‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 103 sur 604 · A. — FONDEMENTS RUINEUX · texte numérisé non relu

A. — FONDEMENTS RUINEUX

I. La Sanction : on a prétendu que notre bonheur était nécessairement attaché à la pratique du bien ; nous nous sentons obhgés de faire celui-ci parce que nous ne pouvons pas ne pas désirer celui-là. Ainsi l'homme serait tenu de faire le bien et d'éviter le mal, à cause des récompenses et des châtiments qui en sont la conséquence nécessaire.

Réponse : A) La sanction, étant une suite de l'obligation, n'en saurait être le principe : on ne peut être récompensé ou puni qu'autant qu'on a préalablement observé ou violé un devoir connu.

B) Fonder l'obligation sur la sanction, c'est réduire la morale à l'intérêt.

n. • — Les lois humaines : ce sont les législateurs qui auraient établi la distinction du bien et du mal et donné au bien sa force obligatoire.

Réponse : A) Les lois humaines tirent leur autorité de la loi morale. C'est à la lumière de la loi morale que les hommes jugent de la légitimité ou de l'illégitimité des lois civiles, selon qu'elles sont conformes ou -non à l'ordre essentiel des choses, au droit naturel.

B) Le devoir est universel et absolu ; comment a-t-il pu tirer ces caractères des volontés humaines, essentiellement particulières et changeantes?

C) Les lois humaines sont loin d'embrasser tout le domaine de la moralité ; elles n'atteignent pas : les actes qui se passent dans le for intérieur, vg. pensées et désirs ; — les actions qui ne sortent pas du foyer domestique : vg. désobéissance des enfants ; — les fautes qui ne menacent pas matériellement l'prdre extérieur, bien qu'elles soient réprouvées par la conscience pubHque : vg. égoïsme, ingratitude.

D) Cette théorie aboutit à des conséquences désastreuses pour l'individu et la société : si l'on ne distingue pas entre la légalité, c'està-dire ce qui est conforme à la loi humaine, et la Justice, c'est-à-dire ce qui est conforme à la loi morale, le pouvoir législatif peut imposer toutes les tyrannies et toutes Içs injustices (17, § II, D).

III. — L'autonomie de la volonté : c'est la thèse de Kant, qui a été déjà exposée et réfutée {^^i'I, § A, III ; § B, III).

IV. — La nature humaine raisonnable : c'est l'opinion de Vazquez (^) et de plusieurs Scolastiques. D'après eux le fondement de l'obligation, c'est la nature raisonnable de l'honîme, considérée en elle-même, sans relation avec la loi éternelle. De ce que certains actes sont conformes à cette nature raisonnable, et d'autres en désaccord avec elle {eo solum tilulo qnod iionnullcc actiones eain deceant, aliœ vero dedeceant), ils concluent que l'homme est obligé d'accomplir 1^ uns

(M G. VAzyuEZ, Commenlar. in primam secundœ S. Thomse, Disputalione 107, C. v, et Disput. 144.

(46) FONDEMENT DE l'obLIGATION : SYSTÈMES ERRONÉS 109

et d'éviter les autres, antécédemment à tout ordre émané de la sagesse et de la volonté de Dieu.

Il ne faut pas confondre cette opinion avec celle de Kant, car une différence radicale les sépare. Vazquez et ses tenants, à l'opposé de Kant et de se^ partisans, reconnaissent le souverain domaine du Créateur et l'absolue dépendance des créatures. Si, à leurs yeux, la loi naturelle n'est pas une participation de la loi éternelle, si par conséquent Dieu n'est pas l'auteur immédiat de l'obligation, cependant il la veut, il l'approuve, il la corrobore par des sanctions.

Critique : si l'obligation est constituée sans recours à la loi éternelle, si la nature humaine raisonnable en est le fondement, il suit que cette nature a par soi le pouvoir de se lier et délier. Par ce côté l'opinion de Vazquez rejoint celle de Kant et est sujette aux mêmes objections. (42, § B, III.)

