‹ Traite de pharmacie theorique et pratique v. 2, 1870Chapitre 44 sur 494 · ALCALOÏDES. — CURARE · texte numérisé non relu

ALCALOÏDES. — CURARE

la chimie pharmacologique de connaître les progrès récents qui ont été accomplis dans l'étude de cette singulière substance.

Le Curare est une matière d'apparence extractive qui, sous différents noms est employée par certaines peuplades de rAmérique du Sud pour empoisonner les flèches destinées à la chasse ou à la guerre. Ce poison est connu depuis la découverte de la Guyane par Walter Raleigh, -en 1595; il fut rapporté par lui en Europe sur des flèches empoisonnées.

Nous sortirions complètement du cadre de ce livre si nous donnions un exposé même succinct des propriétés toxiques et physiologiques du curare, qu'il nous suffise de renvoyer aux documents présentés par M. Cl. Bernard au Collège de France dans les leçons qu'il a publiées en 1857. On trouvera dans cet ouvrage sur les faits observés avant lui de curieux renseignements et un tableau complet des admirables recherches analytiques qui lui sont personnelles. Ce travail se résume en trois conclusions principales : 1® le curare agit sur le svstème nerveux moteur et sur lui seul ; 2° la contractibilité du système musculaire est indépendante du système nerveux ; S"" les nerfs moteurs peuvent être lésés par un agent torique, sans que les nerfs sensitifs soient atteints. Depuis la publication de ce travail quelques-uns des résultats touchant l'innocuité du curare ingéré dans le tube digestif ont été modifiés à la suite des expériences de MM. Yulpian, Martin Magron et Cl. Bernard lui-même.

11 est un point afférent aux études pharmacologiques qui a été élucidé ultérieurement : nous voulons parler de la nature du principe auquel le curare doit son activité. Tout en admettant d'une façon générale, en 1857, que le curare est un extrait végétal, M. Cl. Bernard ne semble pas éloigné de penser à cette- époque, sur la foi des voyageurs et d'après son mode d'action spécial, que le curare contient un principe analogue aux venins de quelques animaux. Cette partie du travail de M. Cl. Bernard a été sous son impulsion, et grâce à l'habileté de M. Preyer, l'un de ses élèves les plus distingués, complètement élucidée ; le principe actif du curare, la Curarine a été isolée par ce dernier, et appartient à la classe des alcaloïdes végétaux.

Avant d'arriver à l'examen de cette substance et à l'exposé du procédé qui a permis de Tobtenir, voyons quels sont les caractères des matières désignées sous le nom de curare et les résultats des investigations chimiques dont elles ont été l'objet jusqu'en 1865, époque où le mémoire de M. Preyer a été publié.

Le curare se présente avec l'aspect d'un extrait sec, brun noirâtre, ne

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diftëraiit pas beaucoup de l'appareiice de quelques principes résineux. Celui qui arrive des bords de TAniazone est conservé dans des petits pots d*argile ; les indigènes des provinces méridionales du Brésil le gardent dans des calebasses. M. Cl. Bernard considère comme un des principaux obstacles à l'étude physiologique du curare, rignorance qui existe touchant sa véritable composition, et, sous le rapport des essais thérapeutiques, comme une difficulté et un grave danger Tincertitude où Ton est sur son dosage, et sur les différences queTonren contre dans l'intensité de son action. Entre des échantillons de même apparence, il a trouvé îles variations évaluées au rapport de 1 à 6. Il a noté que le curare dont l'action est la plus violente est généralement celui qui recouvre les dards des flèches empoisomiées et celui qui arrive dans des pots d'argile, tandis que le curare des calebasses est doué d'une énergie très-notablement inférieure. En présence d'asse^ tiens positives émanant d'une autorité aussi considérable, on comprend combien il serait imprudent et prématuré d'appliquer une telle matière à la thérapeutique, sans posséder ce haut degré de prudence et cette sagacité éprouvée que de profondes études sont seules capables de donner à certains hommes voués exclusivement au culte de la science.

