LE DYNAMISME EXTERNE : BOSCOVICH
3° Ces forces ne sont pas spécifiquement différentes, parce qu'elles ne diffèrent l'une de l'autre que par la direction de leur mouvement (^).
4° Quoique la matière soit et reste homogène, la diversité des phénomènes provient des façons variées, d'après lesquelles les forces attractives et répulsives se combinent et subissent l'influence des autres corps (2). C'est par le nombre et l'agencement des forces associées et par leurs rapports avec les forces qui les environnent, que les corps se différencient.
B) Critique : sans doute le système de Boscovich est indemne de plusieurs erreurs qu'on reproche à celui de Leibniz. Les éléments simples ont une activité qui s'externe, existent en nombre fini, encore qu'incalculable, dans chaque corps, et sont dépourvus de toute perception et appétition. Cependant son système n'est pas à l'abri de graves critiques :
1° Les corps, d'après Boscovich, sont composés de plusieurs points simples, distants les uns des autres, puisqu'il réprouve toute contiguïté. Les corps ne sont donc que des agrégats mécaniques sans unité essentielle.
2° Boscovich n'a pu justifier le changement de la force attractive en répulsive, et (^ice versa.
3° Comme l'intervalle vide, qui sépare les éléments simples, ne peut jamais disparaître complètement, la conséquence évidente c'est que l'action des uns sur les autres devrait se faire à distance (^). Mais l'action à distance répugne : car un élément ne saurait agir là où il n'est pas, parce que là où il n'est pas, il n'est rien. Boscovich reconnaît que l'action à distance est impossible. Mais ses efforts pour prouver qu'elle n'existe pas dans son système sont impuissants. Il semble en avoir conscience lui-même, car, peu confiant dans la valeur de sa démonstration (*), il présente, au choix, une autre solution : Dieu produit lui-même le mouvement dans chaque point (^). Mais c'est revenir à l'harmonie préétablie.
( M Utraque vis ad eamdein pertinet speciem, cum altéra respecta alterius negativa sit, et negativa a positivis specie non différant. Alteram negativam esse respectu alterius, patet inde quod tantummodo différant in directione, quae in altéra est prorsus opposita directioni alterius... (Boscovich, Theoria..., P. I, § 108, p. 49).
( ') Distat autem [haec Theoria] a Leibniziana Theoria longissime..., tum quia homogeneitatem admittit in elementis, omni massarum discrimine a sola dispositione et diversa combinatione derivato... (Boscovich, Theoria, P. I. § .3, p. 2).
(») Cf. P. Palmikri, Cosmologin, C. i. Th. I, p. 10, § Jam vero.
(*) Au § 102, p. 46, de la Theoria, Boscovich, se contente d'une simple affirmation, renvoyant pour la preuve aux § 8 et 9, p. 4-5. Mais là l'on ne trouve aucune preuve concluante.
( ^) Quod autem pertinet ad actionem in distans, id abunde ibidem ( § 8 et 9) praevcnimus, cum inde pateat fleri posse ut punctum quodvis in se ipsum agat et ad actionis directionem ac energiam determinetur ab altero puncto, vel ut Deus, juxta liberam sibi legem a se in Natura condenda stabilitam, motum progignat in utroque puncto. (Boscovich, Theoria.., P. I, § 102, p. 46-47).
§ II. — SYSTÈME DE PALMIERI (i)
A) Exposé : « Avec la généralité des dynamistes le Père Palmieri ne voit dans la matière inanimée que des forces simples, réellement indivisibles et isolément subsistantes. Il s'écarte cependant des autres opinions en deux points essentiels qui assurent à son système une place spéciale dans l'histoire du Dynamisme et le mettent en même temps à l'abri de plusieurs critiques fondamentales auxquelles les autres systèmes prêtent naturellement le flanc (^). »
10 Pour sauvegarder l'unité du composé chimique il n'est pas nécessaire de recourir à la théorie de la matière et de la forme présentée par les Scolastiques. L'unité des corps composés peut très bien se concilier avec la persistance actuelle des éléments composants. Supposez en eiïet qu'une union s'établisse entre deux êtres, impuissants à produire séparément certains effets naturels. De leur union peut résulter un pouvoir nouveau et indivis. Si elle s'accomplit entre les principes fonciers d'activité, il en résultera une nature nouvelle (puisque la nature est le principium remotiim inlrinsecum quo agit eus) et, conséquemment, un être nouveau, celui du composé, où les diverses substances composantes se conservent intactes (^).
