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II. — MÉCANISME GÉOMÉTRIQUE : DESCARTES

A) Exposé : pour Descartes l'essence de la matière c'est Vétendue. La nature du corps « consiste en cela seul qu'il est une substance qui a

( ') ( ') Cf. G. Sortais, La Philosophie moderne depuis Bacon jusqu'à Leibni:, T. II, Art. II, Gassendi, p. 81-84 ; 103 ; 106-108 ; 108-112.

(•) L. Mabilleau, Histoire de la Philosophie alomistique, L. IV, Ch. i, § II, p. 422, Paris, 1895.

de l'extension » ( ^). Les autres qualités de la matière, couleur, odeur, son, etc., n'existent pas en elle, mais dans ceux qui les perçoivent. La matière est homogène, divisible à l'infini : l'atome n'est qu'une fiction symbolique. Descartes, mettant l'essence des corps dans la seule étendue, exclut le vide et admet le plein absolu. Cette étendue continue est diiïérenciée par les tourbillons qui s'y produisent et la découpent pour ainsi dire en morceaux de différentes grandeurs. Ces découpures particulières sont les corps donnés dans l'expérience. C'est Dieu qui imprime à l'étendue le mouvement dont la quantité se conserve indestructible et dont la diversité suffit à expliquer la formation des êtres inanimés et des êtres vivants. L'impulsion première, qui ^ient de Dieu, avec les lois qui la régissent, permet de tout expliquer, même la vie qui n'est qu'un phénomène mécanique ; les animaux ne sont que des automates. D'où il suit que pour Descartes l'explication du monde se ramène à un problème de mécanisme géométrique : « Omnia apud me mathematice fiunt. »

B) Critique : !« L'étendue, telle que l'imagine Descartes, continue et parfaitement homogène, ne diffère pas de l'espace géométrique : ce n'est pas une réalité, mais une conception abstraite, idéale.

2° L'étendue cartésienne est tout ensemble actuelle et divisible à l'infini. Or l'infini actuel en nombre ou en quantité est contradictoire (2). (PsYCH., 187, § A, 10. Cf. m/m, 67, B, I, b).

3° Le Mécanisme géométrique peut rendre compte de la juxtaposition des parties de la matière dans l'espace, mais il n'explique pas les phénomènes d'impénétrabilité, de pesanteur, de résistance, de chaleur, d'électricité, d'affinité, de cohésion, etc. qui supposent que la substance corporelle est essentiellement active. Leibniz a bien démontré que le Mécanisme ne rend pas raison de la résistance, qu'il ne suffit pas à établir comment il se fait que, si un corps vient à en choquer un autre, la vitesse. du premier en est ralentie ; comment un grand corps est plus difficilement ébranlé qu'un petit ; comment un corps en mouvement ne peut mouvoir avec soi un corps qui était immobile sans en être retardé,etc. Car par elle-même l'étendue n'est ni dure, ni pesante. Il faut donc admettre dans le corps choqué une résistance, une force, c'est-à-dire un élément irréductible à l'étendue et inexplicable par la seule étendue (^).

40 Dans l'hypothèse du plein absolu, le mouvement devient impossible, car pour remuer un corps, il faudrait pouvoir les remuer tous, ce qui exigerait une force infinie. En effet, aucun corps ne peut être mû

(') Descartes, Les Principes de la Philosophie, II« Partie, § 4.

( =) Cf. Renouvier, Essais de Critique générale : Logique, T. I, Part. I, § VIII, p. 34-36, Paris, 1912. — Cauchy, Sepl leçmis de Physique générale, p. 24-26, Paris, 1868. ( ') Leibniz, Cf. Lettre sur la question si l'essence du corps consiste dans l'étendue.

qu'en prenant la place occupée par le voisin. Ce déplacement suppose le vide que rejette Descartes. — D'ailleurs, l'étendue étant homogène, ses diverses parties ont les mêmes propriétés ; dès lors le mouvement serait indiscernable, parce que l'identique remplacerait aussitôt l'identique. Si, au contraire, pour permettre ce discernement, l'on conçoit l'étendue comme douée de propriétés distinctives, l'homogénéité, que Descartes attribue à l'étendue, s'évanouit. Le Mécanisme géométrique aboutit donc à des difficultés inextricables.

