‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 412 sur 604 · II. — U ACCIDENT · texte numérisé non relu

II. — U ACCIDENT

A) Définition. — IJ accident se définit, par opposition à la substance: Ce qui existe dans un autre ; vg. blancheur de ce papier, idée de mon intelligence, résolution de ma volonté. L'essence de l'accident consiste dans cette exigence d'exister dans un sujet qui lui sert de support, de

telle sorte que, à moins d'un miracle, il ne puisse exister en dehors de lui. L'accident n'est pas une partie du sujet dans lequel il existe, car la partie est une substance, incomplète, il est vrai, mais une substance ; elle existe, en effet, en soi, mais pas par soi, parce qu'elle dépend du tout auquel elle est subordonnée ; vg. le bras dans l'organisme humain.

B) Division. — On distingue l'accident :

1° Logique ou Prédicable : tout ce qui s'ajoute d'une façon contingente à l'essence et au propre ; vg. cet homme est vertueux. Être vertueux est une qualité qui ne convient pas nécessairement à l'homme, car il y a des gens vicieux.

2° Physique ou Catégorique : c'est de lui que l'on parle en Ontologie ; il est, par opposition à la substance : Ce qui existe dans un autre. On le divise en :

a) Absolu-: ainsi appelé parce qu'il ne consiste pas, comme les autres, dans une relation ; vg. la quantité. Les Scolastiques admettent entre l'accident absolu et la substance une distinction réelle : son être étant distinct de la substance, bien qu'il en dépende, en peut être séparé et exister en dehors d'elle, pourvu qu'une cause supérieure supplée le rôle de la substance. Ainsi en serait-il pour les espèces ou accidents eucharistiques : séparées de la substance du pain et vin, les espèces sacramentelles sont soutenues dans l'existence par la puissance divine (}).

h) Modal : c'est une modification contingente du sujet, une manière d'être qui peut être absente ou présente selon les circonstances ; vg. la rotondité d'un morceau de marbre qui pourrait recevoir la forme carrée ; être en France. Ces accidents modaux ne sont pas réellement distincts de la substance (^).

A) Définition. — On nomme quantité ou extension ce qui est divisible en ses éléments, de sorte que, la division faite , chacun puisse

(') Des Scolastiques récents n'admettent pas qu'il y ait distinction réelle entre la substance et la quantité (Cf. Palmieri, Institutiones philosophiez, T. I, Ontologio, Th. xxiii, p. 448-457. Cf. De Accident'', § VIT, p. 367-369). Ils disent, conséquemment. (ju'aprOs la transsubstantiation il ne reste rien ni de la substance du pain et du vin, ni de leurs accidents. Voici comment ils expliquent que, nonobstant cette disparition des accidents, nos yeux voient le même phénomène objectif qu'avant la transsubstantiation : Fac igiturdesinere omnem substantiam panis et vini Deumque efficere ut materia imponderabilis, quae illis coijimixta erat, sensibiliter résistât in eodem spatio quemadmodum prius resislebat corpus : habebis eadem phaenomena, et quidem objectiva, h. e. a causa existente a parte rei detcrminata, quae prius habebas. (Palmieri, Institutiones..., T. II, Cosmologia, Th. xxvi, p. 184, au haut).

( ^) SuAREz {Dispulationes Metaphysicse, Disp. VII, Sect. I, n. 16) admet deux degrés dans la distincti(m réelle : la distinction réelle majeure, et la mineure. Cette dernière s'appelle proprement Distinction modale. On ne voit pas la raison d'être de celte nouvelle distinction ; aussi est-elle généralement rejetée. — Cf. Palmieri, Institutiones..., T. I, Ontologia, Th. xvii, p. 395-408.

exister séparément (^). Ex. : je peux diviser cette feuille de papier en quatre, et chaque quart sera encore du papier, mais de dimensions plus petites.

La catégorie de la quantité ne convient pas aux substances incorporelles^ puisque, n'ayant point de parties, elles sont indivisibles. Mais on peut la leur appliquer métaphoriquement, dans le sens de quantité virtuelle ou intensité dans la perfection : ainsi l'on dira de quelqu'un qu'il a une grande vertu.

B) Division. — On distingue la quantité :

1° Continue {^) : c'est la quantité dont les parties ne sont pas séparées, de sorte que la fin de l'une est le commencement de l'autre ; ex. : la ligne mathématique. La quantité continue s'appelle grandeur : elle a trois dimensions, la longueur, la largeur, la profondeur.

