CHAPITRE II
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
Les états désignés sous les noms de Folie morale, de Manie raisonnante, se caractérisent plutôt, nous l'avons dit, par des lésions des sentiments et de la volonté que par une altération des facultés intellectuelles pi^oprement dites. Tandis que la conduite et les actes du malade trahissent le désordre de son esprit, les facultés logiques et de raisonnement sont conservées, il n'y a pas ou il n'y a qu'accidentellement un délire véritable.
C'est de là que naissent tous les conflits d'interprétation, au sujet de l'état réel de ces malades, entre les spécialistes et ceux qui sont étrangers à l'étude des maladies mentales. Ni l'interrogatoire, ni la conversation des malades ne peuvent révéler le trouble pi'ofond de leur esprit, surtout, et c'est toujours le cas au moment d'une expertise, quand ils se tiennent sur leurs gardes. Tout au plus peut-on, au moyen de ces procédés sommaires d'investigation, reconnaître des étrangetés, des bizarreries qui ne semblent pas légitimer un internement. Or, le délire, la divagation caractérisée, est à peu près le seul critérium de l'aliénation mentale pour le public et pour les magistr-ats euxmêmes. Aussi, en présence d'un sujet qui ne délire pas, ne peuvent- ils admettre la réalité d'une maladie mentale que par un véritable acte de foi en l'affirmation du médecin aliéniste.
C'est qu'il est indispensable, pour apprécier l'état morbide des raisonnants, de vivre avec eux ou, tout au moins, de connaître leur existence en détail ; la vie de tous les jours ne tarde pas à mettre en lumière' leurs innombrables défectuosités mentales. On s'aperçoit alors que, partout et toujours, ces sujets sont en opposition avec les règles constitutives de la famille et de la société. Toujours en dehors de ces règles ou en révolte contre elles, ils sont constamment une cause de désordre, partout ils apportent le trouble et souvent le péril, dans la famille comme à l'école, comme au régiment et dans la société : ils sont par excellence antisociaux.
Ils sont bien différents des criminels et des simples vicieux, qui, eux aussi, se mettent en opposition avec les lois sociales. Ceux-ci, en effet, font le mal en connaissance de cause, pour la satisfaction d'un intérêt défini, d'une passion déterminée ; dans leurs actes délictueux, la volonté et le calcul ont toujours une part appréciable. Chez les aliénés raisonnants, au contraire, la volonté réfléchie n'intervient que rarement dans leurs écarts de conduite. C'est en vertu de leur constitution mentale défectueuse, de la perversion de
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
leurs sentiments et de leurs instincts, c'est poussés par la fatalité morbide qu'ils agissent. Ils ne voient pas les choses, ils ne les sentent pas comme l'individu normal. Aussi, et comme conséquence de cette erreur constante d'appréciation, nuisent-ils à eux-mêmes autant et plus qu'ils nuisent à autrui. Par là se trahit une insuffisance intellectuelle qui n'apparaît pas dans leurs discours ; c'est une véritable imbécillité jointe à leurs instincts malfaisants ; \q jugement laviV fait complètement défaut. Sans doute, l'intelligence, même très développée, ne suffit pas à nous maintenir toujours dans la bonne voie, le « video meliora proboque, détériora sequor » du poète latin est éternel dans l'humanité, mais il est cependant incontestable qu'une conduite perpétuellement préjudiciable à soi-même comme à autrui est incomiiatible avec une intelligence intacte. Aussi, les aliénés raisonnants, même lorsqu'ils sont doués de quelques facultés brillantes, ne peuvent-ils mener à bien une œuvre de quelque importance ; ils restent toujours à mi-chemin, ce sont de perpétuels ratés.
Comme ils sont, d'autre part, très ombrageux et très vaniteux, ils offrent des conditions particulièrement favorables au développement des idées de persécution ; en fait, ces idées existent à peu près constamment chez eux. Dans les innombrables difficultés où les jettent leur défaut de jugement et leur fausse vision des choses, ils accusent les autres au lieu de s'accuser eux-mêmes ; ils voient partovit la malveillance et l'hostilité : les parents, obligés de prendre à leur encontre des mesures de protection, sont des parents dénaturés qui ne les aiment pas; les médecins qui les déclarent malades et les juges qui ne font pas droit à leurs réclamations sont, les uns et les autres, des méchants et des prévaricateurs, etc., etc.
En dehors de la lésion des sentiments et des instincts, il est encore un symptôme qui, aux yeux mêmes des moins prévenus, met nettement en lumière l'état de maladie de ces sujets. Nous voulons parler des alternatives d'excitation et de dépression qu'ils présentent pr-esque toujours, sans que l'on puisse les attribuer aux conditions du milieu où ils vivent. Ces alternatives se succèdent ordinairement avec brusquerie, et l'intensité de la dépression va fréquemment jusqu'au mutisme et jusqu'au refus des aliments.