§ III. — UATOMISME DYNAMIQUE : TONGIORGl

A) Exposé : ce système repose sur les trois principes suivants : 1<^ La matière est homogène.

2° Les atomes conservent leur être propre dans les diverses combinaisons où ils entrent. A ces deux principes, qui lui sont communs avec le Mécanisme pur et simple, l'Atomisme dynamique en ajoute un troisième :

3'^ Des forces exclusivement mécaniques suffisent à rendre compte des phénomènes que présente la matière. — Le Mécanisme se contente du mouvement local.

Sur le nombre des forces mises en jeu les Atomistes sont divisés. Les plus généreux en admettent trois catégories : a) Les forces attractives et répulsives. — h) La force d'' impulsion. — c) La force d' mérite.

Pour ToNGiORGi la force de résistance est la seule énergie vraiment irréductible. Les autres forces en dérivent (^).

B) Critique : 1*^ Ce système ne résout pas la question proposée : Quels sont les éléments constitutifs de l'essence des corps ? En effet, l'Atomisme dynamique répond : ce sont des corpuscules qu'on nomme atomes (2), et il s'en tient là. Mais il s'agit de savoir ce qui constitue l'essence de n'importe quel corps, par conséquent de ces corpuscules appelés atomes.

20 L'Atomisme dynamique reconnaît que les atomes sont étendus et actifs ; mais il n'explique pas de quelle essence dérivent ces propriétés accidentelles. De ce chef encore, il laisse sans solution le problème à résoudre.

3° Ce système aboutit à cette conséquence inadmissible : les corps, qui résultent des combinaisons chimiques, n'ont pas cette unité essentielle que doivent avoir les corps naturels, c'est-à-dire ayant en eux-

(') s. ToNGiORGi, Instituliones philosophicw : T. II, Cosmologia, L. I, C m, A. II, § 98. Bruxelles, 1862", p. 252. — Le Père Sauveur Tongiorgi, ik^ (1820) et mort (1865) à Rome, enseigna avec grand succès la Philosophie au Collège romain.

( *) Atomi enim sunt corpuscula sallem mente divisibilia ; extensœ enim sunt (Tongiorgi, Opère cilato, § 96).

(41) LE DYNAMISME INTERNE : LEIBNIZ 51l

mêmes le principe de leur mouvement ('). Les synthèses atomiques ne sont que des agrégats artificiels d'atomes de masse différente. En effet, d'après ce système, « les atomes sont indestructibles ou mieux intransformables ; les combinaisons chimiques n'en altérant jamais que la surface, sauvegardent leur être individuel. Cela revient à dire que l'unité essentielle est l'apanage exclusif des masses atomiques, qu'en dehors des infiniment petits tout est agrégat. Les composés inorganiques, le végétal, l'animal, l'homme lui-même sont donc de vraies colonies d'atomes ou d'individualités enchaînées par des forces mécaniques. Quelle que soit en effet la nature du principe qui les tient agglomérés, les atomes intransformables doivent conserver leur être propre à travers leurs multiples figurations. Or la science biologique aussi bien que la métaphysique condamnent pareilles conclusions » (^).

Le Dynamisme substitue à l'étendue inerte un principe d'activité. On distingue le Dynamisme interne de Leibniz et le Dynamisme externe de BoscoviCH et de Palmieri (^).

A) Exposé : le fond des choses est constitué par la monade (ty.ovaç, unité). Leil)niz conçoit la monade comme une force, par analogie avec l'activité de notre àme attestée par la conscience. C'est une réalité spirituelle, inétendue, essentiellement active. Mais cette activité est interne et immanente : « Les Monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir (*). » Elles ne peuvent par conséquent agir les unes sur les autres. Mais Dieu y supplée par « l'harmonie préétablie « (58), en vertu de laquelle les monades s'associent, se combinent et produisent les phénomènes physiques.

Leur activité interne se traduit par la perception et Vappétitioji. Par l'appétition, la monade fait sans cesse effort pour passer d'une perception à une autre. Par la perception, la monade est comme un miroir qui réflécliit et concentre en son unité la multiplicité de l'univers. La perception est la représentation du multiple dans l'un : aussi qui connaîtrait

( ') Naturalia differunt a non naturalibus in quantum habent naturani. Sed non dlfferunt a non naturalibus nisi in quantum habent principium motus in seipsis (S. Thomas, Comment in L. Il Physicorum, Lect. I).