2o Discrète : c'est la quantité dont les parties sont séparées ; ex. : un tas de sable ; cent arbres. La quantité discrète s'appelle multitude ou nombre (21, D).

C) La Quantité est-elle infinie ?

La quantité, soit continue, soit discrète, ne peut être réellement infinie^ c'est-à-dire infinie en acte, en fait. La quantité est seulement infinie en puissance, c'est-à-dire indéfinie. Étant donnée n'importe quelle étendue, nous concevons qu'on peut toujours y ajouter une nouvelle portion d'étendue. Étant donné un nombre quelconque, nous concevons qu'on peut toujours y ajouter de nouvelles unités. Mais, quelle que soit la grandeur de l'étendue ou du nombre qu'on imagine actuellement, ce nombre et cette étendue seront réellement finis, parce qu'on peut sans cesse les concevoir plus grands : ils sont donc indéfinis.

L'infini en nombre ou en quantité est contradictoire. « En effet, supposez qu'il existe et divisez-le en deux parties. Ces deux parties sont finies ou infinies. Si elles sont finies, comment deux parties finies peuventelles faire un tout infini ? Le fini, ajouté à du fini, quoi qu'en dise Locke, ne peut donner que du fini. — Si elles sont infinies, l'infini est alors égal à deux infinis, ce qui est contradictoire. — Veut-on qu'une partie soit infinie et l'autre finie ? La contradiction reste, car l'infini serait alors égal à l'infini -f une autre quantité (^). « Donc un nombre infini, un espace infini, un temps infini n'existent pas et ne peuvent exister (67, B, I, b).

(M AniSTOTE, Métaphysique, L. IV, C. xiii, Édit. Didot, T. II, p. 525. (•) Ahistote, Physique, L. VI, Ci, § 1. Ibidem, p. 317. (*) E. Durand, Psychologie, p. 221-222.

Définition. — A) La qualité est, comme la quantité, un accident absolu, parce que, elle aussi, afîecte immédiatement la substance. On la définit : Un accident qui modifie, dispose la substance en elle-même, la complète dans son existence et sa causalité ; vg. la vertu, la science, la blancheur, la rotondité, etc., rendent le sujet vertueux, savant, blanc, rond. La chaleur, en modifiant le fer, le rend capable de produire des effets nouveaux.

A la différence de la quantité, qui ne convient qu'aux corps, la qualité s'applique à tous les êtres contingents, corporels ou incorporels, car il y a des qualités morales comme des qualités physiques.

La qualité n'est pas restreinte à sa catégorie, mais elle peut affecter toutes les autres, car la' quantité, l'action, la passion, le temps, le lieu peuvent avoir telle ou telle qualité ; vg. la quantité peut être longue ou courte, l'action rapide ou lente.

B) Propriétés des qualités. — 1» Toute qualité a son contraire : à chaque qualité en correspond une autre qui l'exclut dans le même sujet ; vg. vertu et vice ; science et ignorance ; lumière et ténèbres ; chaud et froid.

2o Toute qualité est susceptible d^ augmentation et de diminution ; vg. il y a plus ou moins de vertu, de science, de lumière, de chaleur,

Z^ La qualité sert de fondement à la similitude ou ressemblance, et à la dissemblance, c'est-à-dire que les choses sont dites semblables ou dissemblables selon qu'elles ont des qualités communes ou opposées ; vg. deux lis se ressemblent par leur blancheur ; de deux personnes l'une est vertueuse, l'aiitre est vicieuse.

C) Quantité et Qualité. — • Il y a entre elles une distinction, irréductible, qui fait qu'elles ne peuvent avoir de commune mesure. Ainsi, dire qu'on éprouve aujourd'hui une joie vingt fois plus grande qu'hier, n'a pas de sens. Si l'intensité qualitative n'est pas une quantité proprement dite, elle a cependant quelque analogie avec la quantité. Aussi dire qu'on éprouve aujourd'hui une joie plus grande qu'hier est parfaitement intelligible. On doit donc rejeter l'opposition absolue que Bergson établit entre l'ordre quantitatif et l'ordre qualificatif ; mais il importe de maintenir la distinction entre les deux ordres. Autrement on s'expose aux plus grandes méprises. Les concepts, en effet, dont s'occupe la Métaphysique se rapportent généralement à la qualité. On ne peut donc les traiter avec une rigueur mathématique, comme on fait pour les abstractions quantitatives, en les comparant entre eux comme des nombres. Car ces concepts abstraits séparent dans l'esprit des caractères qui, étant inséparables dans la réalité, se compénètrent et se modifient mutuellement.

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