‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 294 sur 604 · L'INTOLÉRANCE (M · texte numérisé non relu

L'INTOLÉRANCE (M

On peut distinguer trois sortes d'intolérance : I. — Intolérance brutale : c'est l'emploi de la force et même du glaive pour :

A) Établir une religion : vg. le Corati de Mahomet. Les peuples ont eu à choisir entre lui et le cimeterre : Crois ou meurs. L'Évangile, bien qu'imposé comme une obligation à la conscience, est proposé de fait à la liberté : Qiiisquam... credere non potest nolens (^). L'établissement du Christianisme ne coûta de sang qu'aux chrétiens. Si parfois, dans la suite, quelques princes ont tenté d'imposer la religion, ils ont été au delà de leurs droits et des intentions de l'Église qui les a blâmés : vg. conquête du Nouveau Monde.

B) Maintenir une religion : ce mode d'intolérance a été accepté par l'Église : c'est le cas de V Inquisition.

La solution de la question exige diverses observations :

1° Les deux hypothèses sont absolument distinctes : éiaô/ir une religion par la force c'est faire une conquête sur des infidèles. Or ces infidèles sont étrangers à la juridiction de l'Église. Ici l'emploi de la force est donc illégitime. Le maintien suppose des tentatives de rébellion parmi des sujets, car tout baptisé est un sujet de l'Église. Il peut s'excommunier lui-même et aller chercher ailleurs la liberté de l'apostasie. Mais tant qu'il habite une contrée où l'Église est établie, il doit, comme tout sujet, se soumettre aux lois de la société dont il est membre, sous peine d'encourir les châtiments édictés contre les transgresseurs.

2^ Les faits : l'Église n'a point porté ni exécuté de sentences capitales. Elle a décrété des peines temporelles : vg. amende, jeûne, prison, exil. C'est l'État qui a édicté la peine de mort contre l'hérétique, mais obstiné, public, s^ efforçant de rompre V unité religieuse.

3^ Les droits : a) I'État a le droit d'cdicter la peine de mort contre le prédicant hérétique. On reconnaît à l'État le droit de punir de mort ceux qui tentent de rompre l'unité nationale. Or l'État chrétien estime avec raison que l'unité religieuse est le principal élément de l'unité nationale et sa meilleure sauvegarde.

( M G. Sortais, Études philosophiques et sociales : § I. L'Intolérance. — Taparelli, Essai théorique..., Note XCIII, p. 180 du T. IV. — J. de Maistre, Lettres sur l'inquisition espagnole. — Balmès, Protestantisme comparé au Catholicisme, Cli. xxxvi, xxxvii. — F.-J. MouLART, L'Église et l'État, L. II, Ch. iv. Art. II. — U. Devivier, Cours d'Apologétique chrétienne, II" P., Ch. iv.

( •) « Que uul ne soit contraint par la force à embrasser la foi, car saint Augustin a eu raison de dire : L'homme ne peut croire que de son plein gré.» (Léon XIII, Encyclique Immortale Dei.)

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b) L'Église a le droit de coopérer à cette législation de l'État en livrant l'hérétique au bras séculier ; ce droit est certain puisque cette législation est juste en elle-même.

On peut se demander en outre si elle peut décréter, de son autorité propre, des peines afîlictives. L'État possède le droit de frapperd'amende, d'emprisonner, de bannir ou de mettre à mort celui qui viole les lois, insulte le gouvernement, trouble l'ordre public ou compromet l'unité nationale. Et l'Église, société parfaite, n'aurait pas les mêmes droits contre ceux qui osent outrager son autorité, bouleverser la paix religieuse, briser l'unité doctrinale ? Il faut donc reconnaître à l'Église le pouvoir coercitif.

Qu'on ii'ohjecie pas qu'une peine temporelle ne peut être appliquée à un délit spirituel, car :

a) Le délit, considéré au point de vue de l'État, n'est pas purement spirituel ; il a des conséquences temporelles.

h) L'objection méconnaît l'unité du composé humain et la solidarité des deux éléments qui le constituent. Elle aboutit logiquement à la suppression de toute peine corporelle, puisque c'est toujours l'âme seule qui est coupable.

II. — Intolérance civile : elle consiste à refuser aux dissidents religieux la jouissance des droits civils ou à la restreindre. Elle comporte bien des degrés ; elle commence en fait dès que l'État favorise une religion au détriment des autres.