(2) D. Nys, Cosmologie ou Etude philosophique du Monde inorganique, L. III, n. 327, p. 529-530, Louvain-Paris, 1903.

( ') Notons une autre forme du Dynamisme, VHylozo'isme (uXr,, -.(ocv, mntière vivante) : c'est la doctrine stoïcienne, d'aprOs laquelle la vie est une propriété essentielle de la matière. L'univers est comme un grand animal, dont Dieu est l'Ame, et la matière, le corps. C'est une forme du panthéisme dont nous parlerons plus bas (88).

( ■*) Leiiîniz, Monadologie, §7.

adéquatement une monade connaîtrait toutes les autres, car la monade est « un miroir vivant perpétuel de l'univers » (*).

L'ensemble des monades est supérieur à tout nombre assignable. Elles diffèrent toutes les unes des autres par leurs qualités (autrement elles seraient « indistinguables ») (^) ; et elles sont toutes plus ou moins, analogues entre elles (d'où le principe de continuité). Les monades forment une hiérarchie dont les degrés correspondent à la perfection plus ou moins grande de leur activité représentative, et appétitive. Au plus bas degré, les monades nues, dont les perceptions inconscientes et les appétitions fatales ressemblent aux nôtres durant le sommeil (^). Ces monades sont les éléments constitutifs des corps inorganiques. Au-dessus viennent les monades sensitives dont la perception est accompagnée, de mémoire sans s'élever jusqu'à la réflexion (*). Telles les âmes des bêtes : un animal est un composé d'une infinité de monades nues gouvernées par une monade sensitive. Enfin, au sommet, les monades raisonnables ou esprits, qui sont « élevés aux actes réflexifs », et sont capables de connaître les vérités nécessaires et universelles (^).

Un corps étant un agrégat de monades, comment en peut-il résulter l'étendue ? De même, répond Leibniz, qu'un charbon ardent qu'on fait tourner rapidement donne à l'œil l'impression d'une circonférence, c'est-à-dire d'une ligne continue, quoiqu'en réalité il n'existe qu'en un seul point à la fois, ainsi une somme de forces simples produit sur nous une somme de résistances qui, suffisamment rapprochées, nous donne la sensation de l'étendue. L'étendue n'est donc qu'un mode de manifestation de la force.

Dans ces conditions, disparaît le dualisme tranché que Descartes avait imaginé entre l'esprit et le corps. Le dynamisme leibnizien ramène toutes choses à l'unité de l'esprit : du minéral à la plante, de la plante à l'animal, de l'animal à l'homme, de l'homme à Dieu qui est la Monade infinie, on suit le développement progressif d'une activité immatérielle de plus en plus parfaite.

B) CritiQue : 1° Leibniz ne voit partout que des forces et, par une contradiction étrange, il n'admet pas que les monades puissent agir les unes sur les autres : leur activité est toute immanente. Pour remplacer l'action transitive, c'est-à-dire l'action qui commencée dans un être passe

( ') ( ') Leibniz, Monadologie, § 56, 8.

(') ( *) (') Leibniz, Monadologie, § 19-24; 25-26; 29-30. — Leibniz distingue « la perception qui est l'état intérieur de la monade représentant les choses e.xternes, et Vapcrceplinn qui est la conscience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur, laquelle n'est point donnée à toutes les âmes, ni toujours à la même âme. » (Principes de la Nature el de la Grâce fondés en raison,^ ftr Œuvres, Édit. Janet, T. I, p. 725). Cotte distinction a permis à Leibniz d'établir une di/7^rence sp(?ci/îque entre l'homme qui est capable de réfléchir d l'animal qui ne l'est pas.

(42) l'hylémorphisme : les scolastiques 513

et s'achève dans un autre, il a imaginé le système arbitraire de Vhartnonie préétablie, qui sera réfuté plus loin (58).

2° Leibniz attribue même aux monades nues, c'est-à-dire aux êtres insensibles, des perceptions et des appétitions. Il mérite le reproche de Kant qui i'accuse de spiritnaliser la matière.

3» II admet non seulement que la matière est « divisible à l'infini >>, mais encore qu'elle est « sous-divisée actuellement sans fin, chaque partie en parties, dont chacune a quelque mouvement propre... Par où l'on voit qu'il y a un monde de créatures, de vivants, d'animaux, d'entéléchies, d'âmes dans la moindre partie de la matière » (^). Il accepte donc l'existence de multitudes actuellement infinies et s'engage dans les difficultés inextricables du plein (^).

