I. — MÉTAPHYSIQUE FONDÉE SUR LA MORALE
Dans la Critique de la raison pure Kant a cherché à établir que l'intelligence est incapable d'atteindre l'être en soi, le noumène, l'absolu. Par suite, toute métaphysique est impossible. Mais, dans la Critique de la raison pratique, il s'efforce de montrer que la notion du devoir s'impose comme nécessaire et évidente. Or cette notion morale implique trois postulats métaphysiques : la liberté et la spiritualité de l'agent moral — l'immortalité comme sanction — et l'existence d'un Dieu rémunérateur. C'est ainsi que la métaphysique, déclarée impossible par la raison théorique, reparait fondée sur la morale dont la raison pratique établit scientifiquement la notion fondamentale : le devoir (Log. 120, § II, B. — MÉTAPHYS., 6, § B. C.) (3).
A) — Exposé : cette thèse est soutenue par Proudhon (*), jVime G, Goignet ( ^), Guyau ( ^), etc. Proudhon l'a condensée en deux lignes : « Ne relevant que d'elle-même, la moralité doit désormais
( M Bacon, De Augmentis, L. V, C. i.
( -) Rauh, Fondement métaplmsique de la morale. — J.-J. Gourd, Morale et Mêlaphysique. Revue phil., 1891, T. II, p. 148-174.
C) T. Pesch, Kant et la science moderne, Ch. vi.
( *) Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Église.
(S) jyjme CoiGNET, La morale indépendante.
{') Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction.
répudier toute solidarité avec une religion et une philosophie quelconques. )) Le principe de la morale ne doit pas être tiré de la réalité extérieure ou demandé à un être transcendant. Il faut le chercher dans un fait d'expérience que la conscience révèle à chaque individu. Ce fait intérieur, c'est le sentiment spontané que tout homme a de sa dignité personnelle et de l'inviolabilité de sa nature. Considérant que ses semblables ont une nature identique à la sienne, chacun comprend qu'ils ont droit au même respect et à la même inviolabilité. « Respecte la dignité d'homme en toi-même et dans les autres », voilà le devoir, voilà le fondement véritable de la morale. Il est donc inutile de sortir de soi et de remonter plus haut. La morale ne doit plus chercher son principe dans les dogmes religieux ou les notions métaphysiques : « Le système de Y immanence doit remplacer l'ancien système de la transcendance. «
La dignité personnelle étant posée comme le principe de la morale, on en peut tirer :
lo Le critérium du bien et du mal : « Le bien, c'est ce qui maintient le respect de la personne humaine ; le mal, tout ce qui porte atteinte à ce même respect. >»
2» L'obligation morale : c'est l'adhésion que l'esprit est contraint de donner au respect de la personne humaine en soi et dans les autres.
3° La sanction : c'est cette paix ou ce trouble de la conscience qui suit infailliblement l'observation ou la violation de la loi du respect. D'après Proudhon les autres sanctions sont immorales, parce qu'elles rendent la vertu intéressée.
Pour mieux établir leur système, les moralistes indépendants vantent les avantages qui doivent résulter de cette séparation. La morale, disentils, ne peut devenir une vraie science qu'à la condition de secouer toute dépendance par rapport à toute religion et à toute métaphysique ; sans cela elle restera, comme autrefois la philosophie et les autres sciences, asservie à la théologie : Ancilla theologiœ.
Ils ajoutent que c'est le moyen de la soustraire aux variétés et incertitudes des systèmes philosophiques et religieux qui ont introduit dans la morale « tant d'erreurs, tant d'absurdités, tant de monstruosités... ». « Il est donc légitime et même nécessaire de proclamer l'indépendance, l'autonomif d<! la morale ».
B) — Critique {^). I. — La morale peut et doit être une science fJisltnctc, mais elle n'est pas pour cela indépendante de la métaphysique et de la religion. C'est ainsi qu'elle ne leur emprunte pas son point de
(•) Caho, Problèmes de momie sociale, Ch. ii, m, iv.— L'Année philosophique, i868, p. 209 et sq. — Secrétan, La Philosophie de lu liberté. — P. de Broglie, La Morale sans Dieu, La Morale indépendante.
départ ; elle le trouve dans la conscience, à savoir le sentiment de Vohligation (9, 19).
