ET DE LA NÉCESSITÉ DE LEUR RÉUNION
Histoire de la Chimie,
11 est probable que la chimie fut d'abord créée par l'ai t pharmaceutique, a moins qu'on ne veuille l'attribuer à l'art d'extraire les métaux. C'est ainsi qu'on la fait remonter jusqu'au patriarche Tubalcain, forgeron et ouvrier en fer (selon la Genèse), lequel pourrait être le Vulcain de la mythologie païenne. On ne peut point dire cependant qu'ils exerçassent une sorte de chimie, et on doit seulement les placer au rang des premiers métallurgistes oui ont enseigné aux hommes l'emploi des instrumens les dus nécessaires à la vie civilisée. Mais les spéculations et es recherches dans l'art chimique n'ont véritablement commencé que chez les anciens Egyptiens, peuple singulier,
SUR L'ART DE LA PHARMACIE. i.xm
dont les choëns ou prêtres mêlèrent l'élude des hautes sciences à la superstition la plus absurde. Le premier qu'on cite comme inventeur de la chimie, selon Olaiïs Borrichius(0 et Lcnglet Dufresnoy {'*), fut Thaut ou Athotis, lils d'Osiris ou Mezraïm, petit-fils de Cliam, et roi de Thèbes. Les Grecà, qui Font connu, l'ont appelé Hermès (3) ou Mercure, et honoré comme le fondateur de presque toutes les sciences.
Huit siècles après, et environ vingt siècles ou plus de 1900 ans avant notre ère, vécut un autre roi philosophe nommé Siphoas, qui fut le second Hermès ou Mercure, surnommé Trismégiste ou trois fois grand : il cultiva de même la physique, la morale et toutes les sciences. On peut voir, dans les Strômates de Clément d'Alexandrie, la liste de ses écrits, au nombre de quarante-deux, et parmi lesquels on n'en cite cependant point sur la chimie. Toutefois cette science prit le nom de philosophie hermétique, à cause de ses inventeurs. Les ouvrages manuscrits qui subsistent encore sous le nom d' Hermès , et qui traitent d'objets de chimie, ne sont point ceux des rois égyptiens, mais bien postérieurs et apocryphes, ou pseudonymes.
Quand on n'aurait pas trouvé dans les débris de temples à Denderah,à Esné, des preuves manifestes que les anciens Egyptiens connaissaient plusieurs arts chimiques, les émaux, etc., il paraît certain que Moïse fut instruit dans tonte la sagesse de ces peuples , et qu'il sut dissoudre le veau d'or dans l'eau, par le moyen d'un hydrosulfate alcalin, comme l'a pensé Stahl. On ne peut guère contester à Démocrite (4) et à Pythagore, philosophes qui voyagèrent en Egypte pour s'instruire, la connaissance de plusieurs expériences chimiques qui les firent passer parmi les Grecs pour des magiciens , des enchanteurs ou des sorciers, à peu près comme Roger Baccon et Albert le Grand passèrent pour tels en Europe au treizième siècle. Les magiciens
(0 De orlu et progressu Chemiœ.
W Tablettes chronologiques , etc.
(3) L'expression fermer hermétiquement , etc. , tire fie là son origine.
fi) On attribue la découverte de fesprit-de-vin à Démocrite d'Abdère • on appelait cette eau eau -divine , ou latex scyticus. Schulzo dit que c'est l'esprit- de-vin, car son épithete jçpuuoîiXxov ressemble au mot korsolki , qui en langue sclavonique est Tcspril-de-vin.
Lxvm DISCOURS
de Pharaon, qui transformaient l'eau en sang, et faisaient d'autres prodiges , n'étaient sans doute que des chimistes ou des physiciens, et les prêtres de cette nation, chargés seuls du dépôt des sciences, continuèrent d'exercer la chimie jusqu'à ce que l'empereur Dioclétien fit brûler tous leurs livres (0, afin de mieux soumettre les peuples de l'Egypte.
Il resta cependant des traces de la science chimique, parmi les Arabes vainqueurs de l'Orient; et Aroun-al-Raschild, un de leurs califes, contemporain de Charlemagne, encouragea cette science en faisant traduire des livres grecs qui en traitaient. Alors Geber, né à Thus dans le Chorasan, province de Perse, publia trois traités où il parle de la distillation et de la manière de réduire, de calciner et de dissoudre des métaux. Le meilleur de ses ouvrages est la Sufnma perfectionis magistri{i).