40 Comment expliquer Y étendue au moyen de monades inétendues ? N'est-ce pas une contradiction dans les termes ? — Comme on fait valoir cette objection contre toute sorte de Dynamisme, on y reviendra à propos du Dynamisme externe (43, § II, B, 1°).

42. — L'HYLÉMORPfflSME ( LA MATIÈRE ET LA FORME ) : LES SCOLASTIQUES ( ^)

A) Exposé : d'après Descartes, la matière est une étendue passive ; selon Leibniz, c'est une collection de forces simples. Au dire des Péripatéticiens et des Scolastiques, elle est tout ensemble étendue et force. Ces deux éléments ne constituent pas la substance même de la matière, mais sont les deux propriétés essentielles qui nous la manifestent. La force implique l'unité, la simplicité, l'activité ; Vétendue entraîne la pluralité, la divisibilité, la passivité. Ces deux propriétés de la matière présentent des caractères non seulement opposés, mais contradictoires ; il est donc impossible de les expliquer l'une par l'autre ou de les réduire à un seul principe qui les concilie. D'où il suit que tout

( ') Lefbniz, Monadologie, § 6^-66. — « Le moindre corpuscule est actuellement sutnlivisé k l'infini et contient un monde de nouvelles créatures... » (Leibniz, Correspondance avec Clarhe, Œuvres, Édit. Janet, T. I, p. 756).

( ') « Tout est plein dans la nature > (Leiuniz, Principes de la Nature et de la Grârr, § 3, Ibidem, p. 724).

( ') Pour une exposition détaillée du système de la Matière et de la Forme, on peut voir : M. LiBEn.^TORE. I nstitritiones philosophicee. T. Il, Cosmologia. C. ii. Art. XI. — Th. -M. Ziai,i.\RA, Summa philosophica, T. II, Cosmologia, L. II, C. il. — .\. Faroe.-? et BARnEDETTE, Philosophia scolastica, T. I, Cosmologia, L. Il, C. ii. — A. Farges, Matière et forme. — J. Kleutge.n, La Philosophie scotastique, Diss. VII. — Sur les Théories modernes de la i.onstitution de la matière, voir vfr. .1. Perhin, Les Atomes. Paris, 19t3. — Pacotte, Physique théorique moderne, Paris, 1921. Achalme, Les Atomes, Paris, 1921, Lu Molécule, 1922. - Berthoud, La constitution des atomes, Paris, 1922. — P. Descoqs a confronté la conception métaphysique des corps selon la Scolastique avec les théories actuelles des savants, ("f. Hylt^morphisme et Science moderne, dans Revue de Philosophie, 1922, p. 393-410.

TRAITÉ de philosophie. — T. II — 17.

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corps doit être considéré comme étant composé de deux principes distincts. L'un est le fondement de l'étendue, de la passivité, de l'inertie ; bref, de toutes les propriétés géométriques des corps : on l'appelle matière première. L'autre est le fondement de la qualité, de l'unité, de l'activité ; bref, de toutes les propriétés dynamiques des corps : on l'appelle forme substantielle. La matière première rappelle l'étendue cartésienne, car elle est considérée comme une masse homogène, continue, divisible à l'infini, indifférente à toutes les déterminations. La forme substantielle représente, par certains côtés, la monade leibnizienne, car elle est une, active, levant l'indétermination de la matière qu'elle spécifie. Ces deux principes sont incomplets par eux-mêmes, puisque le premier est indéterminé et le second déterminant. Ils se complètent l'un par l'autre dans l'unité d'une même substance et, par leur union, constituent les différents corps que l'École appelle matière seconde.

B) Preuve. — Les Scolastiques constatent, après Aristote, qu'il y a, dans la nature, des changements non seulement accidentels, mais substantiels : des corps nouveaux, résultant de la combinaison des corps simples, ont des propriétés qui diffèrent spécifiquement des propriétés des composants. Or ces changements n'impliquent ni création ni anéantissement : ce sont des transformations substantielles ou accidentelles. Il y a donc quelque chose, un sujet, qui, en passant d'une forme à une autre, se maintient identique dans tous les êtres corporels. Cet élément commun, ce sujet identique c'est ce que l'on nomme la matière première. Mais cet élément commun se retrouve dans des êtres spécifiquement différents : c'est la forme substantielle qui établit entre les êtres corporels une différence essentielle. Les corps sont donc composés de matière et de forme substantiellement unies.