A. — Manie raisonnante.
La Manie raisonnante, qui a donné lieu à des discussions si nombreuses et si contradictoires, n'est pas une maladie autonome et distincte. Depuis les travaux des deux Falret, de Morel, de Marcé, de Magnan, et malgré les efforts de Campagne, qui voulait maintenir l'individualité de cette affection, la manie raisonnante ne peut plus être considérée qu'à deux points de vue : soit comme une phase transitoire de certaines maladies mentales (phase d'excitation des psychoses périodiques, période prodromique de la paralysie générale) ; — soit comme une manière d'être des sujets déséquilibrés, des héréditaires, des dégénérés, dont nous avons décrit l'état mental. C'est seulement à ce dernier point de vue que nous en parlons ici. La manie raisonnante
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
représente, chez les sujets en question, l'exagéi-ation maladive, ijlusou moins intense, de cette excitabilité qui constitue l'un des caractères importants de leur état normal. A ce titre, à peine mérite-t-elle (Legrain) une description spéciale. La manie raisonnante établit une transition entre l'état normal des prédisposés, des déséquilibrés et le délire véritable ; les maniaques raisonnants atteignent au délire par les idées orgueilleuses et hypocondriaques qu'ils présentent à peu près constamment, et aussi par les paroxysmes d'excitation désordonnée qui apparaissent chez eux sous diverses influences.
La manie raisonnante est caractérisée essentiellement par la suractivité des facultés intellectuelles et morales avec besoin incessant de mouvement et tendance souvent irrésistible aux actions bizarres, désordonnées et nuisibles (Dagonet, Marcé, Campagne). « L'individu semble moins privé de sa raison et de son jugement que de la possibilité de diriger ses actes » (Dagonet), « Les maniaques raisonnants, dit Campagne ^ ont tous une sensibilité morale vive, exagérée et très mobile. La moindre chose, la plus légère émotion, la plus petite discussion, les anime, les passionne, les exalte outre mesure... Un rien les surexcite... Ils s'enivrent pour ainsi dire en parlant... Leiir exaltation apparaît et disparaît avec la plus grande facilité... Passant, sans ti-ansition aucune, d'un extrême a l'extrême opposé, ils plaident aujourd'hui avec chaleur une cause qu'ils dénigraient la veille, et qu'ils dénigreront encore le lendemain. Dans l'espace d'une seconde, ils changent d'avis sur les personnes et sur les choses, etc. » Mais, toujours d'après Campagne, les maniaques raisonnants se distingueraient du fou moral en ce que « letir sensibilité morale toujours mobile, fantasque, irrégulière, tantôt affaissée, tantôt exaltée, n'est jamais pervertie, et leurs goûts, marqués au coin de l'originalité ou de l'extravagance, ne vont jamais jusqu'à la perversion ». Ils ne présentei'aient, notamment, ni aberrations sexuelles contre nature, ni impulsions homicides ou suicides. Cependant, si les instincts et les sentiments de ces malades ne sont pas pervertis, ils sont profondément troublés. Le sentiment des idées d'ordre, de religion, de justice, de moralité, leur manque complètement, dit Campagne : «Ce sont de vrais idiots sous ce rapport ». La notion de moralité se confond pour eux avec celle de leur intérêt actuel. Ils sont menteurs et cnieis, le vol leur semble chose très naturelle : « Le maniaque raisonnant n'est autre chose qu'un amas de passions et de mauvaises qualités gravitant autour d'un orgueil immense » (Campagne). On voit qu'en réalité Campagne confond à peu près dans sa description la manie raisonnante et la folie morale.
La volonté débile des maniaques raisonnants les laisse sans aucune défense contre les tentations, même quand leur intérêt est en jeu : « On les voit obéir aux entraînements les plus contraires. La première idée qui traverse leur esprit, le moindre fait qui frappe levir i^egard devient une cause puissante d'excitation qui les porte tout à coup aux actes les plus regrettables ^. »
Certains d'entre eux tombent dans une véritable misanthropie; ne voulant
' Traité de la manie }'aisonnante, Paris, Masson, 1869, p. 89 et suiv. ^ Dagonet. Traité des maladies mentales, 1894, p. 441.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
voir personne, pas même leurs parents, ils s'enferment chez eux, y prennent leurs repas solitaires , laissent croître leurs cheveux, et leur barbe en broussaille, ne changent jamais de vêtements et vivent dans la plus affreuse saleté, etc.
L'intelligence est moins atteinte, moins désordonnée que les sentiments. Les facultés logiques sont conservées, et ces malades excellent même à trouver des argviments justificatifs à leurs actes les pkis fâcheux. Ils sont bavards, prolixes, ils fatiguent par leurs raisonnements intarissables, à ce point que Billod les appelait des raisonneurs plutôt que des raisonnants. Mais, dans leur langage, dont l'ensemble reste correct, rien ne trahit d'abord (sauf à certaines périodes) un trouble intellectuel. Ils écrivent autant qu'ils parlent, et on retrouve dans leurs écrits la même prolixité, la même abondance inutile et fatigante que dans leur conversation ; on y retrouve surtout le même ton d'assurance imperturbable et le même étalage du moi. Le maniaque raisonnant est plein du sentiment de sa personnalité : il n'admet ni les conseils ni les contradictions, et, si l'on discute avec lui, ses arguments préférés sont l'injure et la menace.
En examinant de plus près ces malades, on ne tarde pas à reconnaî tre que cette activité exubérante, étendue à toutes les manifestations mentales, repose sur un désordre très réel de l'intelligence, désordre qui, pour être moins grand que celui des états maniaques vrais, n'en est pas moins évident à un observateur attentif et qui compare.