A l'époque des irruptions des Sarrasins , les sciences que ceux-ci cultivaient commencèrent à germer dans l'Europe barbare, mais avec des idées superstitieuses propres aux âges d'ignorance. Les Croisés avaient aussi rapporté d'Orient une haute idée de la chimie, qu'on appela alchimie , par excellence, en y ajoutant la particule arane al. On crut pouvoir par elle faire de l'or, on chercha la merveilleuse pierre philosophale , qui devait servir à ce grand œuvre. 11 y eut des procédés secrets, des initiations, des adeptes, des prosélytes, qui prirent le nom de Frères Rose-Croix > etc.; ce fut une secte d'illuminés, d'esprits exaltés, qui crurent découvrir les arcanes de la nature , les remèdes panacées , la magie et mille autres extravagances semblables.
Qu'il nous soit permis de hasarder une réflexion. Il faut souvent aux hommes un but imaginaire, capable de les enthousiasmer, pour les porter à de grands efforts, leur faire sacrifier repos, fortune et peines, pour ce qu'ils poursuivent; et quoique l'objet qu'ils cherchent avec ardeur n'ait aucune réalité, ils ne laissent pas de recueillir,, sur la route inconnue où ils s'avancent, des vérités neuves et des faits
(0 Suidas , Lexicon ; c'était en 287, ou à la fin du troisième siècle.
(2) Ce savant Arabe, au septième siècle commença à distiller, c'était d'abord l'eau de rose. Irène, impératrice de l'Orient, se trouvant mal , revint à l'aide de l'eau de rose ; ce qui donna à cette eau beaucoup de réputation. La distillation ainsi nous vient de l'Orient j Rhasis et Albucnsis en font mention au onzième siècle.
SUR L'ART DE LA. PHARMACIE. lxix
Remarquables. C'est ce qui arriva aux alchimistes; et si leurs écrits étaient moins obscurs, s'ils ne cherchaient point à s'environner d'ombres épaisses, on en glanerait sans doute encore bien plus de fruits qu'on n'a pu en retirer. La poudre à canon n'est pas une invention de peu d'importance. Les préparations mercurielles et antimoniales dont la médecine tire journellement tant de médicamens remarquables, sont le résultat des travaux dont les alchimistes ont tourmenté ces métaux.
Ne faisant pas une histoire générale de la chimie , nous ne parlerons point d'Albert Groot ou le Grand , dominicain de Cologne, qui a donné son nom à la place Maubert de Paris , où il professa ; ni du fameux cordclier anglais Roger Baccon, ni du languedocien Arnaud de Villeneuve, qui fit le premier en France de l'eau-de-vie, ni de son élève Raymond Lulle, né à Majorque, qui fit des eaux fortes; ni de Basile Valentin , bénédictin allemand , qui s'exerça tant sur l'antimoine ; ni d'Isaac le hollandais, père et fils, dont Boerhaave estimait les travaux. On a dit que ces hommes n'étaient grands que parce que le monde était petit alors; mais on peut conjecturer, d'après plusieurs écrits qu'ils ont laissés, que s'ils étaient nés ae notre temps ils auraient trouvé d'aussi faibles contemporains qu'ils en eurent dans leur siècle.
En i4g3 naquit à Oppenheim en Suisse, Théophraste- Philippe-Auréol Bombast Paracelse , génie d'une imagination ardente , dont le fougueux enthousiasme fit une révolution dans la médecine et la chimie. Dans la chaleur de son zèle, il brûla les écrits des anciens médecins , et rejeta la pharmacie galénique pour la remplacer par des préparations chimiques douées de propriétés violentes. Ses tentatives, quoique souvent téméraires, réussirent dans plusieurs maladies qui résistaient aux médicamens ordinaires, et qui cédèrent à ses remèdes héroïques; telles furent surtout l'affection vénérienne, la goutte, les paralysies, etc., pour lesquelles il mit en usage, l'un des premiers, les mercuriaux, les antimoniaux , etc. Il se promettait presque l'immortalité , et mourut à quarante-huit ans. L'impulsion qu'il communiqua multiplia les médicamens chimiques, et J'on en doit encore plusieurs à Cro41ius,-Gltesr?eau, Zwclfcr , Tachenius , Hartmann , Solirœder , Vi^an , Glaser , Xémery, Borrichius , Glaubcf, Lemort, I ibavius, i. *
1 XX DISCOURS
Ludovic , Digby , Starkey, etc. Quoique la chimère de la médecine universelle ou panacée , eut beaucoup perdu de son crédit , l'on voit cependant encore à la même époque une grande crédulité sur les prétendus effets sympathique» des remèdes. J. B. Van Helmont , tout en combattant Paracelse et les anciens , suscita , l'un des premiers , la secte des animistes en médecine , fit des observations intéressantes sur les effets de l'eau dans la végétation , reconnut l'existence des gaz , etc.
