ÉTIDE ARTISTIQUE DE SAPIN
Les sapins sont des arbres résineux à feuillage toujours vert; ils sont très-grands et terminés pyramidalement ; leur tronc est droit et uni jusqu'à leur sommet, et le$ branches qui sont disposées et s'avancent horizontalement s'articulent au tronc en angle droit. Ces branches sont le plus souvent trèschargées de feuilles, dont le poids les fait plier et retomber plus ou moins vers la terre ; mais cette tendance change tout à coup leur extrémité, par la raison que les nouvelles pousses, comme tout ce qui vient de naître, ont besoin et cherchent à s'élever. Il résulte de ces dispositions que les branches se contournent et présentent dans leurs formes une figure très-variée.
Le tronc ainsi que les branches sont revêtus d'une écorce sèche et friable, dont la couleur est blanchâtre, grisâtre et nuancée par places de teintes légèrement vineuses.
.Les feuilles sont longuettes, planes, émoussées, échancrées par le bout ; elles sont pendantes et ran-
gées des deux côtés d'un filet ligneux, ainsi que les dents d'un peigne.
Les jeunes sapins ont les branches beaucoup moins tourmentées que les vieux, parce qu'ayant une moindre quantité de pousses nouvelles, elles doivent recéler un plus petit nombre d'accidents ; on remarque dans les vieux des formes fières, anguleuses, heurtées, bizarres, les jeunes ont les leurs plus ondulées, plus gracieuses.
Un détail qui n'est pas sans intérêt,, c'est que leurs branches les plus proches du sol tombent et traînent sur le terrain. Il semble qu'à l'imitation des êtres agissants, les sapins aient besoin d'un appui et de se reposer sur le sein de leur mère; mais, à mesure qu'ils gagnent en hauteur, ces branches inférieures sont éloignées du sol de 15 à 20 mètres.
Une observation que j'ai été à même défaire plusieurs fois dans les Alpes, et que MM. Watelet et Raffort ont constatée dans les belles forêts de sapins des Pyrénées, c'est qu'une grande partie des troncs des vieux sapins se recouvrent d'une espèce de mousse qui, avec les années, prend une telle consistance, qu'elle offre les mêmes avantages que la terre végétale, au point que des graines d'autres espèces d'arbres s'y arrêtent, germent et croissent, et qu'il n'est pas rare de rencontrer des sapins portant à divers étages de jeunes chênes, hêtres, etc.
Un autre effet des plus pittoresques, que l'on ren-
contre souvent aux vieux sapins, c est que leurs feuilles se trouvent mélangées avec un lichen résistant, qui, après avoir enveloppé les branches, retombe en longues bandes flottantes, fines et inégales dont la couleur émeraude, verte et brillante, contraste admirablement avec le vert foncé de l'arbre.
Les sapins, en général, habitent de préférence les lieux élevés, les hautes montagnes. C'est là, dans les endroits les plus arides, qu'ils aiment à croître. Ils bravent les vents, les neiges et les frimas, et servent à protéger les lieux voisins contre les tempêtes; ils insinuent leurs racines dans les fissures de rochers et savent y trouver un appui et la subsistance. Cependant, quoiqu'ils paraissent se plaire davantage dans les régions élevées, môme au-dessus des pins et des mélèzes, et qu'ils poussent communément à 900 toises au-dessus du niveau de la mer, on les trouve aussi dans les lieux bas, dans les plaines.
Un sol léger, un climat froid et humide leur convient; ils sont très-communs en Suisse, en Allemagne, dans les environs de Strasbourg, en Auvergne, en Normandie, dans les Alpes, dans les Pyrénées, etc.; dans l'Amérique septentrionale ils couvrent des espaces immenses; on les retrouve dans le Levant. Tournefort fait mention, dans ses voyages, des sapins du mont Olympe, et il en parle comme des plus beaux arbres qu'il ait vus en Orient. I m a
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aussi entendu parler des grands sapins de la Chine.