Ils éprouvent une sorte d'ébullition, de fermentation intérieure. Les idées, les projets les plus divers, les plus imprévus se succèdent et se remplacent dans leur esprit. Ils passent de l'un à l'autre sans préparation, sans mesure et sans logique. Ils entreprennent brusquement de longs voyages, sans aucun motif plausible, pour le seul plaisir du changement et du mouvement. Tout à l'impression du moment, pour eu:; le premier mouvement est toujours le bon, ils s'irritent si on leur dema::<le de réfléchir, ils vont de l'avant sans examiner les difficultés de l'entreprise ou les convenances d'autrui. Coiume ils sont démunis de tous les préjugés qui pouiTaient les gêner, le désir leur tient lieu de règle et de morale. Mais les difficultés qu'ils n'avaient pas prévues les rebutent facilement, leur humenr change et ils abandonnent une entreprise aussi promptement qu'ils l'avaient commencée.
Mais, comme tout est contraste chez eux, il arrive parfois qu'ils s'acharnent malgré tout dans un projet irréalisable et qu'ils déploient inutilement une activité et une ingéniosité très grandes, fatiguant tout le monde de leurs démarches indiscrètes, prenant avec les personnes qui se trouvent en relations avec eux des libertés excessives. S'ils n'obtiennent pas satisfaction, ils discutent dprement, ils se fâchent, se posent en victimes, et souvent ils cherchent à se venger.
Le paradoxe les attire, l'idée fausse ou chimérique exerce sur eux un attrait particulier, et tout le travail intellectuel qu'ils fournissent involontairement aboutit au néant ou à l'absurde. Pour peu qu'on les étudie attentivement, ces malades ne peuvent faire longtemps illusion. Sous le
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
brillant de leur parole, sous la vivacité quelquefois très grande de leurs réparties, ne tardent pas à apparaître un bavardage sans but comme sans fin et une véritable indigence de pensée. On ne tarde pas à s'apercevoir que ces apparences brillantes sont dues pour la plus grande part à un afflux de souvenirs que la mémoire surexcitée leur fournit automatiquement. Les souvenirs de ce qu'ils ont lu ou entendu leur reviennent en foule, ils placent plus ou moins heureu.sement des mots et des tirades ; de ces fragments empruntés, ils composent à profusion des discours, des lettres, des poésies, mais, à tout cela, il manque le lien logique, la notion des rapports, la mise au point, en un mot, la pensée réfléchie et personnelle.
Une autre preuve de leur incohérence intellectuelle, c'est la contradiction fréquente entre les idées et les actes ; les seconds sont rarement la conséquence logique des premières, et, en général, ils sont beaucoup plus bizarres, irréguliers, excentriques.
Enfin, les maniaques raisonnants présentent parfois de véritables idées délirantes. Les plus fréquentes sont des idées de grandeur : les malades se disent appelés à jouer un rôle éminent dans le monde, ils se croient investis d'une haute mission, ils s'intitulent réformateurs, prophètes, etc. Quelquefois aussi, ils ont des idées fixes de persécution, des préoccupations hypocondriaques affectant à certains moments les caractères et l'intensité des conceptions délirantes proprement dites.
La manie raisonnante n'est pas un accident dans la vie des malades ; elle constitue une manière d'être qui dure très longtemps, quand elle ne persiste pas jusqu'à la mort du sujet. Mais elle présente de notables différences dans ses manifestations, elle a une allure rémittente. Pendant les rémissions, le malade reste un déséquilibré, un anormal, mais seules les personnes qui vivent avec lui peuvent soupçonner son état réellement pathologique, car il excelle, dans ces moments de calme, à dissimuler ses incorrections et tout ce qu'il sait pouvoir lui nuire dans l'esprit d'autrui. Ce sont ces périodes de rémission qui donnent lieu, à tant de difficultés, quand le maniaque raisonnant soulève des contestations qu'il soutient avec logique et avec les apparences de la raison. Pendant les paroccî/smes, au contraire, l'exaltation intellectuelle s'accompagne d'un certain trouble dans l'association des idées, d'une légère incohérence dans les paroles comme dans les écrits, les unes et les autres d'une abondance excessive. Le besoin de mouvement et d'action prend des proportions extrêmes, il va quelquefois jusqu'à l'agitation caractérisée, jusqu'à la violence. Mais Campagne observe fort justement que cette «agitation a quelque chose de spécial. Elle est en partie volontaire... Sans dominer leur agitation, ces malades peuvent en effet la modifier dans sa forme, au gré de leurs désirs. Ils lui donnent la tournure qu'ils veulent lui imprimer et l'approprient pour ainsi dire, et avec une certaine habileté, au but qu'ils se proposent ^ » Pendant ces paroxysmes également, les malades
* Campagne. Loc. cit., p. 194,
ÉTATS MOKBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
perdent de leur présence d'esprit, de leur habileté à dissimuler, et c'est alors que leurs idées de grandeur se font jour avec le plus de netteté.
Le maniaque raisonnant n'a, à aucun degré, la conscience de son état de maladie. 11 s'irrite violemment si l'on paraît contester ses idées ou contrecarrer ses projets. Très vaniteux, il croit qu'on lui en veut, qu'on le persécute dès que l'on ne l'encourage pas, et, sous l'influence de ces idées plus ou moins nettesde persécution, il réagit parfois par des actes de violence, ou par des dénonciations en justice. Si on les interne, ces malades deviennent pour leur famille et pour les médecins une cause d'ennuis et de difficultés quelquefois très graves. Leur intelligence paraissant peu atteinte, ils peuvent passer pour sains d'esprit aux yeux des personnes incompétentes qui ne les voient qu'un moment, ils en imposent au public et souvent aux magistrats. Un bon nombre de prétendues séquestrations arbitraires sont relatives à des maniaques raisonnants.
