VI. — SU PI RES ALCALINS
Le soufre, qui se combine à tous les métaux, souvent en plusieurs proportions, forme avec les métaux alcaligènes des composés nombreux qui sont remarquables par leur solubilité, leur odeur hépatique, et par l'action médicinale énergique qu'ils peuvent exercer. Ils constituent un ordre de médicaments précieux.
Je rapporte les caractères les plus essentiels de ces corps :
Chaque métal forme avec le soufre un premier degré de combinaison ; c'est le protosulfure que l'on distingue le plus ordinairement par la dénomination plus simple de sulfure. Ce protosulfure correspond au protoxyde ; il est formé d'une proportion de métal et d'une proportion de soufre. Les deux éléments sont dans les mêmes proportions que dans le sulfate neutre, de sorte qu'en fournissant au métal et au soufre la quantité d'oxygène nécessaire pour changer, l'un en protoxyde, et l'autre en acide sulfurique, il en résulterait un sulfate neutre ; de même, en désoxygénant le sulfate neutre, il en résulterait un sulfure correspondant au premier degré d'oxydation.
Un sulfure ou protosulfure alcalin peut se combiner avec 1 fois. 2, 3. 4 fois autant de soufre qu'il en contient déjà ; la combinaison se fait surtout facilement par la voie humide ; il en résulte un sulfure plus sulfuré, bi, tri, quadri, ou quintisulfuré ; jusqu'à présent on n'a pu obtenir une combinaison plus riche en soufre. Tandis que la dissolution de protosulfure est incolore, celle des autres est colorée en jaune brun d'autant plus foncé que la proportion de soufre y est plus grands.
(Juand on verse un acide hydraté sur un protosulfure, ou dans une dissolution de ce protosulfure, l'eau est décomposée; I pp. d'oxygène s'unit à 1 pp. de métal pour faire un protoxyde alcalin qui s'unit à l'acide, tandis que la proportion d'hydrogène correspondante se combine avec 4 pp. de soufre, et forme du gaz hydrogène sul-
foré. Ainsi, un protosulfure est changé complètement par un acide hydrate en un sel alcalin et en gaz hydrogène sulfuré, sans autre produit.
Si Ton se sert d'un sulfure plus sulfuré, la décomposition de l'eau est encore la même, et donne naissance aux mêmes produits, mais tout l'excédant de soufre est précipité : soit le persulfure de potassium qui contient 5 pp. de soufre, le métal s'oxydera en prenant 1 pp. d'oxygène, et la porportion d'hydrogène correspondante se combinera avec 1 pp. de soufre, tandis que les 4 pp. de soufre restantes se déposront. Les phénomènes sont différents quand on verse le sul-
furé, il se dépose un composé liquide formé d'hydrogène et de soufre |qui est un persulfure d'hydrogène, et qui a été désigné pendant quelque temps sous le nom de soufre hydrogéné.
Cette différence dans la réaction tient aux circonstances dans lesquelles on opère. Un acide versé dans un persulfure donne toujours du soufre hydrogéné ; mais comme celui-ci n'est stable qu'en présence des liqueurs acides, et que sa décomposition est même facilitée; par la présence des sulfures, il se décompose spontanément en gaz sulfhydrique qui se dégage, et en soufre qui se dépose (Thénard) ; en outre, suivant l'observation de M. Berzélius, l'hydrogène sulfuré qui devient libre réagit sur la portion de polysulfure alcalin non décomposée, précipite 4 atomes de soufre, le ramène à l'état de protosulfure, et se combine à celui-ci, constituant une combinaison de protosulfure de potassium et d'hydrogène sulfuré. Au contraire, en versant le persulfure par petites parties dans l'acide, ce sulfure est décomposé en entier dans le moment même, et le persulfure d'hydrogène qui se sépare subsiste en présence de la liqueur acide.
Quand on laisse à l'air une dissolution de protosulfure alcalin, elle se colore peu à peu, et prend une teinte jaune brunâtre qui va toujours en se fonçant de plus en plus ; puis, une fois le maximum de coloration obtenu, la liqueur se décolore peu à peu et finit par devenir tout à fait incolore ; elle contient alors un hyposulfite.
En même temps que ces phénomènes se produisent, il y a absorption d'une quantité variable de l'acide carbonique de l'air, et il se fait des proportions variables de carbonate.
Les protosulfures alcalins peuvent se combiner avec l'hydrogène sulfuré, et donner naissance à des composés dans lesquels le sulfure d'hydrogène et le sulfure métallique contiennent tous deux la même quantité de soufre ; ce sont des sels dans lesquels le sulfure d'hydrogène est l'acide, et le sulfure alcalin est la base ; de là ces déno-
minations : sulfhydrate de potassium, de sodium, etc. Ces composés donnent par les acides deux fois autant d'hydrogène sulfuré que les sulfures simples, mais pas de dépôt de soufre ; ils sont décomposés par le soufre, qui chasse le sulfure d'hydrogène et se dissout en donnant un sulfure sulfuré.
On peut se représenter les protosulfures alcalins dissous comme une combinaison d'hydrogène sulfuré et d'oxyde; de là le nom de sulfhydrates qu'ils ont porté. Dans cette hypothèse, ces hydrosulfates seraient des sels neutres ; tandis que les sulfhydrates avec excès d'acide (la proportion d'hydrogène sulfuré qui s'y trouve étant le double de celle qui existe dans les sulfhydrates simples) sont des bisulfhydrates. On obtient ces sels en faisant passer un excès d'hydrogène sulfuré dans une dissolution alcaline.
Les sulfures alcalins ont les propriétés générales qui appartiennent au soufre ; mais comme ils sont très-solubles, leur absorption se fait avec une grande rapidité et l'on doit en user avec prudence; la science ne manque malheureusement pas d'exemples d'individus morts presque subitement pour avoir avalé par mégarde une solution concentrée de sulfure alcalin, destinée à des lotions ou à un bain.
A l'intérieur, c'est comme stimulants et fondants des engorgements qu'on a recours aux sulfures alcalins; ils agissent activement et donnent lieu à une excitation qui oblige toujours à en surveiller les effets, et souvent à en interrompre l'usage. Ce sont aussi des agents actifs appliqués au traitement des catarrhes des poumons et de la vessie, et en général de tous les flux muqueux. C'est sous la forme d'eaux minérales qu'ils sont surtout administrés à l'intérieur.
A l'extérieur, et sous la forme de bain, ils excitent la peau et en même temps ils sont absorbés et produisent tous les effets qui résultent de leur administration à l'intérieur. On les prescrit dans les maladies de peau, les rhumatismes, les scrofules, les vieux ulcères, les plaies d'armes à feu.
On se sert du monosulfure de sodium et des polysulfures de sodium, de potassium ou de chaux, et dans ces derniers les sulfures sont mêlés d'hyposulfîtes qui concourent à l'action. (Voyez Eaux