C'est une conséquence logique de la religion d'État : le législateur, étant convaincu de la vérité d'une religion et sachant par expérience le bienfait social de l'unité religieuse, est nécessairement amené à interdire la dissidence publique sous peine d'excommunication civile.

C'est une conséquence légitime, car cette intolérance découlant logiquement de l'alliance de l'Église et de l'État, est légitime comme elle. C'est l'ordre, l'idéal, parce qu'aucun droit ne peut s'attacher à Verreur comme telle. La prudence doit modérer l'exercice de cette intolérance ; les circonstances ou des conventions positives {Concordats) peuvent donner aux errants une situation légale d'où dérivent des droits réels. Cependant cette concession n'est pas faite à l'erreur elle-même, mais en vue de l'intérêt de la vérité, que l'intolérance pourrait compromettre.

Remarque : pour comprendre l'application de ces doctrines dans le passé, il faut se rappeler d'abord qu'elle suppose l'unité dans les croyances et conséquemment son acceptation comme un bienfait. Il s'est glissé des abus ; mais ils ne découlent pas des doctrines elles-mêmes. L'excès a consisté à ne pas tenir compte des circonstances qui devaient tempérer l'application des principes absolus, à ne pas faire dans la thèse ellemême la part de l'hypothèse. Il faiit donc se garder, pour juger équita-

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blement le passé, de le voir à travers nos préoccupations et tendances actuelles.

III. — Intolérance doctrinale : A) En général : elle consiste à rejeter comme faux ce qui contredit la vérité certaine : vg. je tiens absolument pour faux que la partie soit plus grande que le tout. La tolérance doctrinale suppose V incertitude de la vérité sur un point particulier, ou un scepticisme universel^ qui met en doute l'existence de toute vérité.

B) En religion : elle consiste à estimer fausse toute religion hormis celle qu'on professe. C'est logique, car on ne peut admettre deux religions comme également vraies et bonnes. L'intolérance doctrinale est une marque, non pas suffisante, mais nécessaire de divinité. Une religion doctrinalement tolérante prouve par là même qu'elle ne vient pas de Dieu. Or le Catholicisme a toujours professé l'intolérance doctrinale.

La tolérance doctrinale est au contraire à l'ordre du jour : plus de principes, mais des opinions, et légitimité de toutes les opinions ; plus de délits de pensée, mais souveraineté de l'opinion. Voilà ce qui tend à passer en axiome et repose sur l'égalité supposée du vrai et du faux. La conséquence pratique est la suivante : comportons-nous comme si toute vérité était douteuse et toute opinion respectable. C'est l'anarchie intellectuelle, le nihilisme doctrinal.

Conclusion : tous les pouvoirs, païens, catholiques, hérétiques, irréligieux, ont été plus ou moins intolérants. Ce fait universel est-il purement brutal ou révèle-t-il l'existence d'un droit ? — Il faut répondre que l'intolérance est une loi fondamentale, vitale, pour tout être, individuel ou collectif. Ni peuple, ni particulier ne peuvent vivre et prospérer s'ils n'ont le droit et la puissance de résister à ceux qui font obstacle à leur développement normal. C'est une question de vie ou de mort : c'est la lutte pour l'existence. On retrouve l'application de cette loi dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique. Notre force vitale, d'instinct, oppose une résistance impitoyable aux attaques de ces mille petits ennemis, invisible légion de microbes, qui l'assaillent de toutes parts. A son tour l'ordre social n'est-il pas fondé sur l'intolérance, puisqu'il repose sur un ensemble de lois coercitives, et que ces lois sont des freins vigoureux mft à la liberté du mal et de l'erreur ? Pour la force vitale comme pour l'autorité sociale, il y a un minimum de résistance ou d'intolérance (c'est tout un) ; en deçà c'est pour l'individu la mort, c'est pour un pays la décomposition sociale. La société religieuse ne saurait échapper aux exigences de cette loi : comment se soustraire à l'essence des choses ? Tout pouvoir qui veut vivre doit pratiquer cette maxime de Garcia Moreno, président de la République de l'Equateur : « La liberté pour tout et pour tous sauf pour le mal et pour les malfaiteurs. »

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