III. — SOLUTIONS DIVERSES
Les Écoles : libérale, socialiste, catholique, ont proposé diverses solutions de la question sociale. L'École socialiste, estimant que l'organisation de la société actuelle est foncièrement mauvaise et qu'il faut la changer radicalement, a arboré le programme suivant : la propriété collective et nationale des instruments de travail doit être substituée à la propriété privée, et l'administration des forces économiques doit être confiée à l'État représentant la nation. Nous avons déjà exposé et critiqué ce programme (72) (*). Reste donc à ex-aminer les solutions de l'École libérale et de l'École catholique.
( ■) ( •) (') F. Brunetière, Sur les Chemins de la Croyance. L'Utilisation du Positivisme, P. III, p. 244-245 : § I, p. 264 ; § III, p. 30'.-305, Paris, 1905'. (*) Cf. Ch, Antoine, Cours..., Ibidem, Ch. ix, p. 220-258.
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A) Solution de l'École libérale (^) ;
10 Thèses fondamentales. — A rencontre des Socialistes, FÉcole libérale prétend que l'organisation actuelle est bonne, parce qu'elle repose sur le principe de la libre concurrence, source féconde de prospérité et sur le respect des lois naturelles qui produisent nécessairement l'harmonie sociale.
A en croire l'École libérale, les lois économiques, telles que la loi de l'offre et de la demande ou de la libre concurrence, sont aussi naturelles et nécessaires que les lois qui régissent le monde physique ou biologique, et par elles-mêmes elles sont bienfaisantes. 11 faut donc bien se garder d'y toucher. Écoutons quelques-uns des chefs : « L'ordre et l'harmonie régnent dans le monde du travail en vertu des lois et des tendances naturelles... ('^). » « Notre évangile se résume en ces quatre mots : Laisser faire, laisser passer {^). » D'autres libéraux, moins intransigeants, vg. Paul Leroy-Beaulieu, admettent une intervention discrète de l'État en certains cas : vg. pour protéger le travail des femmes et des enfants. Mais ils regardent toujours la liberté comme une sorte de panacée : le même écrivain affirme en effet que « la liberté et le temps suffisent pour résoudre toutes les difficultés sociales qui sont humainement résolubles » (*).
Pendant trop longtemps le libéralisme économique a régné sans conteste à l'Institut, au Collège de France, dans les Écoles officielles^ de Droit. Aujourd'hui, il est vivement combattu par une « École sagement éclectique, qui se prononce pour une action plus étendue de l'État dans l'ordre économique » (^). La lourde part de responsabilité qui lui revient dans la crise sociale arrivée à l'état aigu, a détaché de lui les économistes de l'École libérale qui repoussent son intransigeance.
2o Critique. — a) Le libéralisme économique a eu en effet le tort d'accepter comme un dogme irréfragable cette supposition : la liberté individuelle, abandonnée à elle-même, sans frein, est à elle seule capable de conduire sûrement la société à sa fin naturelle. Un pareil principe n'est acceptable dans aucun domaine, pas plus en Économie sociale qu'en Politique ou en Morale. Car la liberté est une force, très précieuse sans doute, mais qui a besoin d'être protégée contre ses propres écarts toujours
(M Cf. Ch. Antoine, Cours..., Ibidem, Ch. vin, 198-219.
( *) J. Garnier, Traité d'Économie politique, n° 347, p. 245, Paris, 1868 «.
(') G. DE MOLINARI, Les Lois naturelles et l'Économie politique. Part. I, Ch. v, p. 31, Paris, s, d. (1887).
( *) P. Lehoy-Beaulieu, Essai sur la Répartition des Richesses..., Conclusion, p. 562, au bas, Paris, 1888».
( *) « Cette École a pour chefs deux économistes de haute valeur, Cauwès et Gide : elle a pour organe la Revue d'Économie politique... » (Ch. Antoine, Cours..., Ibidem, Ch. viir. Art. I, p. 207).
