‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 179 sur 604 · LE SERVAGE · texte numérisé non relu

LE SERVAGE

posent est soumise à la condition servile. Il est vrai que le servage comporte des nuances dont il faut tenir compte. Le serf, appelé coUibert^ très répandu surtout dans nos provinces de POuest et sur les bords de la Loire moyenne et inférieure, échappait à quelques-unes des obligations communes aux hommes de sa classe. Les serfs du roi et ceux des églises jouissaient de certains privilèges. En général, le serf agriculteur n'était pas aussi malheureux que le serf domestique, attaché au service personnel d'un maître, mais il n'en subissait pas moins la plus dure, la plus intolérable de toutes les sujétions. Il ne peut ni se déplacer à sa guise, ni se marier hors de la seigneurie. Il n'a pas droit de disposer de son avoir en faveur d'une autre personne que son héritier direct, encore cette transmission est-elle taxée. 11 peut être vendu, engagé, donné par son seigneur. Il est considéré comme incapable de comparaître et de témoigner en justice, au moins contre des personnes libres. Pour lui, les protections juridiques n'existent pas. Sa personne même, en cas de délit non amendé, peut être livrée à la brutalité du maître ou de ses agents. Ses enfants peuvent être partagés et dispersés entre les mains de propriétaires différents... (^). Si malheareuse que soit sa condition, le serf du xi^ siècle paraît moins à plaindre que ne l'étaient ses pareils au temps de l'esclavage antique. Attaché à la terre qu'il cultive, il est devenu, d'objet mobilier, un immeuble. Il a gagné en stabilité, si l'on n'ose pas dire en dignité. Il est moms emprisonné dans sa caste. On voit déjà quelques serfs exercer, dans les seigneuries, des fonctions de réelle importance. La rigueur des charges serviles tend quelque. peu à s'adoucir. S'il faut en croire les économistes, un cheval valait en moyenne, au xi^ siècle, cent sous, un mulet cent douze et un serf trente-huit. Faut-il en conclure que l'opinion ravalait l'espèce humaine au-dessous de la brute ? Le prix inférieur du serf prouve au contraire que la condition servile se relevait. Si le serf valait pour son propriétaire deux tiers de moins qu'une bête de somme, c'est que les services qu'il était obligé de lui rendre commençaient à être limités (^). »

Certains historiens estiment qu'en fait ce régime, intermédiaire entre la servitude stricte et l'autonomie complète, a été amené par les circonstances comme une transition nécessaire. Mais, en soi, il constitue une violation de plusieurs droits essentiels à la personne humaine, vg. le droit de choisir sa profession et sa résidence, de travailler pour soi et pour les siens, de s'associer, de se marier où l'on veut, d'ester en justice. Il faut donc repousser le servage forcé comme illé-

( '- *) A. LuciiAiHE, Les premiers Capétiens, L. I, Ch. i. § IV, dans Histoire de Franr: depuis les Origines jusqu'à la Révolution, sous la direction d'E. Lavisse, T. II, Partie II p. 24-20 ; 20-27, Paris, 1901.

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