La manie raisonnante est susceptible d'accalmies, de rémissions incomplètes plus ou moins longues, mais elle ne comporte pas de véritable guérison.
B. — Folie morale.
On a souvent confondu les expressions folie morale et folie raisonnante pour désigner un groupe d'états morbides caractérisés plutôt par une altération des sentiments, de la volonté et des actes que par un trouble intellectuel proprement dit ; les troubles intellectuels, les délires peuvent s'y l'encontrer, mais d'ordinaire c'est seulement à titre d'épisode, de manifestations transitoires, tandis que les désordres du sentiment et du caractère y sont constants et primordiaux.
Dans ce groupe confus, l'analyse clinique a distingué un certain nombre d'états particuliers, ayant une individualité sufiisantc pour se prêter à une description séparée ; tels sont : la înanie raisonnante, le délire des persécutéspersécuteurs, les obsessions, etc. On a conservé la dénamination de folie morale pour désigner un autre de ces états, essentiellement caractérisé par une perversion profonde des sentiments et des instincts, sans délire intellectuel véritable. Ainsi comprise, la folie morale que nous allons décrire a une signification précise et beaucoup plus restreinte que celle qu'on lui a souvent attribuée ; elle n'est plus synonyme de folie raisonnante, puisqu'elle ne comprend qu'une des modalités cliniques ayant servi à constituer celle-ci ; elle diffère de la manie raisonnante, en ce qu'elle ne s'accompagne pas nécessairement, comme celle-ci, d'excitation intellectuelle et aussi en ce qu'elle suppose, non pas seulement un trouble quelconque du Icaractère, mais de véritables perversions instinctives et l'impossibilité d'acquérir des conceptions morales ou plutôt des sentiments moraux ; elle correspond à une défectuosité mentale plus profonde (véritable idiotie morale) et, par ses manifestations, elle se rapproche davantage de la criminalité .
Grohmann (1819) paraît avoir été le premier à décrire Vidiotie m.orale, et
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
c'est l'anglais Prichard qui, en 1835, a décrit et dénommé la folie morale (moral insanity
Certains auteurs (Krafft-Ebing, Schùle, etc.) distinguent dans la folie morale une forme originelle ou congénitale, par arrêt de développement psychique, et une forme acquise, par suite d'altérations graves du cerveau. Dans le premier cas, la cause de cet état est le plus souvent héréditaire, et l'on retrouve surtout, chez les ascendants, l'aliénation mentale, l'alcoolisme invétéré ou l'épilepsie ; nous savons cependant que les affections intra-utérines ou infantiles peuvent avoir la même influence que l'hérédité. Dans le second cas, l'état de folie morale pourrait être déterminé par diverses causes, dont les principales sont les traumatisiTies cérébraux, l'épilepsie, l'hystérie, les psychoses pér-iodiques, les excès alcooliques ou vénériens, la paralysie générale, la sénilité. 11 est certain que toutes ces affections, et d'autres encore, sont susceptibles de déterminer des perversions morales plus ou moins profondes, de la même manière que des troubles psychiques de toute autre nature. Mais ce sont là de simples symptômes accessoii^es, incapables à eux seuls de caractériser la maladie, et il nous semblerait abusif d'appliquer à ces symptômes l'épithète de folie morale. Nous la réserverons à un état congénital dont les manifestations apparaissent dès l'enfance, et qui conserve ses caractères généraux pendant toute sa durée; cet état constitue une manière d'être permanente des sxijets à prédisposition apparente, des héréditaires, des dégénérés ; il résulte de l'exagération, dans un sens particulier, de quelques-unes de leurs dispositions naturelles.
Les fous moraux manifestent le plus souvent dès l'enfance leurs tendances perverses . Profondément égoïstes et défiants, d'une sécheresse de cœur absolue, « ces enfants, dit très bien Schûle, n'ont rien de l'enfant ». Ils n'aiment pei'sonne, les caresses les importunent, ils sont insensibles aux réprimandes comme aux éloges, à la douleur comme à la joie de leurs parents ; la désobéissance et le mensonge sont pour eux comme une nécessité à laquelle ils ne peuvent se dérober. Très vaniteux, déjà pleins de leur petite personne, ils ne peuvent tolérer une direction quelconque et ils prennent le contre-pied de ce que l'on cherche à obtenir d'eux. Ds sont facilement irritables ; pour la moindre contrariété, ils ont de violents accès de colère qui s'accompagnent de mouvements impulsifs plus ou moins dangereux. Jaloux, rancuniers, vindicatifs, ils cherchent à faire du mal à ceux dont ils croient avoir à se plaindre, et ils sont fort capables de préparer sournoisement et patiemment leur vengeance, qu'ils poussent jusqu'à la férocité. Mais ils sont tout aussi méchants à froid, sans motif aucun ; ils se plaisent à torturer les animaux, à battre leurs camarades plus faibles ; Pinel parle d'un enfant qui jeta à l'eau un de ses camarades pour une discussion futile et le repoussa du bord auquel il se cramponnait. A l'école, ils sont extrêmement paresseux, de sorte qu'ils n'apprennent rien et qu'ils restent les derniers de leur classe ; au lieu de travailler, ils passent leur temps à faire des misères à leurs maîtres, à voler leurs condisciples, à les
' Prichard. Ty'eatise on insanity and otiier disorders affecting the mind. London, 1835.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
dénoncer à l'occasion ou même à les accuser sans raison : ils se font ainsi renvoyer de tous les établissements. Ni la douceur ni la violence ne peuvent venir à bout de leur caractère ingouvernable, toujours prêt à la i-évolte, et souvent les parents en sont réduits à les placer dans des établissements spéciaux de répression ou même dans des maisons de correction, d'où ils sortent d'ailleurs plus vicieux encore.
