CARACTÈRES DU SENTIMENT ESTHÉTIQUE
fm utile ou nécessaire ; elle se prend elle-même pour fin et a pour but de jouir d'elle-même, de se sentir elle-même. Le point de départ est donc intéressé ; mais cette activité n'atteint son but, la jouissance, qu'autant qu'elle devient désintéressée en fait : pour s'amuser au jeu, au théâtre, etc., il faut s'oublier soi-même, perdre de vue la recherche du plaisir. L'activité esthétique doit imiter l'activité sérieuse, s'attacher au jeu, au drame, etc. comme à un bien véritable. Le plaisir esthétique résulte donc du sentiment de l'activité qui se déploie d'une manière puissante et ordonnée. L'activité sérieuse, poursuivant la satisfaction d'un besoin réel, ne peut être satisfaite que par la possession d'un objet réel, existant. L'activité de jeu, voulant jouir d'elle-même, il lui importe peu que l'objet soit réel ou imaginaire, pourvu qu'il l'excite normalement. Si l'objet est réel, ce qui intéresse l'activité esthétique, ce n'est pas sa réalité, mais son apparence, sa manière d'être, sa forme. « Le beau, dit Kant, plaît par sa forme et non par sa matière. » Saint Thomas l'avait noté avant lui : Pulchriim proprie pertinet ad rationem caiisae formalis (^). Le plaisir du beau résulte donc du jeu désintéressé de nos facultés cognitives (imagination, association, intelligence) : Piilchrum autem respicit vint cognoscitivam {^). C'est là ce qui explique pourquoi la vue et l'ouïe sont les sens esthétiques par excellence ; en eux l'élément représentatif l'emporte sur l'élément affectif {^). L'exercice des autres sens, goût, odorat, tact, est beaucoup plus lié aux fonctions qui servent à la vie corporelle (Ps. 28, § B) (4).
§ lU. — CARACTÈRES DU SENTIMENT ESTHÉTIQUE
Il est : A) Désintéressé : le beau n'excite pas le désir de la possession, mais V admiration ; il est lié à la seule contemplation de l'objet, sans rapport avec notre utilité matérielle ou morale. C'est pour exprimer ce caractère désintéressé que Kant a dit que : Le beau est une finalité sans fin (^). Cela signifie que dans l'objet beau il y a une finalité intrinsèque, une idée d'ensemble qui en subordonne les parties, et que cet objet, en tant que beau, n'a pas une fin extérieure à lui-même, n'est pas utile : vg. telle une cariatide soutenant une corniche. Au point de vue de la solidité, une poutre ferait aussi bien l'affaire.
(M ( -) S. Thomas, Ibidem, Loco citato.^
(') S. Thomas, Summa theologica, 1» 2»», Q. XXVII. Art. I, ad 3"'" : Undeet illi sensus praecipue respiciunt pulchrum qui maxime cognoscitivi sunt, scilicet visus et auditus rationi deservientes.
(*) M. J. GuYAu a essayé de réfuter cette théorie de l'activité de jeu. Cf. Problèmes d'esthétique contemporaine, L. I, Ch. i.
( •) Kant, Critique du Jugement, § XVII, à la fin.