De cette doctrine suivrait aussi cette conséquence inadmissible qu'on pourrait pécher gravement tout en ignorant la Majesté divine. (Cf. m/ra. Remarque II).

La convenance ou la disconvenance avec la nature raisonnable est le fondement prochain de la distinction du bien et du mal (45, § C). Le tort de Vazquez a été d'aller plus loin et de prétendre qu'elle est aussi le fondement de l'obligation. C'était oublier que, pour imposer une obligation, il faut avoir le droit de commander, et par conséquent, qu'il faut être supérieur à ceux qui sont obligés. On ne saurait donc s'obliger soi-même.

V. — L'idée du bien, abstraction îaite de la volonté de Dieu : c'est la thèse de la morale indépendante. Le bien est obligatoire parce qu'il est le bien ; il s'impose à la volonté par le fait même qu'il est connu et il ne tient son autorité que de lui-même. La question posée est celle-ci : le bien et le devoir sont-ils tellement liés l'un à l'autre que notre esprit ne puisse concevoir le bien sans le concevoir comme obligatoire ou faut-il un autre principe pour opérer cette liaison ?

Réponse : le bien n'est pas obligatoire par lui-même, car :

A) Ce serait confondre le motif de la loi avec la loi elle-même ; autre «hose est le hien^ autre chose est le précepte de faire le bien. La preuve en est que le bien est plus étendu que le devoir ; l'héroïsme c'est le bien au degré supérieur, et cependant l'héroïsme n'est pas obligatoire. La loi morale, s' adressant à la masse de l'humanité, ne peut imposer que cette mesure moyenne de bien qui est à la portée de tous : autrement, elle serait impraticable.

B) La raison, étant une faculté de connaître, peut nous imposer une nécessité de penser, c'est-à-dire l'adhésion à l'évidence, mais non une nécessité d'agir, c'est-à-dire une obligation. La raison nous montrant le bien est une lumière qui éclaire notre route ; ce n'est pas une force

110 FONDEMETST DE l'oBLIGATION : VOLONTÉ DE DIEU (46)

qui nous oblige à la suivre. Le bien, la perfection qu'elle nous présente est un idéal qui, par sa beauté et sa grandeur, peut solliciter, attirer, émouvoir toutes les puissances de notre être ; ce n'est pas une loi qui s'impose.

C) Une idée conçue par la raison ne peut, par elle seule, obliger, car il n'y a pas de loi sans législateur, ni d'ordre sans une volonté qui l'impose. Or cette volonté ne peut être la volonté humaine, comme nous l'avons établi contre Kant, parce que la loi morale perdrait toute autorité (42, § B, III). Reste la volonté divine.

VI. — Décret libre de Dieu : Puffendorf ne va pas jusqu'à dire avec Occam et Descartes (45, § C, II) que la distinction du bien et du mal dépend du bon plaisir divin. Non, le bien est par nature distinct du mal ; mais le bien n'est obligatoire et le mal n'est défendu qu'en vertu d'un décret libre de la volonté divine.

Critique : si l'obligation du bien résulte d'un décret arbitraire de Dieu, la relation qui unit l'obligation au bien est purement contingente. Alors Dieu aurait pu rendre obligatoire le mensonge, le blasphème, etc.

§ B. — VÉRITABLE FONDEMENT (i)

Volonté infiniment sage de Dieu : une volonté arbitraire séparée de la raison serait en Dieu la suprême imperfection. Le vrai fondement du devoir, c'est la volonté divine éclairée par la raison infinie. Mais, en Dieu, toutes les perfections sont unies et par conséquent la volonté ne fait qu'un avec sa sagesse. L'accomplissement de cette volonté constitue le bien moral et son habitude constitue la certii. C'est la magnifique définition donnée par Pythagore et Platon : La vertu consiste à ressembler à Dieu par l'imitation : "il^oloiGic; Ô£w (^). Dans l'intelligence divine, tous les êtres et leurs rapports sont représentés avec leur degré de perfection, et Dieu aime les êtres dans la mesure de la perfection qu'il leur a donnée et qu'il connaît. C'est pourquoi, si l'homme proportionne son amour envers les êtres à leur perfection relative, il s'établit entre la volonté humaine et la volonté divine une conformité qui est l'ordre. L'homme aime ce que Dieu aime et il l'aime dans la mesure où Dieu l'aime. Enfin, s'il aime Dieu par-dessus toutes choses, l'homme est pleinement dans l'ordre ; il fait le bien. Le bien moral c'est donc l'ordre dans V amour, ordo amoris, selon la belle définition de saint Augustin adoptée par Malebranche.