Quelques enfants atteints de folie morale manifestent, au lieu de tendances irritables et violentes, une apathie profonde, une véritable inertie physique et morale : ils ne font rien, ne jouent même pas, ne quitteraient pas leur lit si on ne les y obligeait, se refusent aux soins de propreté les plus élémentaires, etc.
Ces différences dans le mode de réaction peuvent être assez constantes et assez durables pour que l'on ait admis (Krafft-Ebing, Schûle) vine forme irritable et une forme apathique ou torpide de folie morale. Les pervei^sions des sentiments et du sens moral sont d'ailleurs également développées dans l'une et l'autre de ces formes.
U instinct génital donne lieu chez ces enfants à des manifestations précoces et très souvent anormales. Ils se masturbent de bonne heure, parfois avec acharnement, mais, en vertu de leurs tendances perverses, l'onanisme solitaire ne leur suffit pas ; ils initient à leur vice leurs camarades de jeux ou de classe, et ils deviennent ainsi des agents de corruption très dangereux. Il n'est pas rare d'observer chez eux des perversions, des aberrations sexuelles plus ou moins caractérisées. On sait d'ailleurs, d'une manière générale, que les anomalies du sens génésique se développent habituellement dans les mêmes conditions que la folie morale.
Un autre symptôme que présentent souvent dès l'enfance les fous moraux, mais qui ne leur est pas aussi spécial, c'est la tendance au vagabondage. Ils quittent la maison de leurs parents, ils s'évadent de leur pension pour aller à l'aventure, vivant de maraudage, de mendicité ou de vol, suivant les circonstances, jusqu'à ce que la fatigue ou le manque de nourriture les forcent à s'arrêter, ou bien jusqu'àce^que leur famille les ait enfin retrouvés. Dansles grandes villes, ils trouvent le moyen de satisfaire à la fois leur passion de vagabondage, leur goût du vol et du gaspillage, et leurs appétits de débauche en se mêlant à de véritables criminels pour former ces bandes de malfaiteurs précoces dont la police correctionnelle et même la cour d'assises nous révèlent si fréquemment les exploits.
La puberté a pour effet ordinaire d'accentuer toutes ces mauvaises tendances, mais elle a une influence particulière sur les préoccupations génésiques, qui passent dès lors au premier plan, sinon d'une manière définitive, du moins pour une période plus ou moins longue. La violence du penchant sexuel s'accroît, le malade se montre cynique et brutal dans sa satisfaction, et les perversions s'accusent quand elles existaient déjà, ou bien elles apparaissent à ce moment. Nous avons dit que les symptômes de la folie morale se montrent habituellement dès la première enfance, mais il n'en est pas toujours ainsi, et parfois c'est seulement à la puberté qu'ils apparaissent, chez des sujets à peu près corrects jusque-là.
PSYCHOSES CONSTITUTlONiNELLES
A mesure qu'ils se rapprochent de l'âge adulte, les instincts vicieux de ces malades ne font que se développer. Incapables de se fixer, de s'astreindre à une vie l'égulière, l'époque du service militaire est pour eux une épreuve d'où ils sortent rarement à leur honneur; ils se révoltent contre leurs chefs et contre les règlements, ils se querellent avec leurs camarades, ils accumulent les punitions, se font traduire en conseil de guerre, passent aux compagnies de discipline ou désertent, etc. Leur humeur instable, leur goût du changement et des aventures les poussent à modifier sans cesse leur existence, à exercer successivement une foule de professions, à fréquenter, en compagnie de déclassés de toute espèce, des milieux interlopes et souvent inavouables, à faire de longs voyages très accidentés dans des pays lointains et peu connus. Malhonnêtes en affaires, comme ils sont en môme temps peu pratiques et mal préparés, ils réussissent rarement et aboutissent [d'ordinaire à la faillite. Ils exploitent leur famille et leurs relations, se livrent à toute sorte d'escroqueries, achètent des marchandises qu'ils ne [payent pas, et les revendent à vil prix. Pour se procurer les ressources nécessaires à leurs goûts de dépense et de dissipation, ils ont recours aux expédients les plus méprisables, ils en arrivent parfois à vivre de la prostitution. Tout cela leur paraît d'ailleurs très naturel, le sens moral étant complètement oblitéré chez eux. Ils ne souffrent que d'une chose, à savoir du manque d'argent qui les empêche de se livrer aux excès qu'ils affectionnent : la boisson, le jeu, la débauche. S'ils sont mariés, ils abandonnent femme et enfants après avoir dévoré toutes les ressources du ménage, ils s'affichent avec des femmes de mauvaise vie. Ce sont, à tous les points de vue, de véritables fléaux de famille.