Le curare à l'état d'extrait sec conserve pendant longtemps ses propriétés ; celles-ci ne se perdent même pas toujours dans des dissolutions aqueuses préparées depuis plusieurs années. (Cl. Bernard.) J'ai eu néanmoins l'occasion de constater sur une dissolution concentrée de curare, qui m'avait été remise par Guibourt, que ce produit, dont cinq années avant l'activité avait été considérable, ne possédait plus aucune propriété physiologique, ni toxique. U est bon de noter que cette solution n'avait subi aucune modification apparente. (J. R.) Les dissolutions aqueuses de curare peuvent être soumises à l'ébullition sans cesser d'être actives. Le curare se dissont dans l'eau, mais incomplètement, il laisse un dépôt insoluble qui ne constitue pas le principe actif. Ce dernier est soluble dans l'alcool et dans tous les Uquides de l'économie doués de réactions acides ou alcalines.

MM. Boussingault et Boulin, Pelletier et Petroz ont soupçonné l'existence dans le curare d'un principe immédiat appartenant au groupe des alcaloïdes, mais leurs essais ont été infructueux quant à l'obtention de ce produit, et la substance qu'ils ont nommée curarm^ n*est en réalité que du curare privé plus ou moins complètement des matières étrangères qui sont associées dans tout extrait végétal aux produits spécifiques caractéristiques. Aucun de ces chimistes n'a

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même vérifié si la substance isolée par lui possède les propriétés physiologiques du curare.

En 1865, M. W. Preyer retira du curare provenant de trois origines différaites un même alcaloïde cristallisable, plus énergique dans son action que le curare et formant des sels définis doués des mêmes propriétés toxiques. Voici le procédé qu'il a suivi pour son extraction :

Le curare pulvérisé est épuisé au moyen de Talcool absolu bouillant, la solution est évaporée, et le résidu iixe traité par Toau distillée. La solution aqueuse filtrée est précipitée par un excès de chlorure mercurique ; le dépôt formé contenant la curaiine est bien lavé à Teau, puis délayé dans une petite quantité de ce liquide et décomposé par un courant d'acide sulfhydrique. Le sulfure de mercure est séparé au moyen du filtre de Teau qui tient en dissolution le dilorhydrate de curarine. Ce sel est purifié par un nouveau traitement analogue et finit par cristalliser sous le récipient de la machine pneumatique. Le chlorhydrate décomposé par un léger excès d'eau de baryte et agité avec le chloroforme abandonne à ce dernier la curarine mise en liberté ; cet alcaloïde se sépare sous la forme de cristaux de la solution évaporée à froid. En analysant le chloroplatinate de curarine, lequel se dépose sous la forme d'une poudre cristalline, M. Preyer est amené à attribuer à la curarine la formule C^^li^'Âz? remarquable par Tabsence d'oxygène.

La curarine est extrêmement altérable, ses cristaux prennent Taspect d'un liquide brun au contact de Tair. Cette transformation est certainement la cause de la difficulté que Ton éprouve à Tisoler. La curarine bleuit faiblement le tournesol ; ses sels donnent les réactions générales des alcaloïdes fixes, ils possèdent de même que la base mi caractère spécifique. L'acide sulfurique ajouté à la curarine ou à l'un de ses sels purs produit immédiatement une coloration bleue magnifique très-persistante; la strychnine ne donne lieu à aucune réaction semblable. De plus la curarine sous TinAuence du bichromate de potasse et de l'acide sulfurique prend une belle coloration violette, analogue à celle de la strychnine, mais beaucoup plus durable. V. Preyer a également noté que, par l'action de l'acide azotique concentré, la curarine se colore en rouge pourpre.

M. a. Bernard a constaté lui-même l'identité des effets physiolo^ giques, produits par la curarine et le curare. 11 considère cette base comme possédant une intensité d'action vingt fois environ plus con-^ sidêrable que la matière première d'où elle a été extraite. De plus il a vérifié que la curarine est de même que le curare très-difficilement absorbable par le canal intestinal.