Exemple : le pain se change en chair par l'influence d'agents naturels. Le pain était en puissance de devenir chair ; or ces deux substances diffèrent spécifiquement, parce que leurs propriétés sont diverses ou même opposées. Nous constatons, d'une part, l'existence d'une transjormation substantielle. De l'autre, nous remarquons que dans ce changement quelque chose de commun et d'indéterminé persiste, car ce changement est une transformation et non une création. Cet élément persistant, qui peut devenir pain ou chair, c'est la matière première.

« La science d'aujourd'hui n'admet plus les mutations substantielles (^), donc les corps ne sont pas constitués par la matière et la

(') On trouvera sur ce point tous les renseignements nécessaires dans l'élude approfondie que le Père P. Descoqs a publiée sous ce titre : La Théorie de In Matière et de la Forme cl ses Fondements. (Série de 6 articles parus dans la Revuk de Philosophie, de septembre 1921 à août 1922). Sur l'argument des mutations substantielles, voit ibidem, 1921, p. 488-518 ; 603-630. — Ces articles revus et complétés paraîtront en volume sous ce titre : Essai critique sur l' H ylémorphisme (Paris, Beauchesne, 1924).

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forme. Pour enlever sa force à un tel argument, il faut ou nier T antécédent ou nier la conséquence, c'est-à-dire qu'il faut ou revendiquer la réalité des mutations substantielles ou recourir à d'autres arguments en faveur de l'hylémorphisme. Les philosoplies scolastiques à tendance scientifique sont plutôt inclinés vers cette seconde solution » (^). Aussi un certain nombre de néo-scolastiques, renonçant à la preuve tirée des mutations substantielles, ont recours aux arguments d'ordre métaphysique.

Voici l'indication de « celui qui nous semble le plus ferme, disons mieux le seul ferme dans l'espèce » (^). Cet argument est fondé sur les propriétés des êtres matériels.

« Or ces propriétés, selon qu'elles appartiennent à l'ordre statique ou à l'ordre dynamique^ se rangent d'elles-mêmes en deux catégories, très distinctes sans doute, mais tellement inséparables que l'être dont elles sont la manifestation et comme l'émanation première, n'aura de chance d'être compris d'une manière un peu profonde que s'il est envisagé à la fois sous ces deux aspects : l'un de ces aspects achève l'autre, mais aucun ne suffit par soi, aucun ne révèle l'être tout entier... (^).

« Le premier argument en faveur de la matière et de la forme se tire de la continuité ou extension propre à l'être matériel. On y envisage le corps en lui-même, à l'état statique et l'on en déduit la nécessité d'un double principe intrinsèque pour rendre compte de catte propriété. Un second argument prend, comme point de départ, le corps non plus seulement à l'état statique, mais aussi et en même temps à l'état dynamique, c'est-à-dire en tant qu'il agit et qu'il pâtit, qu'il se meut et qu'il est mû... Entre elle [cette seconde preuve] et la première, aucune cloison étanche : tout ce que nous allons dire de l'être corporel considéré dans l'ordre de l'activité et de la qualité par opposition à sa passivité et à sa quantité ne laissera pas d'impliquer ses propriétés d'extension et de divisibilité et le supposera toujours, en sorte qu'en définitive nous n'aurons bien qu'un seul et unique argument tiré des diverses propriétés des corps (*). »

C) Nature de la matière et de la forme :

1" La matière première est le sujet premier de tous les changements corporels. C'est une réalité substantielle, mais incomplète (car elle ne

(M p. Geny, Metafisirn ed esperienza nella Cosmologia, dans Gregorianum, 1920 p. 100.

{') (') P. Descoqs, La Théorie..., Revue de Philosophie, 1922, p. 207 ; 260.

( ') On trouvera le développement ; de la première partie de la preuve, tirée du continn . Ibidem, 1922, p. 26.1-290 ; de la seconde, Urée de l'inertie et de l'activité, p. .384-.39,'î.

