‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 381 sur 604 · A. — VUE GÉNÉRALE DU SYSTÈME · texte numérisé non relu

A. — VUE GÉNÉRALE DU SYSTÈME

L'École positiviste, fondée par Auguste Comte (1778-1857), a eu pour principaux représentants : en France, Littré et Taine ; en Allemagne, C. VoGT, Blchner ; en Angleterre, Hamilton, Stuart Mill, Spencer, Bain, Lewes {^).

Les Positivistes s'occupent seulement des faits et des lois, qui ne sont que des faits généralisés. Car, d'après eux, l'esprit humain est incapable de connaître les substances, les causes et les fins. Les questions d'origine et d'essence lui sont étrangères, la connaissance de l'absolu lui est impossible. Il doit se borner à la recherche des vérités d'ordre expérimental ; le reste est pour lui « inconnaissable ». Le Positivisme n'en nie pas l'existence, mais il en fait abstraction dans les recherches scientifiques. « Ce qui, déclare Littré, est au delà [des faits et des lois], soit, matériellement, le fond de l'espace sans borne, soit, intellectuellement, l'enchaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul ou non existant. L'immensité, tant matérielle qu'intellectuelle, tient par un lien étroit à nos connaissances et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre ; je veux dire que, en les touchant et en les bordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre rive, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable (^). »

La Métaphysique, qui s'occupe de la nature intime des choses, de l'âme, de Dieu, n'a donc pas de raison d'être. « L'idée-mère du Positivisme est que la science doit s'abstenir de toutes les recherches sur les causes premières et sur l'essence des choses ; elle ne connaît que des

(') C'H. Laiih et G. Picard, Cours de Philosophie, T. Il, p. 339-3'iO.

( ') Le. Positivisme anglais de Hamilton, de S. Mill, etc., se plaçant à un point de vue spécial, on lui a consacré un paragraphe à part (5).

( ') Èm Littré, Auguste Comte et la Philosophie positive, III" Partie, Ch. i, p. 519, Paris 1864 =.

enchaînements de phénomènes ; tout ce qui est au delà n'est que conception subjective de l'esprit, objet de sentiment et de foi personnelle, non de science. » (Paul Janet). Le Positivisme, comme l'a dit Bersot, se condamne lui-même à V abstinence de Métaphysique.

I, — Pour légitimer la proscription de la Métaphysique, Comte en appelle d'abord à l'histoire de l'évolution scientifique, qu'il résume dans la Loi des trois états, dont l'idée est empruntée à Turgot. D'après cette loi, l'esprit humain suit, dans son développement, une marche progressive, dont voici les trois étapes :

a) État théologique (fétichisme, polythéisme, monothéisme) : l'esprit humain explique les faits en les attribuant à des puissances surnaturelles.

b) État métaphysique : l'esprit substitue, aux agents surnaturels, des forces naturelles, occultes, sortes d'entités cachées sous les phénomènes.

c) État positif : l'esprit renonce à la recherche des substances, des causes et des fins, pour se borner à l'observation des faits et à la découverte de leurs lois expérimentalement démontrées {^).

D'après Comte, les connaissances se répartissent en six sciences fondamentales (Logique, 44, § III). Or chacune des branches du savoir humain doit passer successivement par les trois états, et elle ne mérite vraiment le nom de science que lorsqu'elle est parvenue au stade de l'état positif.

Critique : « Pour ce qui est de la fameuse loi des trois états, qui domine tout le système, elle n'est plus présentement défendable (-). » On peut accorder à Comte qu'à telle ou telle époque certaines tendances, théologiques, métaphysiques ou positives, sont plus ou moins prédo- ' minantes. On peut même dire qu'à prendre les choses en gros la loi se vérifie : dans l'antiquité on est porté à expliquer les phénomènes par des agents surnaturels ; au moyen âge, par des entités métaphysiques ; dans les temps modernes, par la constatation de leurs lois. Mais ce n'est là une évolution ni exclusive ni fatale. Est-ce que, par exemple, Aristote n'a pas su allier l'esprit métaphysique et l'esprit d'observation, dans un temps qui devait être, d'après 4a loi de Comte, asservi à l'esprit théologique ? Est-ce qu'au moyen âge Roger Bacon n'a pas fait preuve d'esprit scientifique ? Est-ce que les plus grands savants des trois derniers siècles, Kepler, Galilée, Descartes, Leibniz, Pascal, Newton,

(M A. CoMTK, Cours de Philosophie positii^e, l'" Leçon. {■) ÉM. DuRC.KHEiM, Rerup bJeue (19 mai 1900 p. G12).