80 Mf-hlCAMK.MS FMI HMs l'Ai; LKS VÉGKlAI \.

Ouaiit à l'origine exclusivement végétale du curare, si elle est mise hors de doute par la découverte de M. Preycr, elle laisse encore beaucoup d'incertitude touchant la nature de la plante ou plutôt des plantes qui fournissent ce poison dont la préparation mystérieuse ne manque pas d'analogie avec celle d'un grand nombre de •remèdes secrets, dans lesquels les charlatans de tous les pays ont la précaution d'associer des substances inertes destinées à masquer les propriétés de Tagent principal. La plupart des auteurs qui ont écrit sérieusement sur la préparation du curare s'accordent à faire entrer dans sa composition les principes solubles de diverses strychnées et en particulier du Strychnos toxifera Benth., du S. Castelnœana Wed., du Strychnos? cogens, Rouhamon Guianense Aubl. Nous ne devons pas omettre qu'indépendamment de ces Loganiacées, MM. Cl. Bernard et Preyer ont signalé comme base de la prépara^ tion du curare le PauUinia cururu Lin. (Sapindacées), dont les fruits leur ont fourni un extrait offrant des propriétés physiologiques et toxiques en tout semblables à celles du curare.

FÈVE DE CALABAR.

La Fève de Calabar est la semence du Physosiigma venenosum Bail., plante grimpante de la famille des Légumineuses et de la tribu des Euphaséolées. Les propriétés toxiques de cette semence ont été décrites pour la première fois par le D' Daniell, lequel en 1846 a fait connaître l'usage cruel et absurde auquel elle est résenée dans le Calabar, région située vers la partie occidentale de l'Afrique, à l'ouest des sources du Niger. Christison, en 1855, a étudié l'action vénéneuse de la fève de Calabar, et vers la même époque, M. Balfour a donné une description botanique complète de la plante qui la produit. Cette semence n'était qu'un simple objet de curiosité, lorsque l'attention du monde médical a été appelée sur elle par le D' Th. R. Fraser, qui découvrit, en 1862, la propriété antimydriatique dont est doué au plus haut point l'extrait que Ton obtient en épuisant la fève de Calabar au moyen de l'alcool. Depuis cette époque la fève de Calabar est entrée définitivement dans le domaine de la matière médicale, et son extrait est utilisé souvent dans la thérapeutique ophthalniologique.

Les semences du Physosiigma venenosum sont contenues au nombre de deux ou trois dans une gousse présentant 1 5 à '20 centimètres de longueur. Elles sont volumineuses, légèrement rèniformes, longues d'environ 25 millimètres et larges de 15 millimètres; sur leur bord convexe, existe un hile constituant une rainuie

ALaLOlDES. - FÈVE DE CÂLABÀR. 8i

creuse et longue, comprise enlise les deux extrémités du grand axe. L* enveloppe extérieure de la semence est dure et cassante, elle est légèrement rugueuse et présente une coloration brune foncée, qui tourne au rouge sur tes bords du bile. L'intérieur de la graine est constitué par Tembryon, dont les cotylédons volumineux laissent en se desséchant une sorte de cavité centrale vide.

Le principe actif de la fève de Calabar est beaucoup plus abondant dans les cotylédons que dans l'enveloppe, il existe néanmoins dans cette partie en très-faible propoilion ; il est associé dans Tembryon à une énorme quantité d'amidon et à de la cellulose. La seule préparation pharmaceutique à base de fève de Calabar est un extrait obtenu au moven de l'action de l'alcool sur les semences divisées.

Suivant M. Hanbury, la fève de Calabar pulvérisée et traitée par Talcool à 84^ bouillant fournit par deux traitements successifs environ 4,5 pour 100 d'extrait.

La proportion d'extrait obtenu au moyen de l'alcool absolu, prescrit par le IK Fraser, est encore plus faible. Réveil admet, d'après quelques t'ipériences exécutées par lui, que l'alcool à 65 centésimaux donne une plus forte proportion d'extrait. Il est certain au moins que l'alcool bouillant, employé à différents degrés de dilution et en proportion sufGsante, enlève toute la matière toxique des fèves et ne laisse pour résidu que de l'amidon associé à de la cellulose. Après l'épuisement par Talcool, l'action dissolvante de l'eau portée à l'ébullition ne sexerce que sur la substance amylacée, qu'elle convertit en empois totalement dépourvu de la propriété d'amener la contraction pupillaire.