2° Un être simple peut occuper un espace étendu, c'est-à-dire oîi des parties sont désignables, exister tout entier dans l'espace total et dans chacune de ses parties, et y déployer son activité. Grâce à sa force de résistance, il rend impénétrable aux autres êtres simples la portion d'espace qu'il occupe. De la sorte, les éléments simples peuvent être contigus sans se confondre, et toute action peut se produire au contact (*). Les éléments sont donc formellement inétendus (^) et virtuellement étendus : formellement inétendus, parce que, étant simples, ils n'ont pas en eux-mêmes de parties ; virtuellement étendus, parce que dans l'espace qu'ils occupent on peut désigner des parties.
Dans ce système les éléments constitutifs de la matière sont des substances simples, qui ont trois propriétés essentielles : l'extension virtuelle, la force de résistance et la force constrictive.
( ') Dominique Palmieri, né à Plaisance, le 4 juillet 1829, entra au noviciat des Jésuites à Rome, le 6 juin 1852. De 1863 à 1878, il enseigna avec éclat la Philosophie et la Théologie au Collège romain. Il mourut à Rome, le 28 mai 1909. — Outre ses Institutiones philosophicse (3 vol., Rome 1874-187(1), il a publié de remarquables ouvrages de Théologie dogmatique et morale. Son Commento délia Divina Commedia di Dante Alighieri (Prato, 3 vol., 1898-1899) mérite aussi d'être signalé. On trouvera la liste de ses œuvres en tête du livre posthume : Trw.lalus de Creatione et de prœcipiiis creaturis, p. xv-xvi, Prato, 1910.
(•) D. Nvs, Cosmologie, L. V, § 180, T I. p. .'tl7-3l8, Louvain-Paris, 1916'.
( ') D. Palmiebi, Institutiones philosophicae, T. II, Cosmologia, C. li. Th. XVI, p. 1 1 0 S(iti.
( ') D. Palmieri, Cosmologia, C i. Th. III. p. 31 Sfiq.
{ ") Palmif.hi donne ses raisons pour prouver lu répugnance du continu formel : Cosmolotlin. Itiidinn. p. 'J.'i-riO — cl hi piissilillité du conlillU rirluet, Ibidem, p. 30-39.
B) Critique : 1° On a fait au Dynamisme, même ainsi corrigé, cette objection fondamentale : il détruit la réalité de l'étendue. Comment comprendre, dit-on, qu'en se groupant des éléments inétendus produisent l'étendue ? Autant vaut dire qu'on peut composer de zéros un nombre positif.
Voioi la réponse des Dynamistes. Cette objection revient à celle-ci : Le composé ne peut venir du simple. Si l'élément inétendu était à l'étendue ce que zéro est au nombre, le non-être à l'être, l'argument serait irréfutable. Mais les éléments simples sont des substances réelles et actives. Or l'étendue n'est que « la continuation, comme dit Leibniz, de ces forces résistantes et impénétrables ». Elles ne constituent pas une étendue formelle, mais une étendue virtuelle. Or cette étendue suffit pour rendre compte des faits. Sans doute des éléments simples ne nous donneront jamais le continu formel, géométrique, mais ils peuvent nous donner la sensation de l'étendue. Or les sens ne nous fournissent en réalité que la pluralité des résistances, c'est-à-dire l'étendue virtuelle.
