LE SERVAGE
et à celle des esclaves ; il a révélé aux uns et aux autres ce que les uns et les autres avaient oublié : l'égalité des âmes devant Dieu et leur dignité inviolable. « Vous n'avez qu'un maître, vous êtes tous des frères », cette parole du Christ, redite par les Apôtres, propagée par toute la terre, a fait plus et mieux qu'opposer une digue au torrent du despotisme qui débordait sur le monde, elle en a tari la source. Les maîtres chrétiens ont appris à respecter les esclaves ; les esclaves chrétiens ont appris à se respecter eux-mêmes. L'Église a fait pour eux des choses surprenantes qui ont jeté la stupeur dans le monde antique et que l'accoutumance seule peut nous empêcher d'admirer. Elle a relevé les esclaves en les appelant par le baptême au rang d'enfants de Dieu ; par le sacrement de mariage, au rang d'époux et de pères ; par l'ordination, à la dignité de Pontifes ; par la profession monastique, à l'honneur d'une vie consacrée.... Voilà ce qu'a fait pour l'émancipation des hommes une religion persécutée. » Une fois délivrée de la persécution, elle a achevé le grand ouvrage commencé : « Elle a préconisé la liberté dans ses lois canoniques, poursuivi l'esclavage dans les derniers refuges que lui offraient les lois impériales, conseillé l'affranchissement aux maîtres laïques, pratiqué largement l'affranchissement par le ministère de ses clercs, rendu la servitude incompatible avec la profession sacerdotale ou religieuse (^). »
B. — Le Servage.
Le servage féodal dérive du colonat romain et des conditions qui étaient imposées aux esclaves qu'on affranchissait. Les colons formaient, dans les derniers temps de l'Empire, une classe intermédiaire entre les esclaves et les hommes libres. L'état social devint, au iv^ siècle, si intolérable qu'on ne trouvait plus de propriétaires ruraux ni de cultivateurs. Pour remédier au mal, les colons furent attachés à la glèbe et devinrent les serfs de la terre, comme les curiales étaient attachés aux municipes {^).
Le servage servit de transition entre l'esclavage antique et la domesticité moderne. « Le trait le plus caractéristique » de la société rurale à cette époque, « c'est que l'immense majorité de ceux qui la com-
(') M. D'HULST, Conférences de Notre-Dame, 1894, 6« Conf., p. 180-182. — Pour la preuve des faits allégués et de bien d'autres, comme la doctrine des Pères de l'Église, l'intervention des Conciles, voir H. Wallon, Histoire..., L. III, Ch. i, § I; Ch. viii, ix, x, T. III, p. 1-14 ; 296-443. — Augustin Cochin, L'abolilion de l'esclavage, III» Partie, L. X, T. II, p. 349-470, Paris, 1861.
(.') B. Terrât, Le colonat. — L. Veuillot, Le droit du seigneur. — P. Allard, De l'origine du servage en France, Paris, 1913.