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possibles : conséquemment elle doit être dirigée et contenue par la loi divine d'abord et ensuite par les lois humaines.
b) Il y a sans doute un ordre économique, qui résulte de la nature et de l'homme et du monde extérieur. Mais l'erreur de l'École libérale consiste à professer que, les lois économiques se suffisant à elles-mêmes, le concours de la religion, de la morale et de la législation ne leur est pas nécessaire. C'est là une exclusive injustifiée et nuisible, car l'influence combinée de ces trois forces sociales unies aux forces économiques n'est pas de trop pour assurer l'harmonie dans nos sociétés si complexes et si divisées. Les progrès matériels et scientifiques doivent être subordonnés au progrès moral de l'homme, et l'homme tout entier doit se subordonner à sa fin dernière (i). Tel est l'ordre" essentiel des choses voulu par Dieu, que l'École libérale a méconnu. Rien ne saurait prescrire ■contre lui. Les convulsions sociales, qui bouleversent le monde contemporain, attestent, avec une sinistre évidence, qu'on ne peut s'y soustraire impunément.
B) Solution de l'École Catholique (2) :
L — Tendances communes : l'École catholique soutient, à rencontre du Libéralisme et du Socialisme, que le moyen de résoudre la question sociale c'est de recourir à la liberté individuelle et à l'association profes- ■sionnelle, mais aidées par l'État et éclairées par les enseignements de l'Église. L'Encyclique de Léon XIII Rerum novarum (16 mai 1891) sur la Condition des ouvriers a été accueillie comme la charte du Droit social chrétien.
L'École catholique estime que les principaux remèdes aux maux de la Société doivent être demandés à la Morale et à la Religion. Elle est unanime à combattre les erreurs du Socialisme et le sophisme du Libéralisme préconisant la non-intervention absolue de l'État ; unanime aussi à approuver et à promouvoir certaines mesures sociales, vg. la nécessité des associations ouvrières, le patronage, l'épargne, la mutua- Jité, l'obligation du repos dominical, etc.
II. — Les deux Groupes : parmi les catholiques sociaux se sont peu à peu dessinées deux tendances distinctes qui ont donné naissance à deux groupes :
10 Origine et Composition : le premier se rattache à l'École d'Angers, le second, à l'École de Liège, parce que c'est aux Congrès d'Angers
(M « Le souci des progrès de la science est grand chez nous ; mais la question morale nous a paru planer au-dessus de tout. » (Emile Picard, Secrétaire de l'Académie des Sciences, Allocution prononcée au banquet donné à Londres, le 11 octobre 1918, à l'occasion de la Conférence interalliée des Académies, par le Gouvernement anglais et présidé par Jjord Balfour.)
( ») Cf. Cii. Antoine, Cours..., Ibidem, Ch. x, p. 2.^9-294.
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et de Liège qu'ont été formulés les principes dont s'inspirent les deux groupes. L'un et l'autre regardent la liberté et l'autorité comme les deux facteurs essentiels de l'ordre économique et social. Mais, pour l'École d'Angers, la liberté est le facteur qui doit prédominer ; pour l'École de Liège, c'est l'autorité.
L'École d'Angers a pour principaux représentants : Mgr Freppel, Claudio Jannet, Charles Périn, le comte d'Haussonville, Emile Keller, Gustave Théry, Augustin Béchaux, Paul Hubert-Valleroux, Alexis Delaire, Joseph Rambaud, etc. (^).