Ce bel arbre, qui par son feuillage et son port particulier, contraste avec tous les autres arbres, même avec le pin sauvage, que beaucoup de personnes confondent souvent avec lui; le sapin, disje, a le ton local d'un beau vert foncé, presque noir,, glacé d'un vert brillant, couleur de mousse bien verte; mais comme une grande quantité de feuilles mortes se trouvent dans tous les temps mélangés parmi ses masses, qui sont très-épaisses, il en résulte que le dessous des masses de feuilles, est d'une couleur chaude, approchant d'un ton produit par le mélange de terre de Sienne brûlée et de bitume.
Au printemps, le sapin se pare de couleurs riantes, et lorsque cet arbre tombe ou qu'il est abattu, on le voit bientôt se couvrir d'une masse de mousse qui le détruit vite, et dans l'état de vétusté son bois devient rouge.
Celui qui veut approfondir son art doit avant tout multiplier ses études copiées naïvement d'après nature, et s'en former pour ainsi dire journellement comme les mots de son dictionnaire ; c'est là qu'il les retrouvera et les choisira pour faire un tableau ; car un tableau n'est qu'un langage choisi d'impres-, sions qui parlent aux yeux.
HAPITRE VII
Considérations générales relatives à l'étude du dessin et aux personnes qui s'en occupent, avec ou sans maître.
Les leçons du maître sont fort peu de chose ; la réflexion de l'élève lui-même après et sur les observations de ce dernier, est Tunique source de tout progrès. Des élèves qui ne peuvent faire un pas d'euxmêmes, sont comparables aux enfants qui voudraient toujours marcher avec des lisières. Pourquoi le dessin est-il regardé comme le complément d'une bonne éducation chez les femmes? C'est que le dessin étudié avec fruit forme le goût, et que le goût est une chose très-nécessaire parce qu'il s'applique à une infinité d'objets faits pour embellir nos intérieurs de famille. Une personne distinguée ne doit point cultiver des talents d'agrément pour en faire vaniteusement parade, mais bien au contraire pour s'en créer une occupation, un délassement intime, faisant une utile diversion aux soins sérieux et aux travaux souvent fatigants d'une maison ou d'une famille à gouverner.
On reconnaît la bonne éducation au maintien, à
la décence des manières, à la réserve et à la modestie des paroles. Mais la mauvaise en matière d'art se décèle avec la plus grande facilité, à la manière dont certaines gens saisissent un dessin ou tiennent un tableau pour l'examiner. Vous en trouverez beaucoup qui ne savent pas ouvrir un album, ni en tourner les feuillets sans se mouiller les doigts ou faire des cornes et des cassures au papier. D'autres ne peuvent se dispenser, en faisant leurs remarques, de passer les doigls sur tout ce qu'ils ont la prétention de savoir admirer, ou de prendre un dessin quel qu'il soit avec une seule main, ordinairement la gauche, par un des angles ou par le milieu inférieur de manière à le tordre ou le briser impitoyablement. Pardonnez-leur ce manque d'usage souvent involontaire, mais gardez-vous bien de mettre sous leurs yeux des aquarelles ou des objets d'art de quelque valeur, car ce sont des perles jetées aux pourceaux. Ces natures-là sont de la famille des gens qui n'aiment pas la musique et qui prétendent néanmoins s'y connaître comme en peinture; une fausse note ne les choquera pas ni la vue d'un tableau accroché de travers ou d'un ciel peint en vert qui devrait être bleu, etc., etc.; ils seront peut-être fort braves gens au fond, mais, en fait (f amabilité et d'agréments de société, ils présenteront peu d'attraits, une conversation parfaitement sèche et insipide. Pourquoi en est-il souvent ainsi? C'est qu'ils
n'ont pas le goût et la délicatesse qu'enseigne l'étude des arts, ni le respect instinctif pour le beau. Vous pouvez être convaincus qu'ils manquent d'un sixième sens, celui de l'intelligence, qui fait qu'on s'arrête involontairement devant un beau monument, qu'on se retourne pour voir un beau visage ou qu'on s'extasie à l'aspect d'un paysage majestueux.
Ceux qui n'ont pas le sixième sens ne l'auront jamais, et feront mieux de ne jamais toucher le pinceau ou le crayon qui, au lieu de leur procurer un délassement, ne leur occasionnerait que peines et déceptions.
