‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 301 sur 604 · B. — L£ JUSTE SALAIRE · texte numérisé non relu

B. — L£ JUSTE SALAIRE

Le travail de l'ouvrier diffère d'une marchandise, de même que le salaire diiïère du prix, car le travail de l'ouvrier procède de la liberté et revêt par conséquent un caractère de mérite : il a droit à la récompense ou salaire. C'est pourquoi il est beaucoup plus noble que la marchandise et le prix qui s'obtiennent par le seul échange (^). Néanmoins, pour plus de clarté, on Iç considère comme une sorte de marchandise, car il en a le caractère si on l'envisage par le côté qui fait que la marchandise est l'objet du prix.

A) Détermination du salaire. ■ — Le salaire est juste quand il réalise l'égalité entre le travail fait et l'argent reçu. Gomment déterminer cette équivalence, c'est-à-dire quelle somme d'argent doit être considérée comme équivalente à une journée normale de travail ? Elle dépend de deux facteurs :

1^ Besoins de l'ouvrier : le salaire, prix de son travail, est en effet destiné à pourvoir aux besoins de l'ouvrier, afm qu'il puisse conserver son existence. Il doit donc être en rapport avec les besoins non pas factices que crée l'amour du luxe, mais réels et modérés d'un travailleur sobre et rangé. Par conséquent le contrat de louage ne dépend pas seulement de la volonté des contractants. « A côté de l'échange des volontés, il y a le besoin à satisfaire ; et, ce besoin étant d'ordre naturel, le droit naturel exige qu'il y soit pourvu par un salaire proportionné {^). » Si un ouvrier se contente d'un salaire moindre, c'est son droit; mais s'il est contraint, par la nécessité ou la crainte d'un plus grand mal, d'accepter les conditions insuffisantes d'un patron cupide, le contrat de salaire est injuste, car l'ouvrier a subi une contrainte morale : « Au-dessus de la libre volonté du patron et de celle de l'ouvrier il est une loi de justice

(M P.-V. Beauregard, Essai sur la théorie du salaire. — Ed. Villey, La Question des salaires. — E. Chevallier, Les Salaires au XIX'' siècle. — V. de Marolles, Le Salaire, dans l'AssociATiON catholique, Dec. 1892, Févr. 1893. — M. Bodeux, Du Salaire. — Aldo Contento, La Teoria del salaria nel concetto dei principali economisti. — M. Lambert, Essai sur la protection des salaires. — M. Bondue, Essai sur le contrat de travail. — J.-H. von Thunen, Le salaire naturel. — Ch. Périn, L'Économie politique d'après l'Encyclique. — A. Verhaegen, Le minimum de salaire. - Ch. Antoine, Cours d'Èconom.ie sociale, Ch. xviii, XIX. — M. D'HuLST, Conférences de Notre-Dame, 1896, n. 18, p. 393-433. — M. -Alex. Mercier, Théorie du juste salaire, Revue Thomiste, juillet 1 896. — Nicotra, Le minimum de salaire. — É. Stocquart, Le contrat de travail. — H. F.\wcett, Travail et salaires (Traduit par Raffalovich). — Boeumert, La participation aux bénéfices. — M. Anciaux, Heures de travail et salaires. — C. Betocchi, Il contralto di lavoro. — G. Théry, Exploiteurs et salariés.

C) Cf. Ch. Antoine, Cours..., Ch. xviii, Art. I.

(') M. d'Hulst, Conférences de Notre-Dame, 1896, p. 174.

naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire doit être suffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête (^). »

2» Qualité du travail, qui varie avec les personnes.

Le patron est donc tenu, d'après la justice commutative, à payer à l'ouvrier un salaire minimal suffisant, c'est-à-dire capable de le faire vivre et en rapport avec le travail exécuté, pourvu que les conditions du régime économique soient normales. Ce minimum varie avec les temps, lieux et industries.

B) Salaire ïamilial (2). — Le salaire, pour être juste, doit-il être familial ? Le salaire de l'ouvrier doit-il être proportionné aux besoins stricts d'un homme marié de sa condition ? A cette question : le salaire doit-il être familial, en vertu de la justice commutative, deux réponses opposées ont été données :

1° Les uns disent : non. Quand on a observé l'égalité entre le salaire et le travail, on a satisfait aux exigences de la justice. Or le travail est l'œuvre personnelle de l'ouvrier et non de sa famille. Donc, comme la famille n'ajoute rien au travail, il n'est pas requis par la justice que l'on doive ajouter au salaire mérité par le travail.

2» Les autres, plus logiquement, répondent : oui. En effet, la nature impose au père de famille le devoir d'élever ses enfants, ce qui implique le droit de se procurer les choses nécessaires à cet effet ; or la classe ouvrière ne peut se les procurer que par le salaire de son travail. Donc le salaire doit être suffisant à l'honnête subsistance de la famille. Le fondement principal de l'étendue du salaire, ce sont les besoins de l'ouvrier, qui a le devoir de conserver son existence et, par conséquent, le droit d'exiger, en retour de son travail, l'équivalence de ses besoins. Or l'ouvrier, comme tout homme en général, est destiné à fonder une famille. Donc les besoins de l'ouvrier ne doivent pas s'entendre des besoins de l'ouvrier-individu, mais de l'ouvrier-père de famille, soit en puissance, soit en fait. Le patron n'a pas à s'informer si l'ouvrier est marié ou non ; le salaire doit suffire pour permettre à un ouvrier adulte de fonder et d'entretenir une famille normale. « Il faut donc reconnaître que le travail n'est pas payé ce qu'il çTinY, quand il est inférieur aux besoins minimum d'un homme à Vétat normal, c'est-à-dire d'un homme marié (^). » La difficulté c'est de déterminer quelle somme d'argent

(M Encyclique Rernm novarum, Lettres apostoliques de Léon XIII, Edit. de la Bonne- Presse, T. III, p. 54-57.

( ') Cf. Ch. Antoine, Cours..., Ch. xix, Art. 5. — V. F.\llon, Principes d'Économie sociale, Part. II, Sect. III, Ch. ii.

{') M. d'Hulst, Conférences de Noire-Dame, 1896, p. 430. — Cf. dans Le Mouvement social (15 mai 1912, p. 447-449) une note du P. Vermeersch sur une prétendue décision de Léon XIII contraire au Salaire familial.

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