L'École de Liège compte parmi ses partisans : en France, le cardinal de Cabrières, Albert de Mun et les membres des Cercles catholiques, Léon Harmel, le marquis de La Tour du Pin, l'abbé Winterer, le P. de Pascal, les écrivains de V Action populaire (^), les Secrétariats sociaux, les Semaines sociales ; en Angleterre, le cardinal Manning, l'économiste Cil. -S. Devas, Lilly ; en Italie, Mgr Nicotra, l'économiste G. Toniolo, le P. Liberatore, le P. Steccanella et la Civilià cattolica ; en Allemagne, Mgr de Ketteler, G. Fr. de Hartling, les Pères Lehmkuhl, H. Pesch, Cathrein, Meyer et les écrivains des Stiminen aus Maria-Laach devenus les Stimmen der Zeit ; en Belgique, Mgr Doutreloux, l'abbé Pottier, le Père Rutten, le P. Vermeersch, Arthur Verhaegen ; en Suisse, G. Decurtins, le Père Weiss ; en Espagne, Mgr Sancha y Nervas, le Père Vicent, R. de Cepeda, Orti y Lara ; en Irlande, le Lyceum ; en Autriche, les Pères Costa- Rossetti, Kolb, Biederlack, le parti des Chrétiens-sociaux, dont le prince Aloïs de Liechtenstein et Lueger furent les membres les plus en vue. Son organe, en France, a été V Association caiJwlique, jusqu'en 1908 et, à partir «de 1909, Le Mouvement social dirigé par les écrivains de V Action populaire, qui a cessé de paraître en 1914.
2o DiFFÉKENGEs : pour connaître les différences qui séparent les deux groupes, examinons ce qu'ils pensent du Rôle de V État et de la Réforme sociale.
A. — Rôle de V État : a) Pour l'École d'Angers, l'État doit se borner à protéger les droits et à réprimer les abus : « Que l'État intervienne dans le monde du travail pour la protection des droits de chacun, pour la répression des abus manifestement contraires à la loi divine et morale.
(M II faut signaler encore, comme se rattachant plus ou moins à l'Ecole d'Angers: les ["nions de la Paix sociale, qui eurent Le Play pour fondateur et ont pour organe la Réforme sociale, et V Association des Patrons du Nord. Cf. Cn. Antoine, Cours..., Ch. x. Art. 2, p. 2G6-268.
( -) L'Action populaire (Rédaction ; 17, rue de Paris, Vanves (Seine) édite des ouvrages, des tracts, notamment des Dossiers très précieux pour l'étude du mouvement social. Elle publie aussi plusieurs Revues bien documentées : vg. Peuple de France, Les Archives du Manuel social, La Pratique sociale, (.\dministralion ; " Éditions Spes », 17, rue Soufllot, Paris, V«).
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rien de mieux. Que l'État donne l'exemple de la réglementation du travail dans les industries qui relèvent de lui, fort bien ; c'est son rôle, sa fonction. Mais, pour le reste, dévouement et liberté, cela nous suffit... » (^). L'École d'Angers trouve qu'on a abusé du travail des femmes et des enfants et veut qu'il soit limité par l'État.
b) Pour l'École de Liège, protéger les droits et réprimer les abus n'épuise pas les obligations de l'État. Il doit en outre promouvoir la prospérité publique, non pas en accaparant toutes les entreprises comme le demande le Socialisme, mais en mettant les citoyens dans des conditions qui favorisent leur développement matériel, intellectuel et moral (93, § II).
B, — La Réforme sociale : a) Pour la réaliser, l'Ecole d'Angers, ayant limité, comme on l'a vu, l'intervention de l'État, n'a d'autre ressource que de recourir à la liberté individuelle et à la liberté d'association. Elle admet, conséquemment, la thèse de la libre concurrence.
h) Convaincue que l'ordre économique actuel, fondé sur l'individualisme et sur la concurrence illimitée, est vicieux (2), l'École de Liège, d'accord en cela avec l'École d'Angers, préconise l'Association professionnelle ; mais elle pousse plus loin l'intervention de l'État, estimant qu'il faut absolument l'aide de la législation, si l'on veut accomplir une réforme qui soit sérieuse et durable (^).