Les amateurs qui s'adonnent au dessin et veulent profiter des conseils d'un maître peuvent avancer aussi beaucoup par eux-mêmes en copiant des gravures et des lithographies, et en les reproduisant ensuite de mémoire après avoir caché les originaux. Un bon exercice également est de copier au simple trait un modèle ombré et de chercher à y mettre les ombres sans le modèle: en général, nous recommandons particulièrement à L'assiduité des élèves tous les exercices propres à forcer f esprit qui est ?iaturellement paresseux^ aux efforts du raisonnement et de la réflexion, Copier à rebours, c'est-à-dire en tournant le modèle comme le fait le miroir, est un des exercices les plus utiles à la conception des formes.
L'œil de celui qui travaille se fatigue sur un objet, s'y accoutume et bientôt devient incapable d'en faire
une juste critique, je veux dire d'y reconnaître des défauts. Une ressource fort utile pour rafraîchir l'impression générale que l'on conçoit d'un objet d'art étudié minutieusement et à loisir, consiste à le laisser reposer plusieurs jours sans le regarder et à s'occuper pendant ce temps-là d'objets d'une nature et d'un genre tout à fait opposés; on sera surpris, après ce repos d'esprit, de juger beaucoup plus sainement de ce qu'on a laissé de côté lorsqu'on le reverra pour la première fois. Examinez aussi le travail dans le miroir., vous apercevrez bien des fautes que vous ne sauriez deviner autrement. Regardez-le de près, de loin, en mettant le terrain en haut c'est-à-dire à rebours ; les manques d'harmonie de couleur, les contre-sens du modelé et disproportions quelconques vous sauteront aux yeux.
Un paysagiste qui veut donner à ses vues un cachet pur de vérité, devrait étudier les époques des saisons où chaque végétal brille et étale ses beautés ou ses fleurs. Nos artistes se rendent souvent coupables de lèse-nature par les anachronismes que l'ignorance leur fait commettre et que la critique, plus ignorante quelquefois, laisse passer inaperçus.
C'est aussi par l'introduction de premiers plans fantastiques ou tout à faits étrangers au sol de la localité représentée qu'ils enlèvent souvent le caractère de vérité du paysage (couleur et forme locales).
Le paysage historique qui rentre plutôt dans la
composition poétique la plus élevée et la plus philosophique, exige pourcela l'observation de quelques règles de convenance qui n'ont jamais été posées. Il y a là-dessus beaucoup à penser, à trouver et à innover. Ce genre est pour ainsi dire homérique.
L'ellébore d'Orient est sur la lisière des bois en hiver, dans les endroits montueux, et étale souvent au milieu des neiges ses larges feuilles vertes du milieu desquelles s'élèvent de grandes fleurs verdâtres, blanches ou purpurines.
Chaque plante ou chaque arbre affectionne les situations qui lui conviennent et s'y développe mieux en plaine que sur la montagne, à l'ombre qu'au soleil (1).
Étudions les habitudes des arbres et des plantes. Le désert ne nous présente jamais le palmier au sommet des dunes sablonneuses ; le sapin vit sur le rocher, on n'en voit pas sur les falaises de la Normandie. Telles murailles, tels habitants; les racines cherchent leur vie dans certains sols ; les lichens, les mousses, etc., cherchent des lieux propres à leur nature. La connaissance de ces choses appliquées à la composition d'un paysage ajoute à l'harmonie et constitue la science dans l'art, c'est l'étude des mœurs végétales.
(1) Les compositeurs du genre classique s'inspireront volontiers de la nature des plantes exotiques dans les serres du Jardin des Plantes.
La plupart des paysagistes ignorent la proportion moyenne de chaque espèce d'arbre ou plante qu'il emprunte au répertoire de la nature. Gela donne lieu à de graves disparates, il y a une grande anarchie dans cette partie des études classiques.
Les terrains de l'Orient ne peuvent donner les premiers plans de ceux du Nord, sans quoi tout serait confusion dans la nature. 11 y a cependant certaines herbes qui se trouvent à toutes les latitudes, mais que les artistes ignorent trop souvent. Ce serait une violation des lois de la vérité que de peindre un palmier au milieu d'une forêt de sapins.