Le principe immédiat auquel la fève de Calabar doit ses propriétés a longtemps échappé aux investigations des chimistes qui se sont livrés à sa recherche. Bien que l'énergie de son action ait conduit à Mipposer que ce principe appartient à la classe des alcaloïdes, il n'a po être isolé ni par B. Edwards (de Liverpool), ni par MM. Hart, Réveil, ni même par MM. Jobst et Hesse. Ces derniers cependant ont donné le nom de Phy$o$iigmine à un produit impur, incristallisable, précipitable par quelques-uns des réactifs généraux des alcaloïdes. La question en était arrivée à ce terme lorsqu'elle a été traitée par le docteur A. Yèe, à qui revient l'honneur d'avoir découvert à l'état de pureté et obtenu sous la forme de cristaux bien défînis l'alcaloïde spécial auquel la fève de Calabar doit son action antimydriatique et ses propriétés toxiques. Les faits que nous allons exposer sont tirés presque textuellement de Texcellente thèse qu'il a présentée à la Faculté de Paris (1865).

Eêérùie. M. A. Yèe donne le nom d'ésérine à l'alcaloïde qu'il a u. — m* iwT. 6

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soie des fèves de Calabar; celte dénomination est tirée du mot Eséir employé par les nègres du Vieux-Caiabar pour désigner ces semences. Cette base organique se présente sous la forme de cristaux rhombiques très-aplatis, altérés par des modifications sur les angles obtus. La substance parfaitement pure est incolore, mais elle offre souvent une teinte rosée provenant de sa facile altération sous l'influence de Tair et d une eau-mère alcaline. Les cristaux examinés au microscope se colorent dans la lumière polarisée. Soumis à l'action de la cbaleur» ils entrent en fusion à -h 69® et commencent à se décomposer vers + 150®. Chauffés sur une lame de platine, Us brûlent avec production de flamme et ne laissent aucun l'ésidu. L'ésérine se dissout dans l'alcool, l'éther et le chloroforme, elle est très-peu soluble dans l'eau. Sa dissolution aqueuse possède néanmoins la propriété de ramener au bleu le papier rougi de tournesol, et celle de prendre une coloration rouge ou rosée sous l'influence de l'oxygène de l'air.

L'ésérine se combine avec les acides et forme avec la plupart d'entre eux des sels solubles dans Teau, dont Tétude aurait besoin d'être reprise. Au moyen de la dissolution aqueuse du sulfate, H. A. Vée a pu se convaincre que cette base organique possède l'ensemble des réactions générales des alcaloïdes végétaux fixes. Il faut ajouter que Tésérine libre ou à l'état de sel offre comme caractère spécifique la propriété de se colorer en rouge intense au contact de l'air, par l'addition d'une très-petite quantité de potasse, de soude ou de chaux. La teinte rouge n'est pas permanente, elle passe bientôt au jaune, au vert et au bleu. Si l'on agite les solutions aqueuses ainsi colorées avec le chloroforme, celui-ci se charge des principes colorants ; ce phénomène n'a pas lieu avec l'éther, lequel reste incolore dans les mêmes conditions.

M. B. Edvrards antérieurement à M. A. Vée avait déjà observé que l'extrait alcoolique de fève de Calabar possède la propriété de se colorer en rouge sous l'influence de la potasse. Cette réaction peut, suivant M. A. Vée, accuser dans une liqueur incolore la présence de moins d'un cent-millième d'ésérine. Les carbonates alcalins et la magnésie produisent également cette teinte, les bicai'bonatcs la développent à peine. Tels sont les faits nets et précis constatés par H. A. Vée, ils auraient besoin d'être complétés, conmie l'auteur l'a reconnu lui-même, par l'analyse immédiate de l'ésérine, par la détermination de sa formule atomique, par l'étude de ses dédoublements et l'examen de ses combinaisons salineSé

C'est en se servant de la méthode ingénieuse et féconde de H. Stas

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