Le comte A. de Mun a nettement exposé le programme de ce groupe, dont il a été le chef éminent : « A mes yeux, l'ensemble de nos revendications doit tendre à assurer au peuple la jouissance de ses droits essentiels, méconnus par le régime individualiste : la représentation légale de ses intérêts et de ses besoins, au lieu d'une représentation purement numérique ; la préservation du foyer et de la vie de famille ; la possibilité pour chacun de vivre et de faire vivre les siens du produit de son travail, avec une garantie contre l'insécurité résultant des accidents, de la maladie, du chômage et de la vieillesse ; l'assurance contre la misère inévitable ; la faculté pour l'ouvrier de participer aux bénéfices et même, par la coopération, à la propriété des entreprises auxquelles il concourt par son travail ; enfin la protection contre les agiotages et les spéculations qui épuisent les épargnes du peuple et le condamnent
(M Mgr Freppel, Allocution prononcée à la vingtième Assemblée des Catholiques,' h- 29 avril 1891, Œuvres pastorales et oratoires, T. IX, p. 102-103, Paris, 1899=.
( ') « Je n'ai à apprendre à personne que je suis d'accord avec les socialistes, avec celui qui tout à l'heure était à la tribune [M. Lafargue] sur la critique de l'ordre économique, autant que sur un très grand nombre de réformes sociales qui sont journellement réclamées par les travailleurs. » (A. de Mun, Discours à la Chambre, Séance du 9 décembre 1891).
{') Cf. G. Sortais, Les Fonctions de l'Etal moderne, § III, dans Etudes philosophiques et sociales, p. 71-76.
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à l'indigence, pendant que, suivant les paroles de l'Encyclique, « une fraction, maîtresse absolue de l'industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources ». Deux forces doivent concourir à la réalisation de ce programme : l'organi- ^ sation professionnelle et la législation.
« L'organisation professionnelle, pour laquelle nous demandons la liberté la plus large, donnera le moyen d'assurer la représentation publique du travail dans les corps élus de la nation, de déterminer dans chaque profession industrielle ou agricole le taux du juste salaire, de garantir des indemnités aux victimes d'accidents, de maladies ou de chômages, de créer une caisse de retraite pour la vieillesse, de prévenir les conflits par l'établissement des Conseils permanents d'arbitrage, d'organiser corporativement l'assistance contre la misère, enfin de constituer entre les mains des travailleurs une certaine propriété collective à côté de la propriété individuelle, et sans lui porter atteinte.
« La législation protégera le foyer et la vie de famille par la restriction 'du travail des enfants et des femmes, l'interdiction du travail de nuit, la limitation de la journée de travail, l'obligation du repos dominical ; dans les campagnes, en rendant insaisissables la maison et le champ du ■cultivateur, les instruments et le bétail de première nécessité. Elle facilitera la vie de l'ouvrier et du paysan par la diminution et la réforme des charges fiscales, particulièrement des impôts qui frappent la subsistance. Elle favorisera la participation aux bénéfices, la constitution des sociétés coopératives de production ; dans les campagnes, l'association du métayage. Enlin, elle protégera la fortune nationale, l'épargne populaire et la morale publique par des lois sur l'agiotage, sur le jeu et les opérations de bourse, sur le fonctionnement des sociétés, sur l'exclusion des étrangers de l'exploitation et de la direction des grands services publics, sur l'interdiction, pour les fonctionnaires, les représentants de la nation et les agents du pouvoir, de participer aux spéculations financières.
« Tels sont les principaux articles du programme social que je ■conseille aux catholiques d'adopter. Ils ne sont autre chose que l'application des principes posés dans l'Encyclique sur la condition des ■ouvriers ( ^). »
Ce programme a reçu l'approbation expresse de Léon XIII, qui écrivait au comte de Mun : « Et maintenant, cher fils, vous comprendrez sans peine que, connaissant votre piété filiale et le zèle intelligent avec lequel vous vous employez à seconder nos desseins, à rendre nos enseignements populaires et à les faire pénétrer dans la pratique de la vie
( ') Albert de Mun, Discours à la Ligue des Catholiques de Sainl-É tienne, le 18 décembre 1892, Discours et Écrits divers. Tome V, p. 270-271, Paris, 1895.
sociale, la lecture de vos discours nous ait été souverainement agréable. Tandis que nous vous donnons ces éloges justement mérités, nous vous exhortons à poursuivre votre généreuse entreprise (^). »
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