LE RIDICULE, LE LAID, L'HORRIBLE
L'élément qui leur manque, et dont l'absence les distingue de leurs contraires, le joli, le beau, le sublime, ce n'est pas la puissance, mais V ordre (^).
I. — Laid : ce n'est pas la simple négation du beau, car le néant
(M Ch. Lkvêql'e, La Science du Beau, I" P., Ch. ix.
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n'est ni beau, ni laid, vu qu'il n'est pas. Le laid est une force agissant avec une certaine puissance, mais désordonnée. Aucun être ne peut agir dans un sens absolument contraire à sa loi ; ce serait sa destruction. Toute activité suppose donc un certain ordre. Mais, quand cet ordre est si imparfait, relativement à la loi de la force, qu'il constitue un grave désordre, il y a laideur, car il y a une notable disproportion entre la puissance déployée et le but à atteindre ; vg. le pécheur déploie une grande activité à s'écarter de la loi morale qui est son but : d'où laideur de ses actes. Le degré de laideur est déterminé par celui du désordre avec lequel la force agit. Ainsi la laideur, c'est une force agissant dans toute sa puissance, de façon à réaliser un grand désordre.
IL — Ridicule, le ridicule, c'est la force grande, moyenne ou petite, dont l'action enfreint Vordre légèrement. C'est la miniature de la laideur ; vg. un nez un peu trop long fait sourire ; qu'il s'allonge démesurément, le visage devient laid.
III. — Horrible : dans ce cas, le désordre est énorme ; vg. un monstre dans l'ordre physique ou moral ; vg. Néron faisant périr sa mère.
Dans le ridicule, ie désordre est léger ; dans le laid, il est grave ; dans l'horrible, il est extraordinaire ; vg. mensonge joyeux, médisance notable, calomnie atroce.
Objection : à ce compte, une œuvre immorale ne saurait être belle ; or l'expérience prouve le contraire.
Réponse : dans l'expression des passions mauvaises : vg. la haine, la vengeance, il faut distinguer trois choses :
1" L'art avec lequel l'auteur a plus ou moins bien rendu ces passions On peut admirer ce beau de F expression : c'est rendre justice au talent d'' exécution, au faire.
2° La beauté naturelle de l'être, ses facultés de sentir, de connaître et d'aimer. Ce qui reste admirable, c'est la grandeur de leur développement et non leur mauvais usage. Dans toute activité désordonnée, il y a deux éléments : une puissance et une déviation. La puissance, même dévoyée, garde une part de sa beauté originelle.
o" L'absence de beauté morale : c'est le mauvais usage, la déviation de ces facultés. L'œuvre immorale est belle par tous les éléments vrais et bons qu'elle conserve nécessairement, car le faux et le mal absolus, étant le néant, ne peuvent exister. Mais sa beauté s'amoindrit de tout le faux et de tout le mal qui s'y trouvent mêlés. Donc, dans une œuvre laide et mauvaise moralement, ce que nous admirons, c'est ce qui reste de beau (déploiement des facultés) et l'art avec lequel l'auteur l'a rendu. C'est ainsi que la Cléopâtre de Corneille a une grande force de volonté (voilà le beau naturel), mais tournée vers le mal (voilà le laid moral). Corneille a puissamment exprimé ce caractère (voilà le beau littéraire ou d'' expression).