Des adversaires déclarés du système dynamiste ont reconnu que cette réponse ne manquait pas de valeur : « La théorie du Père Palmieri et des Dynamistes qui avec lui souscrivent à Vétendue virtuelle, échappe à la plupart des critiques émises jusqu'ici. Doué de cette sorte d'étendue, l'atome, malgré son indivisibilité absolue, n'est plus une entité dépourvue de tout volume réel [comme dans les systèmes de Leibniz et de lîoscovich]. Il occupe un espace déterminé et dans chacune des parties de cet espace il réside tout entier, défendant par sa force de résistance l'inviolabilité de son département spatial. Or semblables atomes peuvent se toucher sans se confondre, déterminer dans nos organes la perception d'une étendue apparente, remplir en partie le rôle que nous assignons au continu formel (^). »
2o (( Ce n'est point le moindre reproche que nous ayons à leur faire : les Palmiéristes suppriment logiquement toute distinction essentielle entre le monde des esprits et le monde de la matière en accordant à tous les êtres un même mode d'existence. Tl n'y a plus de différence à établir, en effet, au point de vue de la perfection subsistentielle entre l'âme humaine et l'atome chimique, si l'une et l'autre ont la propriété naturelle de s'approprier un espace déterminé et de résider dans chacune de ses parties avec l'intégralité de leur substance... C'en serait donc fait de la prérogative de la spiritualité que nous attribuons à l'âme... Ou, tout au moins, nul ne comprendra pourquoi les corps seraient privés des manifestations de la vie intellective ou raisonnable, attendu que, suivant l'adage Operalio sequitur esse, les mêmes natures se révèlent par les mêmes activités {^). »
(M (■') D. Nys, Cosmologie, § 185, p. 3'23-3-24.
Réponse des Palmiéristes : « Pour que cet argument fût efficace, il faudrait démontrer que par le fait même qu'un être est simple, il est aussi sentant, intelligent, etc. ; ou, ce qui revient finalement au même, il faudrait démontrer que par le fait même qu'un être existe, il possède toutes les perfections que peut renfermer le genre être ; ce que, à moins d'être panthéiste, on ne saurait admettre. Donc, de même que dans le genre être il y a des degrés distincts par lesquels chaque espèce d'être est constituée, ainsi ce degré d'être simple occupant l'espace et résistant est possible (^). »
3°) Les corps ont une unité essentielle, parce que, quoique composés de parties, ils sont une substance une. Or cette unité est impossible, même dans le Dynamisme palmiériste, parce que les éléments composants persistent dans le composé avec leur individualité substantielle.
Les Palmiéristes répondent que le principe de l'unité est la nature nouvelle qui résulte de l'union des éléments simples. Ces éléments sont complets in ratione siibstautiœ, mais incomplets in ratione natiirse. Ce qui signifie : les éléments sont des substances proprement dites, parce qu'ils existent en eux-mêmes. Si on les prend isolément, leur nature n'est pas un principe suffisant pour produire tel ou tel effet ; mais de leur union procède une nature complète subsistante, c'est-à-dire un principe capable de produire l'effet en question (B, 1°) (-).
C) Antécédents historiques : on a parfois reproché à cette opinion d'être une « nouveauté » dans la Philosophie scolastique. C'est une grave erreur, s'il est vrai que « presque tous les Scolastiques, en dehors de l'École thomiste, concèdent ou soutiennent que les corps simples quant à l'essence sont possibles « (^).
Cette assertion est du Père Pierre Tedeschini, professeur à l'Université grégorieiine ; il en a prouvé la vérité en relevant les opinions des Scolastiques sur ce point (^).
Cet accord imposant de tant de Scolastiques fut sans doute une des raisons qui motivèrent une intervention significative de Pie IX. Celui-ci, par un bref en date du 23 juillet 1874, avait félicité le D^" Travaglini d'avoir établi une Académie philosophico-médicale, où le système thomiste de la matière et de la forme était enseigné. Certains ayant abusé de ces félicitations, le Pape en limita la portée dans une lettre,
( ') D. Palmieri, Cosmologia, C. i, ïh. III, p. 3(), §L< lu aliquid.
( ') Dans ]e\Tractalus de Crealione et de preecipuis creaturis, publié après sa mort, Palinieri déclare que cette explication ne lui paraît plus suffisante pour justifier l'union de rame et du corps dans l'homme. C. xxix, § 7, p. 277.
(') .Si Schnlastici fere omnes, extra Thomistarum scholam, possibilitatem corporis simplieis sccundum essentiam concedunt aut tuentur... (P. Tedeschini, Qu<eslio historica de Corpnre simplici quoad essentiam, à la fin du 3= volume des Institutiones philosophiae de Palmieri, p. 3?4, § Sicut).
( ') On trouvera les documents, Ibidem, p. 32,5-343.