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peut exister seule, sans la forme) ; elle est essentiellement potentielle, parce que, ne renfermant aucune actualité, elle est simplement en puissance, c'est-à-dire apte à recevoir une forme substantielle quelconque.

2° La forme siihstanlielle est rude premier de la matière. C'est aussi une réalité substantielle, mais incomplète (car elle suppose la matière) ; elle est capable de réduire en acte la matière première. Celle-ci étant un principe passif, indifîérent à constituer tel corps plutôt que tel autre, il faut qu'elle soit déterminée à être plutôt ceci que cela par un principe actif, qui est la forme substantielle. La forme substantielle fait que la matière possède en acte la perfection pour laquelle elle n'est qu'en puissance. La forme étant active est le principe de toutes les facultés, opérations et modifications du composé.

La forme substantielle constitue la chose dans son essence, fait vg. que ceci soit du pain et non de la chair ; la forme accidentelle modifie la chose déjà constituée dans son espèce : la chaleur fait que ce pain soit chaud et tendre.

30 La matière ,et la forme, qui prises séparément sont des réalités substantielles incomplètes, constituent par leur union une substance proprement dite, un composé substantiel. Ce composé est appelé matière seconde. La forme, étant à la matière ce que l'acte est à la puissance, joue le rôle de principe déterminant, spécificateur : si le cheval est spécifiquement distinct du chien, ce n'est pas à cause de la matière première qui est commune à tous les deux, mais à raison de leurs formes substantiellement différentes. La matière et la forme se rapportent l'une à l'autre et se complètent mutueUement dans l'unité d'une même substance qui provient de leur union. D'un côté, la matière est déterminée par la forme à être telle chose : de l'autre, la forme tient de la matière, qui la limite, ses propriétés individuelles : unie à la matière elle ne représente plus une nature spécifique, mais elle constitue un certain individu de telle espèce. Dans Socrate, Vâme qui est la forme substantielle, détermine la matière qui est en lui et en fait un être humain ; à son tour la matière est le principe de délimitation pour Vâme, de manière que cette forme, étant circonscrite en lui par telles conditions matérielles et non par d'autres, au lieu de convenir à tous les hommes, est propre au seul Socrate.

40 La forme substantielle est V unique principe premier intrinsèque des diverses opérations du composé. Ex. : dans Vhomme, l'âme raisonnable, qui est le principe de la vie intellectuelle, est aussi le principe de la vie sensitive et de la vie végétative. Dans Vanimal, l'àme sensitive est aussi le principe de la vie végétative. Dans la plante, l'àme végétative agit sur les forces physiques et chimiques de la substance. La raison en est que la forme la plus parfaite contient virtuel-

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lement les perfections contenues dans les formes inférieures.

D) Éduction des formes. — La création est la production d'une chose sortie tout entii're du néant : le monde est créé, parce qu'il tient tout de Dieu, matière et forme. La génération substantielle est la production d'une chose par le changement de la forme substantielle dans la matière préexistante ; vg. étant donnés de l'oxygène et de l'hydrogène dans une certaine proportion (H^ 0), l'eau est engendrée sous l'influence d'une étincelle électrique.

U anéantissement est la réduction complète d'une chose au néant. La corruption est l'action par laquelle la forme se sépare de la matière. Si Dieu cessait de soutenir le monde dans l'existence, le monde rentrerait tout entier dans le néant ; quand le bois enflammé se change en cendre, il est détruit, corrompu.

La génération indique un changement de forme substantielle ; Valtération signifie un changement de forme accidentelle. Si la cire se transforme en fumée sous l'action du feu, il y a destruction et génération ; si on lui imprime diverses formes, il y a altération.

Dans les générations substantielles, la matière demeure, restant toujours en puissance de recevoir de nouvelles formes, quand celle qui Factue disparait. Toute forme substantielle, une fois séparée de la matière qu'elle informait, périt, si elle est incapable de subsister et d'agir indépendamment de la matière : telles sont les formes chimiques, végétatives, sensitives. Mais l'âme raisonnable, forme substantielle du corps humain, pouvant exercer ses opérations propres, celles de l'intelligence et de la volonté, sans le secours de la matière, ne périt pas par le fait de sa séparation d'avec le corps : c'est une forme substantielle subsistante.