Les femmes atteintes de folie morale se montrent avides de plaisirs et de toilettes. A ces goûts, elles sacrifient toute dignité et toute pudeur. Avant le mariage, elles se compromettent dans les aventures les plus risquées, elles se font enlever, etc. Plus tard, elles rendent la vie impossible à leur mari, elles le ruinent par leurs folles dépenses, elles se font entretenir si elles en trouvent l'occasion ; elles sont aussi mauvaises mères qu'épouses détestables. Le plus souvent, elles ont horreur des enfants et de la maternité ; devenues enceintes, elles invectivent leur mari, elles cherchent à se faire avorter, elles sont les clientes habituelles des faiseuses d'anges. Si, malgré tout, elles deviennent mères, elles négligent leurs enfants, elles les battent, les martyrisent. La répugnance pour le mari s'accommode fort bien de penchants génésiques violents, tantôt normaux malgré leur exagération, tantôt pervertis (saphisme, onanisme) et même d'une jalousie féroce. L'aboutissant ordinaire de ces ménages est la séparation, le divorce ou un drame sanglant. Il n'est pas rare de voiries penchants érotiques persister chez les femmes de cette catégorie, jusque dans la vieillesse et les faire tomber au dernier terme de la dégradation.
Cette existence maladivement accidentée conduit les fous moraux devant la justice et, parfois, en piison ; il n'est pas toujours facile, en effet, à un magistrat, de reconnaître l'existence d'un trouble mental réel et profond chez l'auteur d'un délit qui ne présente aucun désordre intellectuel apparent. Il y a là des problèmes de médecine légale souvent fort difficiles, et sur lesquels les alié-
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
nistes eux-mêmes ne sont pas pleinement d'accord, certains persistant à considérer comme de simples vicievix, passibles des répressions légales, ces sujets que d'autres regardent comme des malades relevant de l'asile d'aliénés ^.
Dans d'autres circonstances, les fous moraux aboutissent sans contestation à l'asile. Sous l'influence d'excès variés et surtout d'abus de boisson, ces malades ont assez souvent des accès de délire caractérisé, formé d'un mélange d'idées de persécution et de grandeur, généralement vagvies, accompagnées ou non des symptômes de l'intoxication alcoolique. Ces idées délirantes ne sont que l'exagération de la vanité excessive et de la défiance qui font partie de leur état mental ordinaire. On observe encore chez eux des crises de dépression et de mélancolie véritable. Assez souvent, il y a une sorte d'alternance entre l'excitation et la dépression.
Dans la plupart des cas, le fou moral est aussi inconscient de son état de maladie que le maniaque raisonnant. Ainsi que nous l'avons déjà dit, l'absence de sensibilité morale les empêche de sentir à quel point ils diffèrent des individus normaux, et leur intelligence, quoique moins troublée, est faussée et généralement peu développée; elle ne [peut suppléer à l'insufllsance du sens moral. Quelquefois cependant, ils ont une certaine conscience de leurs anomalies, mais ils sont toujours incapables, par faiblesse de volonté, de résister à leurs tendances impulsives vers le mal.
D'après Legrain 2, on n'observerait dans la folie morale ni obsessions ni impulsions; ces sujets s'opposeraient ainsi aux dipsomanes, aux kleptomanes, aux meurtriers impulsifs qui boivent, qui volent, qui tuent sous l'influence d'impulsions irrésistibles dont ils ont conscience. S'il est exact de dire que les fous moraux ne présentent pas d'ordinaire ces impulsions conscientes si caractéristiques, on ne peut guère contester les tendances irrésistibles qui poussent ces malades à commettre les actes excentriques ou délictueux dont leur existence est remplie ; l'impulsion irrésistible vers le mal est à la fois l'explication de leur conduite et son excuse. La différence consiste en ce que les impulsions des fous moraux ne sont pas conscientes ou ne le sont que peu, et aussi en ce que l'impulsion est peut-être moins énergique : si le sujet ne peut y résister, cela tient principalement à l'absence de tendances opposées (vers le bien), de sorte qu'une impulsion même faible, n'étant plus contrebalancée, devient vraiment irrésistible. D'ailleurs, Legrain fait une exception pour « les perversions et les aberrations du sens génital », qui sont bien des impulsions et qui, dit-il, « rentrent dans la folie morale ^ ».
\J intelligence ces malades paraît souventà peu près correcte. Les facultés logiques sont conservées, et les fous moraux excellent même dans l'argumentation, surtout lorsqu'il s'agit de justifier leurs actes et leur conduite. Dans leur état ordinaire, ils présentent des tendances délirantes (surtout idées
' Voir, entre autres, une discussion à la Soc. méd.-psyoh., à propos de deux communications de Charpentier. Les aliénés à séquestrations multiples. Annal, méd.-psych., maijuin 1892, et Les délinquants dits irresponsables, ibid., mars-avril 1896.
" Thèse citée.
^ Legrain. Loc. cit., p. 101.