IL — En fait, avant de connaître la démonstration de l'existence de Dieu et de l'immortalité, on se sent obligé de tendre à une certaine perfection, on se sent soumis à une loi. On peut donc, à la rigueur, aborder l'étude de la morale, sans allusion à Dieu et à la vie future. Mais c'est là une abstraction forcément provisoire (^). Les sciences de l'étendue et des corps se constituent et progressent ('-), sans s'occuper des notions métaphysiques impliquées dans leurs principes : vg. la géométrie ne traite pas de la nature de l'espace, quoiqu'elle repose sur la notion d'espace ; la physique n'aborde pas la question de l'essence de la matière, bien qu'elle recherche les lois des phénomènes matériels. Mais il en va autrement de la morale qui est une science philosophique : elle ne peut se séparer du reste de la philosophie. On peut donc aborder l'étude de la morale en laissant de côté la métaphysique ; mais on ne saurait l'achever sans elle.
En eiïet, il ne suffit pas d'affirmer l'existence et la nécessité imporative du devoir ; il faut bien finir par se demander quels en sont le fondement et la valeur, car tout homme a besoin de savoir si la loi morale, qui impose de tout sacrifier au devoir : plaisir, intérêt, sentiment, vie même, est une réalité ou une illusion. Or, en posant le principe du devoir, en admettant qu'il y a un idéal de perfection obligatoire, on résout nécessairement certains problèmes métaphysiques, dans un sens déterminé, qui exclut toute autre solution. C'est ainsi que, pour nous, l'analyse du devoir implique trois vérités, fondement de toute religion et de toute métaphysique spiritualiste : la liberté et la spiritualité de V agent moral ; — V existence d^un être supérieur à V homme comme source de V obligation ; — V immortalité de F âme comme sanction du devoir. Il est facile de l'établir :
1° Le devoir suppose le pouvoir ; qui doit, peut, car à l'impossible nul n'est tenu (Ps. 203, § C). — Si l'agent moral est libre, on doit en conclure qu'il est distinct de la matière, qu'il est spirituel puisque la matière est régie par des lois fatales. (Métaphysique, 52).
2° Où trouver le principe de l'obligation ? Au-dessus de la volonté, ou bien au-dessous de la volonté, ou enfin dans la volonté même. Ce n'est pas au-dessous d'elle ; on prouvera que le plaisir, l'intérêt, le sentiment
(M S. Thomas, Summa (heologica, I», II»S Q. 71, art. 2, 6. — Suarez, De aclibu^i humanis, Disput. VII, Sect. I, n. 8 sqq. — De Lugo, De Mysterio Incamalionis, Disp. V, Sect. V.
( *) Ce n'est vrai cependant que dans une certaine mesure même pour ces sciences, car, depuis quelques années, les mathématiciens se sont beaucoup occupés de la notion de l'espace, et ces études n'ont pas été sans influence sur le progrès des mathématiques.
ne peuvent être la source de Tobligation (CIi. m). — Le placera-t-on, avec Kant, dans la volonté même, qui devient aul^onome ? Mais notre volonté, étant essentiellement changeante, ne peut promulguer une loi immuable. Si lavolonté est principe de l'obligation, elle peut la modifier à son gré : toutes conséquences incompatibles avec les caractères de la loi morale (20). — Il faut donc sortir de soi et chercher l'origine de l'obligation en dehors et au-dessus de l'homme, dans un être absolument, parfait (46, § B).
30 Les moralistes indépendants reconnaissent eux-mêmes la nécessité d'une sanction. Or toutes les sanctions terrestres sont insuffisantes (49), y compris la sanction de la conscience qu'ils mettent en avant. En effet, le résultat du désordre c'est d'endurcir la conscience, et la pratique de la vertu émousse le sentiment de la satisfaction morale, comme fait l'habitude pour tout sentiment. Même le juste idéal, rêvé par Platon, ne pourrait aucunement jouir de l'approbation de sa conscience au milieu des atroces supplices qu'il endure. Reste donc la sanction de la vie future. — Sans doute on peut prouver directement la liberté (^), l'existence de Dieu ( ^) et l'immortalité de l'âme ( ^). Mais il n'en demeure pas moins que, quand même on ne pourrait établir autrement ces vérités " métaphysiques, toute une métaphysique dérive logiquement de la notion du devoir. Pour Kant, ces trois vérités sont des postulats de la raison pratique : le devoir est pour lui objet de science, tandis que 7es trois vérités ne sont objet que de croyance, car elles sont admises comme conditions du devoir. Pour nous, elles sont objet de science, au même titre que le devoir, car elles en sont des déductions rigoureuses.
