CIRCULATION DE LA RICHESSE
C'est le mouvement général des richesses passant de main en main. Elle est nécessaire à la production ; pour être utilisées, les richesses doivent être transportées partout où l'on en a besoin. Elle se fait par Véchange, la monnaie et le crédit.
I. — Échange : c'est le don d'un objet pour un autre jugé équivalent. La valeur est la règle de l'échange ; mais la nature de la valeur est très discutée. La définition de Bastiat : <> Rapport de deux services échangés » n'est qu'une tautologie. La valeur est l'estimabilité de l'utilité économique d'un bien approprié. Elle dépend plus ou moins d'une foule de conditions : utilité, travail, temps, nature de l'objet, offre et demande. D'où cette loi : La valeur est en raison directe de la demande et en raison inverse de V offre {^).
La thèse du libre-échange absolu est fausse ; celle de la prohibition complète est insoutenable. La vérité se trouve dans un sage tempérament de protection et de liberté, dont la dose varie avec les circonstances de pays et de temps i^).
IL — Monnaie (^) : si on devait échanger les objets en nature, les transactions seraient très entravées. La monnaie facilite l'échange : c'est une matière qui, servant d'équivalent à tous les produits, est un intermédiaire universel d'échange et la commune mesure de toute valeur. Pour remplir ce but, il faut d'abord qu'elle ait une valeur réelle, stable, facile à constater ; il faut ensuite qu'elle soit inaltérable, aisériient divisible et transportable. L'or et l'argent réunissent ces conditions. Pour rendre l'échange encore plus facile, on a imaginé le papiermonnaie : lettres de change ou traites, billets à ordre, billets de banque, chèques. Ce papier n'est qu'un signe représentatif ; il n'a par lui-même aucune valeur, mais il représente celle de la monnaie qu'en définitive quelqu'un, État ou particulier, s'est engagé à livrer sur sa présentation. III. — Crédit (^) : acte de confiance par lequel les détenteurs de capitaux en font l'avance, sous promesse et garantie d'un remboursement futur. Il comporte l'échange d'une réalité contre une promesse. Les formes primitives furent la vente à terme et le prêt de consommation.
( ') Voir dans Gide {Principes d'Économie politique, L. II, Ch. i, § 'i) en quel sens il faut entendre cette loi. — Poinsard, Libre échange et protection.
( ') Clément, Histoire du Système protecteur en France.
( ') W. Stanley Jevons, La inonnaie et le mécanisme de l'échange.
( ') Ch. Coqueun, Du crédit el des banques. — A. Del-Mar, Les systf'mes monétaire.*. — A. Arnauné, La monnaie, le crédit et le change. — L. Durand, Le crédit agricole.
Les principaux papiers de crédit sont : la lettre de change, le billet à ordre, etc. Le crédit n'est pas directement productif, parce qu'il ne crée aucun capital ; mains indirectement^ parce qu'il facilite et multiplie V usage des capitaux existants. Il donne lieu à des opérations véreuses ou à des spéculations hasardeuses, quand il n'y a pas capital disponible chez le prêteur et travail productif chez l'emprunteur (^).
Chacun a droit aux richesses à répartir, dans la mesure où il a contribué à les produire. Le propriétaire a pour rémunération : la rente foncière ; le capitaliste, Vintérét; le travailleur, le salaire; l'entrepreneur (celui qui réunit les capitaux, le matériel, les ouvriers, dirige la production et écoule les produits) : le profit, c'est-à-dire ce qui reste après le paiement de la rente, de l'intérêt et du salaire {^).