Cependant la bonne méthode de philosopher ou de perfectionner les sciences exactes par l'expérience et l'obser*vation , méthode tracée par l'illustre Bacon de Vérulam r faisait des progrès. Le savant jésuite Ath. Kircher, auquel on doit de profonds ouvrages, Hermann Conringius, très-' érudit médecin allemand , portèrent un coup mortel aux folies alchimiques. Robert Boyle , physicien observateur y en Angleterre , Jacques Barner , Bohnius , en Allemagne, reprirent la vraie route de la chimie ; Henckel , Keri, Kunckel , 'Schlutter, travaillèrent à la docimasie, à la verrerie , aux émaux • mais c'est surtout Joachim Beccher, de Spire , homme de génie , qui aperçut les premiers fondemens de la science chimique («). Il mérita d'avoir pour commentateur un génie plus profond et plus éclairé , l'illustre George-Ernest Stahl. Ce dernier fonda la fameuse théorie du phlogistique dans les corps combustibles ; il fétaya par un grand nombre de recherches , non-seulement dans son Traité du soufre et des sels , et ses trois cents expériences, mais encore dans la plupart de ses autres ouvrages. 11 sut se défendre des applications indiscrètes de la chimie à la médecine , quoiqu'il ait porté dans ce dernier art une aussi vive lumière que dans l'autre. Vers la même époque , Frédéric Hoffmann , médecin célèbre , % \
premiers d'analyser les eaux minérales. >* C'est alors que florissait à Leyde le grand Hermann * Boerhaave , qui menait à la fois de front presque toutes les sciences physiques, et dont la réputation médicale était „ portée par toute la terre. Son Traité des quatre élémei^s, ^ •
(i) Physica subterranea, est le titre «le son principal # Givrage. Lt'/jsiœ, 1738, in-40, fig.
SUR L'ART DE LA PHARMACIE. lxxi
et en particulier celui du feu , sera toujours regardé comme un chet-d'œuvre. On s'occupait , vers ce temps , de l'analyse végétale, mais sans succès, à cause de la mauvaise méthode ( la décomposition à feu nu) qu'employaient Boulduc , Tauvry, Geoffroy , etc. : on leur doit cependant d'utiles remarques. Ensuite Bergmann , Schèele surtout , illustre pharmacien de Lincœping en Suède , et les deux frères Rouelle , que l'art lui-même semblait inspirer , en Jes tirant de l'obscurité , s'ouvrirent de nouveaux sentiers dans la chimie et la pharmacie ; ils assurèrent les pas de Baumé , de Macquer , qui forment comme les dernières limites de la chimie de Stahl et de la théorie du phlogistique.
Nous avons vu de nos jours cette révolution fameuse qui a donné une nouvelle face à toutes nos connaissances sur la physique générale, qui a fait enfin delà chimie une science d'une exactitude mathématique , qui a réfléchi sur la technologie, les manufactures, la pharmacie, l'éclat dont elle a soudain brillé à tous les yeux.
Les hommes ne voient d'abord que les objets les plus matériels , et souvent ne conçoivent rien au-delà. Dans toutes les ^expériences sur le phlogistique , on ne faisait pas attention à la présence et à la nécessité de l'air pour la combustion et la calcination des métaux. Jean Rey, médecin périgourdin , paraît seul avoir observé, au XV11« siècle, qu'il était absorbé daus cette circonstance ; mais on n'avait tenu aucun compte de cette remarque. Boyle et Haies avaient examiné plusieurs fluides aériformes ; Priestley découvrit dans les chaux ou oxydes métalliques l'air pur ou gaz oxygène 5 l'exact Bayen le reconnut dans les réductions des oxydes de mercure sans corps combustible ; enfin, l'illustre Lavoisier démontra que la combustion n'était que la fixation de cet air pur dans les corps, et qu'elle produisait l'oxydation ou l'acidification. Tous les chimistes de l'Europe, après avoir examiné et quelquefois combattu cette nouvelle théorie , ont enfin reconnu la solidité de I ses principes, et elle est généralement admise. On l'a nommée chimie pneumatique , parce qu'elle est fondée principalement sur la nature des airs ou gaz. k j. Les travaux modernes ont encore agrandi la carrière Zntjjela chimie, et la théorie trop exclusive de Lavoisier sur *Wr ^xygéVratkm a été modifiée. Ainsi le chlore, l'iode, le cya-
DISCOURS
nogène , le fluoré , etc. , ont formé des acides avec de Pliy— drogène ; des alcalis, les terres ont été reconnues comme oxydes de métaux ; Ton a décomposé des corps qu'on avait crus simples, on a pu en isoler d'autres ; la pile voltaïque et d'autre agens puissans ont été découverts ; toutes les sciences marchent comme d'un pas triomphal à la conquête de la nature.