6oO
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
de persécution et préoccupations hypocondriaques). Mais le délire, lorsqu'il apparaît chez eux, est un accident, une complication produite par une cause particulière. L'intelligence est encore défectueuse, h d'autres points de vue. Elle est toujours inégalement développée, elle présente des lacunes, non pas seulement quant aux notions morales, mais aussi en ce qui concerne l'exacte appréciation des rapports, le hon sens, la jugement, en un mot, qui manque toujours à ces malades. En outre, l'intelligence est, dans le plus grand nombre des cas de folie morale, faiblement développée, incapable de résister à la volonté pervertie ; très souvent, ces sujets sont de véritables débiles intellectuels. Cet ensemble de tares atteint l'intelligence dans sa quantité et dans sa' qualité et la rapproche, ainsi que tous les auteurs en ont fait la remarque, de l'intelligence des imbéciles.
Un point sur lequel Charpentier insiste fort justement', c'est l'anéantissement de l'activité intellectuelle « quand elle est sollicitée par d'autres excitants que les sentiments mauvais ».
Il est peu d'états morbides dans lesquels les malades soient aussi différents les uns des autres. Une description d'ensemble de la folie morale ne s'adapte jamais que dans ses grandes lignes aux cas particuliers. Si tous les fous moraux ont pour commune caractéristique la perversion des sentiments et des instincts, le degré de cette perversion est très variable. Chez un certain nombre d'entre eux. les tendances morales que nous transmet l'hérédité et que nous apportons tous en naissant sont congénitalement absentes ou ont été complètement détruites, après la naissance, par les causes que nous avons indiquées. Comme la rétine de l'aveugle, « l'organe moi'al de ces individus est insensible, ce sont des aveugles moraux » (Schûle) : ils sont atteints d'un daltonisme moral (Maudsleyj; ce sont ces sujets qui méritent bien la dénomination dC idiots moraux, qu'on leur a depuis longtemps appliquée. Ils n'ont pas la notion du bien et du mal, ils manquent de tout sentiment altimiste, et leurs actes sont exclusivement déterminés par leurs appétits, par leurs tendances du moment. Si, en même temps, leur intelligence est très faible, ces malades ont une inconscience absolue. Mais la cécité morale peut coexister avec un développement intellectuel moyen ; les sujets sont alors capables d'acquérir la notion théorique de ce que le consentement commun appelle le bien et le mal. ils savent bien que le mensonge, que le vol, que l'assassinat sont des mauvaises actions ; mais ces mots ne correspondent chez eux à aucun sentiment, ils sont en réalité pour eux vides de sens, et ces notions théoriques, n'éveillant aucune sensibilité, sont absolument inefficaces à lutter, dans la pratique de la vie, contre les tendances égoïstes, seules vivaces. « On pourrait appeler ces derniers sujets, dit G. BalleL des anesthésiques du sens moral. »
Les malades de la deuxième catégorie, les anesthésiques moraux, ont une conscience relative de leurs actes, mais cette conscience, toute théorique, ne s'éveille guère qu'après l'accomplissement de l'acte, alors qu'ils ont le loisir de se demander comment les autres le jugeront. Dans certains cas, formant
' Gharpenlici'. Les folies du caractère. Annal, méd.-psych., janvier-février 1893.
ÉTATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE
une troisième catégorie, les sentiments'moraux ne sont pas totalement absents, la notion du bien et du mal s'accompagne d'un certain degré de sensibilité morale. Ceux-là sont capables, dans une certaine mesure, de vouloir le bien, mais leur sensibilité morale et leur volonté sont trop faibles pour enrayer les tendances pathologiquement orientées vers le mal ; leur équilibre moral est l'ompu au profit des impulsions égoïstes, beaucoup plus puissantes que les tendances contraires ; ils présentent une véritable asthénie morale .
On comprend combien est sévère le pronostic d'un pareil état morbide ; la folie morale dure autant que la vie du malade. Cependant, on peut voir s'atténuer dans une certaine mesure l'extravagance des actes lorsque les malades arrivent à l'âge mùr, à l'âge oîi les passions se calment. Mais cette amélioration relative est toujours précaire, et les mauvais instincts se font jour à la première occasion.
Pour modifier d'une façon durable l'état mental des fous moraux, il faudrait pouvoir créer en eux les tendances dont ils sont dépourvus, il faudrait réaliser l'impossible. Aussi ne peut-on parler de traiteinent de la folie morale. Mais il est possible de r"éduire C|uelques-u.nes de ses manifestations, en suppinmant les causes capables d'exalter et d'aggraver les tendances vicieuses : excès de tout genre, mauvaises fréquentations, lutte pour la vie, etc. L'internement, assez longtemps prolongé, est le seul moyen d'arriver à ce résultat. Il est encore l'unique moyen de protéger la société contre les actes extravagants et nuisibles de ces malades.
Deux exemples, l'un relatif à une fillette de douze ans. l'autre ayant trait à un homme suivi depuis son enfance, serviront à donner une idée concrète de la folie morale.
Le premier de ces faits est emprunté à Magnan^; il est plus particulièrement caractérisé par l'exaltation des tendances érotiques :
Georg., âgée de douze ans, ne présente aucun stigmate physique. Mais son état moral présente les difformités les plus invraisemblables.
Mise en pension assez jeune, elle s'y fait remarquer par son indiscipline, son peu d'aptitude et stirtout par ses mauvais instincts. L'instinct génital est particulièrement excité, elle se masturbe, elle débauche ses petites camarades. A sa sortie de l'école, ces habitudes persistent et s'aggravent : elle fait de nombreuses fugues, elle vole sa mère, elle se livre aux plus sales débauches. Très malpropre, elle reste plusieurs mois sans se laver, sans se peigner ; elle buvait parfois de l'urine. Elle ment impudemment, elle provoque sa mère à des actes de lubricité. Très violente, il lui est arrivé de mordre sa mère aux mains et aux jambes, parce qu'elle lui avait adressé des reproches : elle a eu l'idée de tuer sa mère, en lui administrant de la belladone, etc.