On dira sans doute que nous faisons un cercle vicieux en déduisant de la notion du devoir une preuve de l'existence de Dieu et en donnant Dieu romme le principe du devoir. On peut répondre d'abord qu'il y a d'autres preuves de l'existence de Dieu (Cf. Théodicée). Il faut remarquer ensuite que le fait du sentiment de l'obligation morale attesté par la conscience peut être une des raisons qui nous font connaître Dieu, sans que Dieu cesse d'être le fondement de l'existence du devoir, le principe réel de l'obligation . Dans le premier cas, nous sommes dans l'ordre !«»i:i(|ue ; le second appartient à l'ordre ontologique.
•IL — Les partisans de la morale indépendante ne peuvent justifier leur morale sans recourir à la métaphysique. Pourquoi suis-je obligé de respecter la dignité humaine en moi et dans les autres ? Qu'est-ce qui a droit ])r()prement au respect dans la personnalité ? Les derniers représentants de la morale indépendante répondent que c'est la liberté.
( ') Cf. Psvciioi,ooiK, 203.
(M Cf. Tn^:oi)i(:ÉE, Article I.
( ») Cf. Psychologie rationnelle, Article HI.
— Mais pourquoi la liberté est-elle respectable plutôt que tel ou tel élément de la nature humaine ? Ils ne savent répondre que par une nouvelle affirmation de leur thèse : « La liberté est obligée de se respecter, car si elle ne le fait pas, elle se met en contradiction avec elle-même ; elle se détruit, elle s'anéantit, elle se suicide elle-même, ce qui est absurde. « Mais puisque la liberté est maîtresse de ses déterminations, pourquoi ne pourrait-elle se contredire, se détrijire ? Ainsi, ne voulant pas sortir du domaine des faits, ils ne peuvent expliquer l'obligation. Ils disent que l'obligation est un sentiment, un phénomène psychologique. Soit ; mais comment expliquer ce sentiment ? comment justifier son caractère impératif ? Il faut de toute nécessité recourir à la métaphysique. ■ — D'autres disent qu'on est obligé de respecter la dignité et la liberté en soi et dans les autres, parce qu'elles constituent la personnalité et que la personnalité a une valeur absolue, est une fin en soi. — - Soit ; mais n'est-ce pas là une notion métaphysique ?
IV. — Non seulement la morale est inexplicable sans la métaphysique, mais elle est, de plus, impraticable.
Pour juger de l'inefficacité pratique de la morale indépendante, il faut se demander, étant donnée cette morale, non pas comment tel ou tel individu, exceptionnellement, mais comment la généralité des hommes se conduirait habituellement.
Or 1° celui qui accepte sans répugnance cette idée que son âme est un composé matériel, sera peu porté à donner à la personne humaine une valeur absolue et conséquemment peu disposé à la respecter en soi et dans les autres.
20 La pensée que Dieu est le législateur suprême et le juge souverain ; la conviction qu'il nous voit et qu'il nous aime ; la certitude que dans sa justice et dans sa bonté il ne nous impose pas de fardeaux au-dessus de nos forces, sont autant de stimulants énergiques pour faire le bien, tandis que, dans les moments critiques, on sera fortement tenté de rejeter une obligation appuyée sur un sentiment personnel.
3*^ Enfin l'espoir de l'immortalité nous console dans l'épreuve et nous fortifie dans la lutte. Mais les moralistes indépendants prétendent que cette sanction est immorale, parce qu'elle rend la vertu intéressée. Contentons-nous de répondre ici par un argument ad hominem. Euxmêmes admettent une sanction : le bonheur qui résulte du devoir accompli. De deux hypothèses l'une : ou le désintéressement est compatible avec une sanction, et alors il l'est, quelle que soit la sanction, satisfaction de la conscience ou bonheur de la vie future ; ou il est incompatible, et alors toute sanction, y compris celle mise en avant par les moralistes indépendants, est immorale.
Remarque : Rapports de la Théodicée avec la Morale. De son côté la Théodicée est aussi redevable à la Morale :
10 Si l'on retranchait de la science de Dieu toute idée morale (vg. notions de personnalité, de bien, de justice, de bonté, d'amour) Dieu ne serait plus que l'être impersonnel des panthéistes, substance universelle d'où tout sort et où tout rentre ; — ou bien qu'une intelligence et une volonté toutes-puissantes, mais indifférentes au bien et au mal, au vice et à la vertu. Un être sans justice, sans bonté, sans amour n'est pas un Dieu.
20 L'obligation morale fournit une excellente preuve de l'existence de Dieu (Cf. Théodicée, Art. I, 74).
Complément bibliographique