Dans cette brillante carrière se sont montrés un grand nombre d'hommes illustres, Berthollet, Jl. Laplace, Monge, Fourcroy , Guyton de Morveau, parmi les fondateurs ; et beaucoup d'autres non moins signalés marchent aujourd'hui sur la même route : tels sont MM. Vauquelin, Proust, Gay-Lussac, Thénard, Davy, Berzélius et une foule de savaus distingués. Leurs noms connus sont cités souvent dans le cours de cet Ouvrage , avec leurs célèbres travaux et leurs découvertes.
Ce n'est pas qu'il n'y ait encore beaucoup à faire dans la chimie pour la porter à sa perfection , surtout dans l'analyse des substances végétales et animales; la science est loin d'être épuisée> bien qu'elle ait immensément. gagné depuis peu d'années. C'est même cette partie de l'art qu'il convient le plus au pharmacien de poursuivre : .la chimie minérale, beaucoup plus avancée, offre un assea grand nombre de médicamens énergiques et bien connus; mais la nature des substances végétales, souvent très-compliquées , sur lesquelles le praticien opère, et que le médecin prescrit , la plupart du temps sur la foi de l'empirisme ou de vagues épreuves, offre une vaste matière aux recherches du chimiste et du pharmacien, pour en isoler des principes immédiats. De récentes découvertes ont été déjà l'heureux gage d'une nouvelle carrière de gloire.
C'est encore dans l'analyse des poisons et des alimens, soit animaux, soit végétaux, tant les solides que les liquides j que la science doit porter la plus vive lumière. Nonseulement il importe de connaître la nature des matières nutritives, mais leur quantité dans chaque espèce de nourriture, mais leur digestibilité, mais leur préparation la plus convenable, les altérations auxquelles elles sont sujettes, les changemens qu'elles peuvent subir ou causer daus l'économie animale , etc. C'est surtout dans l'examen des eaux, des vins et liqueurs de table que l'art chimique et pharmaceutique est nécessaire. Combien de dangereuses bois-
SUR L'ART DE LA PHARMACIE. lxxiîï mis n'est-il pas capable de taire connaître, pour préserver de leur fatal emploi? Et lors même que des venins pénètrent dans les premières voies, attaquent la source de Inexistence, quel triomphe pour l'art d'arracher à la scélératesse ses malheureuses victimes, de porter le baume de la vie dans les entrailles d'un infortuné corrodé par le poison ! De même, lorsqu'un gaz méphitique répand sa funeste léthargie sur l'ouvrier laborieux des mines, des carrières; lorsqu'une épizootie ravage les bestiaux ; lorsque des miasmes putrides exhalent la contagion au milieu des plus florissantes cités, le chimiste, le pharmacien, viennent répandre des fumigations d'un air salutaire, comme la Fable nous représente Alcide nettoyant les étables d'Augias, ou Apollon poursuivant de ses traits vainqueurs le serpent Python , et assainissant ses infects marécages.
Nous pourrions montrer comment la chimie a enseigné- t à extraire et travailler tous les métaux ; comment elle a enfanté les arts de la verrerie, des poteries, faïences et porcelaines; ceux de la distillation, delà teinture, de la préparation des peaux, du papier, de l'amidon, des vins, vinaigres et autres liqueurs, des parfums, enfin la cô m position des savons et soudes, des acides, etc. Elle ne dédaigne pas même de s'occuper de la boulangerie, de l'art culinaire, enfin de tout ce qui tient à notre existence et à notre santé, comme aux jouissances du bonheur dans la vie. civilisée.