L'autre fait est encore plus caractéristique ; je ne donne ici que le résumé très bref de l'observation du malade, que j'ai pu suivre pendant plusieurs années.
' Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1882-1891.
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
E. appartient à une grande famille. 11 a aujourd'hui quarante ans environ,, et son état mental ne s'est pas sensiblement modifié. Jusqu'à la puberté, sa famille avait pu croire, par un aveuglement bien naturel, à de simples bizarreries du caractère chez cet enfant revêche, paresseux au dernier degré, indiscipliné et vicieux. Mais, à l'époque de la puberté, la situation empira au point que les parents, croyant toujours à des défauts de caractère et non à un état morbide, se décidèrent à le placer dans une maison de correction. L'état ne s'améliorant nullement, on le retire après un an ou deux. Alors commence une série, ininterrompue pendant de longues années, d'actes extravagants jusqu'à l'invi'aisemblance. Son père exerçait des fonctions très élevées. Un jour de grande réception, le jeune homme s'amuse à faire rouler, du haut de l'escalier, d'énormes vases de marbre, au moment où arrivaient les invités. D'une avarice sordide pour certaines choses, il gaspillait sottement d'autre part des sommes considérables. Chaque fois qu'on lui refusait de l'argent, il entrait dans des colères épouvantables et brisait tout dans la maison ; il lui arrivait souvent d'entrer, au milieu de la nuit, dans la chambre de sa mère, un gourdin à la main. Si sa mère ne cédait pas tout de suite à ses demandes d'argent, il l'accablait des injui^es les plus grossières {vieille vache, salope, etc.), il menaçait de la frapper de son bâton, il brisait les glaces, les bibelots, les meubles, poussant des cris terribles, etc. Plus tard, ses parents ayant dù se séparer de lui, il mène l'existence la plus insensée. Il faisait du jour la nuit, se levait à onze heures du soir pour se coucher au matin. Il donnait à ses draps de lit des noms d'homme (Ilippolyte, Jules, etc.), et ne consentait à se coucher que dans ceux qu'il avait désignés et qu'on devait disposer d'une certaine façon. 11 attirait chez lui des femmes galantes, puis les enfermait pendant plusieurs semaines; il se plfijgait à les tourmenter de mille manières, à les mordre, à les piquer avec une longue aiguille : c'était à la fois une satisfaction pour son instinct de méchanceté et un stimulant génésique (sadisme). Pour récompenser ses victimes, il leur donnait quelquefois des bijoux; mais il écrivait aussitôt au commissaire de police pour se plaindre du vol de ces bijoux que l'on retrouvait en possession de la femme, laquelle devait les rendre sous peine d'être arrêtée, etc. Voulait-il aller au théâtre, il ne pouvait longtemps rester en place, pour une raison ou pour ime autre : la pièce lui déplaisait, il faisait trop chaud, il se trouvait mal placé, son voisin le regardait d'un air déplaisant, etc., etc. Il se levait au beau milieu d'un acte, dérangeait tout le monde pour sortir précipitamment, et courait à un théâtre voisin, où la même scène se reproduisait, et ainsi de suite jusqu'à cinq ou six fois dans la soirée. Comme tous ces malades, il était extrêmement défiant et très préoccupé de sa santé, il manifestait souvent des idées de persécution plus ou moins précises et des idées hypocondriaques. 11 restait des semaines entières sans quitter son lit, vivant littéi'alement dans l'ordure, etc. 11 a fallu l'interner à plusieurs reprises. La discipline de la maison de santé l'obligeait à une existence régulière, il paraissait amélioré ; mais, à peine sorti, il retombait dans les mêmes désordres. Il a ainsi dévoré une très grosse fortune, se disant enchanté de ruiner son père, dont il était l'unique enfant. Débile intel-
ETATS MORBIDES CONTINUS DU CARACTÈRE 653
lectuellement, extrêmement vaniteux, il présentait, en outre de ses innombrables tares mentales, plusieurs anomalies physiques du crâne et de la face.
Bibliographie. — Folie morale. Pi-ich.ird. Treatise on insanity and othcrs dinorders affccting thc mind. London, 1833, et On the différent forms of insaaily in relations ta jurisprudence. London, 1842, — Morel. Traité des maladies mentales, Paris, 1860. — Trelat. La folie lucide, Paris, 1861. — ,1. Falret. Folie raisonnante ou folie inorale, Annal, méd.-psych., 1866, in Études cliniques sur les maladies mentales et nerveuses, Paris, 1890. — Krai'ft-Ebing. Die Lelire von moral Wahnsinn, 1871, et Traité clinique de Psi/chiatric. traducl. française. Paris, 1897. — Maudsley. Le crime et la folie. Mendel, Die moralische Wahnsinn, 1876. — Savage. Moral insanitij, Journal of mental science, 1881. — Schfde. Traité clinique des maladies mentales, traduct. française, Paris, 1888. — Charpentier. Les folies du caractère. Annal, méd.-psych.. janv.. févr. 1893. — H. Dagonet. Traité des maladies mentales, Paris, 1894.