§ A. — LÉGITIMITÉ DE.VINTÉRÊT (»)
On entend par choses fongibles celles qui se consomment, se détruisent entièrement par l'usage : vg. les denrées. Par le contrat de mutuum ou prêt de consommation^ le prêteur cède une chose fongible : vg. un kilogramme de pain. Cette chose devient la propriété de l'emprunteur qui est obligé de rendre, au bout du temps convenu, une chose équivalente du même genre. Le prêt de consommation est essentiellement gratuit ; en effet la chose prêtée passe avec son utilité à l'emprunteur ; mais, étant fongible, elle n'a pas d'utilité distincte de sa propre substance et de l'emploi qui la consomme ; l'emprunteur n'est donc tenu qu'à la rendre in eodem génère. Si elle avait une utilité distincte de sa substance et de l'usage qu'on en fait (vg. on me prête un cheval pour une course), alors le propriétaire pourrait exiger une compensation de l'utilité dont il se prive, car cette chose, étant un bien productif, peut être l'objet d'un contrat de louage.
( •) Cl. Jannet, Le capital, la spéculation et la finance au XIX' siècle. — Thaller Les Bourses. — Deville, Les opérations de bourse devant la conscience.
( ') RiCAHDO, Rentes, salaires et profits.
( ') P. Baugas, Le prêt à intérêt. — Ch. Périn, La richesse dans les sociétés chrétiennes, T. II, L. V, Ch. V. — V. Cathrein, Moralphilosophie,Bund II, Buch V, K. II. — J. Rirkaby, Moral Philosophy, P. III, Ch. v, Scct. V. — Cn. Antoine, Cours d'Économie sociale, Ch. xvii. Art. 5, G. — EuG. VON Bœhm-Bawerk, Histoire critique des Théories de l'intérêt du capital. Trad. fie rallemand par J. Bernard. — Lehmkuhl, Theologia Moralis, T. I, n. 1301 sqq. FrIbourg-en-Brisgau, 1910".
Appliquons cela à l'argent. La morale condamne comme usuraire le prêt de l'argent avec intérêt, quand c'est un prêt de simple consommation, c'est-à-dire dans les cas où l'argent est une chose fongible, n'a pas d'utilité distincte de l'emploi qui le consomme. Mais elle le permet quand l'argent a une utilité distincte de la consommation. Or ce caractère d'utilité distincte dépend des circonstances.'
Avant le développement de l'industrie et du commerce, l'argent n'avait pas de pouvoir productif. A mesure que les transactions sont devenues plus actives, l'argent n'a plus été une simple monnaie, chose fongible que l'usage détruit, mais il a joué le rôle de capital. On a compris alors que, dans bien des circonstances, rendre simplement au prêteur la somme empruntée, ce n'est pas lui rendre tout ce qu'on lui doit. On a cherché quels pouvaient être les titres du prêt à intérêt, c'est-à-dire les raisons extrinsèques au contrat de prêt qui pourraient légitimer la perception d'une certaine somme en plus du capital prêté. Voici les principaux.
L'intérêt sera légitime quand il sera perçu comme une compensation pour :
1° La privation d'un bénéfice [lucrum cessans) que le prêteur aurait pu faire par un usage lucratif de son argent.
2° Le préjudice {damnum emergens) causé au prêteur par l'absence de cet argent, dont il peut avoir besoin : vg. pour entretenir son domaine.
3° Les risques {periculum sortis) que l'emprunteur fait courir au capital prêté en l'exploitant.
Ces titres, avant le progrès de la spéculation au xix^ siècle, n'étaient pas toujours réalisés. Mais dans l'ordre économique actuel, comme il est devenu facile à tout le monde de donner à l'argent un emploi fructueux et licite, le titre lucrum cessans existe toujours et suffit à légitimer l'intérêt. La raison en est qu'actuellement l'argent a une productivité virtuelle générale. Sans doute l'argent ne produit pas par lui-même, mais médiatement ; c'est un instrument aux mains de l'homme pour développer la richesse ; il a donc un pouvoir virtuel de production. Or celui qui prête une chose virtuellement productive, a droit de réclamer à l'emprunteur une compensation pour le bénéfice moralement certain dont il se prive pendant ce temps. Les décisions de l'Église sur ce point ne sont donc pas contradictoires , elle a condamné et condamne toujours le prêt à intérêt, quand il n'est qu'un prêt de consommation, parce qu'alors il y a usure, perception d'un bénéfice injuste ; mais elle l'a autorisé et l'autorise quand un titre le rend légitime, pourvu qu'il soit modéré.