Dans tout composé substantiel, la forme corporelle est tirée de la matière par la vertu d'un agent extérieur qui réduit la matière en acte ; vg. l'action du feu change la cire en fumée. Les formes peuvent être produites dépendamment de la matière première, parce que la matière, contenant toutes les formes en puissance, devient telle ou telle chose, - quand une cause efficiente se trouve dans les conditions requises pour ■ faire passer en acte ce qui était en puissance.

Comme la matière et la forme ne peuvent exister séparément, la matière ne peut perdre la forme substantielle qu'elle a sans en acquérir une autre ; de là cet axiome : La destruction d'un composé est la formation d'un autre, et inversement : La génération d'un composé est la destruction d'un autre. La forme expulsée ne persiste plus que virtuellement, en puissance dans la matière du nouveau composé.

Pour éclairer le mystère des transformations substantielles, il faut s'aider des transformations accidentelles qui sont accessibles. Ainsi, un bloc de marbre est en puissance de devenir n'importe quoi. Vienne

un artiste : il en tirera une statue, en le déterminant à représenter tel personnage (^).

Dans le Dynamisme leibnizien le principe du mouvement est extérieur aux Monades : dans le Dynamisme de Bosco vich et de Palmieri les éléments simples constitutifs des corps ont le principe de leur mouvement en eux-mêmes.

§ I. — SYSTÈME DE BOSCOVICH (-)

A) Exposé : 1^ Les premiers éléments des corps sont des points simples ou inétendus, absolument indivisibles et distants les uns des autres (^).

20 Ces éléments sont doués d'une double force : a) attractive, par laquelle s'attirent les éléments distants ; — b) répulsive, par laquelle les éléments près de se toucher se repoussent.

La force attractive se change ainsi en force répulsive ; puis, à une certaine distance, la force répulsive se change en attractive et ainsi tour à tour (*). '

( M Pour les Objections, cf. S. Tongiorgi, InsiituHones philosophicse, T. II, Cosmologia, L. I, C. Il, Art. I, p. 212-223, Bruxelles, 11' Édit. — D. Palmieri, Institutiones philosophicae, T. II, Cosmologia, Th. xx, p. 140-159.

( •) - Roger Joseph Boscovich, né à Raguse, le 18 mai 1711, entra au noviciat des Jésuites à Rome, le 31 octobre 1725. Il enseigna avec éclat la Philosophie et les Mathématiques au Collège romain et à l'Université de Pavie... Les .Souverains Pontifes, les États de Lucques, l'empereur d'Autriche lui confièrent des missions scientifiques. Après 1773, il fut nommé à Paris directeur [de l'optiquel de la Marine, avec 8.000 livres de pension : mais les désagréments que lui suscitèrent d'Alembert et autres philosophes, le forcèrent d'abandonner son poste. Il se retira à Milan, où il jouit de la considération que méritaient ses talents, et mourut le 12 février 1787. Il était membre correspondant de l'Académie des Sciences de Paris, et titulaire de celles de Lyon et de Metz. » (C. Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, Part. I, T. I, col. 1828-29, Paris, 1890). — La Société royale de Londres l'admit également parmi ses membres. — L'astronome Lal-^^nde a fait reloge de BoscoviCH dans le Journal des Savants, février 1792, p. 411. — Dcgald Stewart, Essais philosophiques sur les Systèmes de Loche..., Essai II, Ch. i, § II, Traduct. de Ch. Huret, p. 157-171, Paris, 1878.

C) Prima elementa materiae mihi sunt puncta prorsus indivisibilia et inextensa, quae in immenso vacuo Ita dispersa sunt, ut bina quaevis a se Invicem distent per allquod intervallum, quod quidem indeflnite augerl potest et minui, sed penitus evanescere non potest sine compenetratlone ipsorum punctorum : eorum enim contigultatem nullam admitto possibilem (R.-J. Boscovich, Theoria Philosophiae Naturalis redacta ad unicam legem virium in Natura existeniium, Part. I, § 7, p. 4, Venise, 1763 '. La 1"^ édition parut à Vienne, en 1758, et la 2' en 1759). — A Theory o/ Natural Philosophy, Latin-English Edition with A Short Life o/ Boscovich, Chicago et Londres, 1922.

(*) La loi qui régit ces forces est décrite, Opère citato. Ibidem, § 10, p. S-fi. — Cf. De Coniinuitatis Lege et ejus consectariis pertinentibus ad prima materiœ elementn rorumque vires, Rome, 1754.

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