Ampère, Cauchy, Pasteur, etc., n'ont pas été tout ensemble savants et croyants ? (^). Ces grands hommes donnaient droit de cité aux spéculations métaphysiques et religieuses dans leur esprit éminemment scientifique. L'antagonisme affirmé par Comte entre la religion, la méta-^ physique et la science n'existe donc pas. Toujours l'intelligence humainp continuera à se poser les questions d'origine et de fin, d'essence et de cause, qui sont du ressort de la religion et de la métaphysique. Les sciences physiques et naturelles doivent se borner à étudier les lois, c'est-à-dire les rapports constants de succession ou de coexistence entre les phénomènes.

Les attaques des Positivistes ont eu pour résultat, non pas de supprimer la Métaphysique et la Théologie, mais de mieux circonscrire le domaine où doit se renfermer la science. « La science expérimentale, a dit Pasteur, est essentiellement positiviste, en ce sens que, dans ses conceptions, elle ne fait jamais intervenir la considération de l'essence des choses, de l'origine du monde et de ses destinées. « Berthelot ne pense pas autrement : « La science positive ne poursuit ni les causes premières, ni la fin des choses ; mais elle procède en établissant des faits et en les rattachant les uns aux autres par des relations immédiates {^). )) Cette nette délimitation de frontières a un grand avantage. Quand un savant émet une opinion sur l'essence des choses, lorsqu'il donne une solution aux problèmes d'origine,- de cause et de destinée, il ne parle plus en tant que savant, mais il s'élève au rôle de métaphysicien ou de théologien. Ce départ une fois fait (et les savants sont aujourd'hui les premiers à en reconnaître la légitimité), il devient manifeste qu'aucun conflit n'est possible entre "les Sciences positives d'une part et la Métaphysique ou la Religion d'autre part, puisque leur champ d'exploration est différent. Car pour qu'il y ait rencontre et heurt entre plusieurs sciences, il faut qu'elles se développent sur le même terrain et qu'elles aient des points de contact immédiat {^).

II. — D'après le Positivisme, nous n'avons aucune faculté appropriée à la connaissance des substances, des causes, de l'absolu. Nous sommes même incapables de recourir à l'observation interne (*) ou réflexion (Logique, 93, § A).

Tous nos procédés d'investigation se réduisent à l'observation

(M Cf. E. N.wiLLE, La Physique moderne, 3" KUule, p. 133-210, Paris, 1890=. — G. Sortais, La Providence el le Miracle devant la Science moderne, p. 6-42, Paris, 190.').

( *) M. Berthelot, La Science idéale el la Science positive.

( ') Cf. G. Sortais, Pourquoi les dogmes ne ineurent pas, 2'^ éd., p. 21-22. La Providence et le Miracle devant la Science moderne, p. 90-92.

( ') Le Phénoménisme ou Positivisme anglais admet au contraire que l'observation interne est la source unique de l'expérience.

externe. Or l'expérience des sens n'atteint que les phénomènes : le reste lui échappe complètement ; donc les substances, les causes, l'absolu sont inconnaissables.

Critique. — A) Les Positivistes ont tort de vouloir ramener les données expérimentales aux seules perceptions sensibles, car l'expérience comprend en outre les données de la conscience. L'expérience externe a pour condition nécessaire l'expérience interne, dont nous avons établi la possibilité en Logique (93, § A).

B) Les substances et les causes du monde physique sont assurément en dehors de la portée des sens. Mais par la conscience je ne perçois pas seulement mes phénomènes, je me perçois aussi dans mes phénomènes, car je me saisis sentant, pensant et voulant. Voilà donc une substance et une cause senties directement par la conscience.

C) L'expérience n'est pas l'origine unique de la connaissance. Nous avons en outre la faculté de connaître le nécessaire, l'universel, l'absolu : c'est la raison, faculté irréductible à l'expérience. -Sans doute, l'esprit humain n'a pas, comme l'affirment les Ontologistes, l'intuition de l'être absolu. Mais l'intelligence, au moyen de l'abstraction et de la généralisation, forme les notions premières de cause, de substance, de fin, etc. ; — puis, la raison proprement dite, percevant entre ces notions premières des ra])ports absolus, nécessaires, universels, s'élève aux principes de causalité, de substance, etc. ; — enfin, par le raisonnement, elle démontre l'existence de causes particulières, et la nécessité d'une cause première, transcendante, absolue (Psych., 179 ; Métaph., 76).

IIL — Certains Positivistes font valoir l'objection de Hamilton, qui prétend que l'absolu est inconcevable. Cette objection a déjà été exposée et réfutée (Psych., 187, § A, III). .

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