Dieu connaît son essence infinie et voit les essences de tous les pos-

( ') Nous supposons rli^'inontrée l'existence de Dieu et de ses attributs. L'obligation, considérée comme fait psychologique, fournit l'une des preuves de l'existence de Dieu (Théodic^:e, Ch. m, Art. I, Sect. I, 74).

(') Platon, Théélèle, Didot, T. I, p. 135, ligne 33.

(46) FONDEMENT DE l'oBLIGATION : VOLONTÉ DE DIEU 111

sibles, c'est-à-dire les diverses façons dont la perfection de son être est imitable. Il voit en même temps les relations invariables qui découlent des différentes essences de ces êtres. L'ensemble de ces relations nécessaires constitue l'ordre essentiel des choses, la hiérarchie des fins qui relient les êtres entre eux et à l'absolu. Cet ordre essentiel connu par Dieu est bon, puisqu'il repose sur son essence même. Étant bon. Dieu infiniment saint doit l'aimer. Quand Dieu crée, quand il fait passer une partie des possibles à l'existence, Dieu veut nécessairement que l'ordre essentiel, conçu et aimé par Lui, soit respecté par toute créature. Il fait prévaloir cette volonté par la contrainte physique dans les créatures dénuées de liberté ; il l'impose comme une obligation, comme une nécessité morale, à l'être raisonnable et libre, à l'homme. C'est ainsi que la volonté divine, commandant de respecter et défendant de troubler l'ordre essentiel des choses que lui montre la raison divine, est le principe de la loi morale, le fondement du devoir. Ratio divina i>el voluntas Dei ordinem naturalem conservari jubens, perturbari vetans (^). La raison éternelle conçoit l'ordre essentiel comme devant être observé, le vouloir divin en impose l'observation à tout être créé (18).

Par là même s'expliquent tous les caractères du bien : il est absolu, immuable, souverain, beau, puisqu'il est la perfection infinie. Il est enfipi obligatoire, parce que cette perfection infinie est une volonté toute sage et toute puissante qui ordonne à notre volonté de la prendre comme idéal et de la reproduire dans ses actes. On comprend dès lors cette prescription sublime de l'Évangile : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (^). » Et c'est ainsi qu'en dernière analyse l'amour du bien, l'amour de l'ordre, l'amour du devoir ne sont que les noms abstraits de l'amour de Dieu et de sa volonté sainte. Aussi pour le philosophe spiritualiste le motif du devoir n'a pas la froideur d'une abstraction philosophique, puisqu'il se confond avec l'amour de la volonté du Dieu vivant et personnel, de notre Père qui est aux cieux : Fiat voluntas tua !

Conclusion : le bien en soi, c'est ce qui perfectionne la nature humaine, c'est ce qui est conforme à la nature raisonnable. L'obligation a pour fondement la volonté infiniment sage de Dieu. On voit donc que le devoir repose tout ensemble et sur la nature de l'homme et sur la volonté de Dieu. La nature raisonnable en fournit la matière qui est le bien, et la volonté divine en fournit la forme en rendant le bien obligatoire.

Mais il est un autre bien, qui est la conséquence de l'accomplissement du devoir : c'est le bien moral. On peut le définir : l'observation du

(') s. Augustin, Contra Fauslum, L. XXII, C. xxvii {') S. Matthieu, v, 48.

Page 1