeur, et il aboutit en dernière analyse à une sorte d'état démentiel plus ou moins caractérisé.
Sous des noms différents, on trouve dans les auteurs français des faits entièrement comparables au délire systématisé originel des Allemands. B. Bail a rapporté l'histoire d'un malade qui, à l'âge de huit ans, déclare qu'il veut être Pape. Dès lors, cette idée ne le quitte plus et dirige toute son existence. Il entre au séminaire pour devenir prêtre. Puis, « il renonce au sacerdoce, sans renoncer à ses idées » ; il projette de rétablir le pouvoir temporel ; à la mort de Pie IX, il pose sa candidature devant le conclave, etc. Il semble avoir eu quelques hallucinations de l'ouïe. A la suite d'aventures diverses, il échoue à Sainte-Anne, à l'âge de trente-huit ans. « Pendant toute la durée de son séjour à l'asile, il est resté fidèle à son délire^ », sans présenter d'hallucinations.
Observé plus tard par Magnan 2, ce malade a conservé ses idées de grandeur : il écrit aux souverains de l'Europe pour revendiquer ses droits à la tiare, il demande à l'empereur d'Allemagne le renvoi de Bismarck, et, la retraite de ce ministre ayant eu lieu peu après, il l'attribue à ses démarches. Il croit avoir oinenté la politique de l'Europe entière de façon à pi"éparer la venue du pape Chi-ysostome (c'est le nom qu'il prendra), etc. A quarante-sept ans, il présente encore le système délirant ébauché à huit ans.
Dans la thèse de Legrain^ on trouve l'observation suivante, sous la
' Bail. Leçons sur les maladies menlales, 2« édit. 1890, p. 572. ° Leçons cliniques sur les maladies mentales, 2° série, 1897, p. 123. Th. citée. Observât. 28, p. 177.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
rubrique « délire à évolution chronique chez un débile », qui correspond bien au délire systématisé oiiginel.