ARGUMENT TIRÉ DE LA LIBERTÉ
La liberté est le pouvoir de se déterminer, de se modifier soi-même et par soi-même. De cet attribut fondamental de la nature humaine résultent la personnalité et la responsabilité. Or rien n'est plus contraire à l'essence de la matière, qu'elle soit organique ou inorganique. La matière est par elle-même inerte, incapable de se déterminer, de modifier son état; en repos, elle reste en repos;* en mouvement, elle reste en mouvement, conservant la vitesse et la direction acquises sans y rien changer. La Hberté ne peut donc s'expliquer par la matière, et cependant, puisqu'elle existe, comme l'atteste la conscience (Psych., 203, § A), il lui faut un principe. Ce principe ne peut ê^re le corps, puisqu'il est matière ; c'est donc l'esprit.
Conclusion générale. — Ces différentes preuves établissent que l'âme est simple, distincte du corps, de la matière ; elle est donc immatérielle. Ce n'est pas tout ; nous avons constaté, dans la Psychologie expérimentale, que l'âme a la faculté de raisonner et de vouloir librement. Elle est donc spirituelle au sens strict du mot. La simplicité, c'est-à-dire l'absence de composition, de parties, est la condition et le fondement de la spiritualité. La spiritualité ajoute à la simplicité la raison et la liberté ; c'est pourquoi l'âme des bêtes, quoique simple, n'est pas spirituelle.
Remarque. — Caractères distinctifs de l'âme et du corps :
1» Leurs phénomènes : ceux du corps sont connus par les sens ; ceux de l'âme par la conscience ; — ceux du corps sont localisés dans fespace, étendus, réductibles à des mouvements ; ceux de l'âme sont étrangers à l'espace, inétendus, irréductibles à des mouvements (PsYcn. 4).
(M Laromiguière, Leçons de philosophie, T. II, Partie II, Leçon XII, p. 432-433. Paris, 1820, 2'' Értit.
2° Leurs qualités intrinsèques :
a) Ame : unité, identité, liberté.
h) Corps : composition, changement, fatalité.
3° Leurs destinations : le corps esr fait pour une existence finie, — l'âme pour une vie immortelle.
§ B. — RÉFUTATION DU MATÉRLALISME
C'est la doctrine qui nie toute autre substance que la matière. Elle fut professée dans l'antiquité par l'École atomistique de Leucippe et de Démocrite, par les Épicuriens et les Stoïciens. Dans les temps modernes, les Sensualistes Locke et Condillac lui préparèrent les voies. Elle a été soutenue au xvii^ siècle par Hobbes, au xviii^ par Helvétius, d'Holbach, La Mettrie, etc., au xix^ par Cabanis, Broussais, Cari Vogt, Bûchner, Moleschott, etc. Voici leurs principaux arguments avec les réponses :
I. — Résultats de l'expérience : les méthodes expérimentales nous font une loi de n'admettre que les choses positives, qui tombent sous les sens ; or personne n'a jamais vu l'âme. Ce n'est donc qu'une entité verbale,-une abstraction métaphysique : « Je ne crois pas à l'âme, <lit l^roussais, car je ne l'ai jamais trouvée au bout de mon scalpel. »
Réponse : au nom de la méthode expérimentale, dont ils se réclament, les matérialistes devraient admettre le témoignage de la conscience et de l'observation interne, qui seules ont qualité pour nous faire connaître les sentiments, pensées, volitions. Nier l'existence de l'âme, parce que les sens n'en disent rien, est aussi déraisonnable que le serait la négation de l'existence des corps, parce que la conscience ne les atteint ])as.
IL — Correspondance du physique et du moral : à quoi bon supposer un principe vital, distinct du corps et des organes, quand ceuxci suffisent à tout expliquer dans l'homme ? L'expérience nous dit en effet qu'il y a correspondance intime entre le physique et le moral. En effet, ce n'est qu'à mesure que le corps se développe, que se développent l'intelligence, la sensibilité et la volonté. Si le corps est en santé, si les organes fonctionnent normalement, l'intelligence a toute sa puissance, la sensibilité, toute sa délicatesse, la volonté, toute son énergie. Au contraire, quand les organes fonctionnent mal, nous ne pouvons ni penser aisément, ni vouloir librement. Une s mple lésion cérébrale détermine la folie. Le tem|)érament, l'âge, le climat, le régime influent sur nos pensées, nos sentiments, notre caractère.
Réponse : si l'influence du physique sur le moral est incontestable, il ne faut pas l'exagérer, ni oublier ou supprimer nombre de faits qui
contredisent cette influence prétendue déterminante. Combien d'intelligences bornées et de caractères sans énergie dans les corps les plus sains et les plus robustes ! Combien au contraire qui, avec des corps débiles, conservent jusqu'à la fin toute la lucidité de leur esprit, toute la délicatesse de leurs sentiments, toute la vigueur de leur volonté ! On doit aussi se rappeler que le moral influe sur le physique (Psych., 239). Si nous raisonnions comme les matérialistes, nous pourrions conclure que le physique n'est pas distinct du moral et que le corps n'existe pas. Mais ce serait faire preuve d'exclusivisme et non de raison.
III — Fonction du cerveau : la science prouve que la pensée ne peut être qu'une sécrétion du cerveau, car elle établit que :
1° Partout où l'on observe un cerveau, on trouve un être intelligent à quelque degré.
2° Partout où manque le cerveau, l'intelligence manque également.
3° L'intelligence et le cerveau croissent et décroissent dans es mêmes proportions. Donc la vie de l'homme, vie organique, intellectuelle et morale, est la résultante des fonctions du corps organisé, notamment du cerveau, comme dit Moleschott : « Le cerveau sécrète la pensée, comme le foie sécrète la bile. »
Réponse : a) Avant de prétendre que les modifications de la pensée sont proportionnelles à celles du cerveau, les matérialistes devraient s'entendre pour dire à quoi au juste tient la pensée dans le cerveau. D'après les uns, c'est le volume ; d'après les autres, c'est le poids ; d'après ceux-ci, c'est la délicatesse des fibres nerveuses ; d'après ceux-là, c'est une foule de conditions harmonieusement réunies qui décident de la perfection de la pensée. Or qui nous prouve que l'une de ces conditions n'est pas la force pensante elle-même, que nous appelons âme ?
b) Le cerveau, durant l'union de l'âme et du corps, est, il est vrai, la condition de l'exercice des facultés intellectuelles. Tous admettent ce fait ; mais les spiritualistes, appuyés sur les raisons qui montrent les différences essentielles entre les phénomènes matériels et les opérations intellectuelles (Psych. 4 et supra, 49), nient que le cerveau soit la condition suffisante des pensées et des actes libres. Un artiste a besoin d'un instrument pour rendre ses conceptions ; s'il lui manque, il ne donnera
..aucune idée de son mérite ; s'il a un instrument défectueux, il révélera imparfaitement son talent. L'instrument est donc la condition de la manifestation du génie de Fartiste. Il en est de même de l'âme ; si elle est unie à un cerveau mal conformé, elle ne pourra user ou usera mal de ses facultés de sentir, de connaître et d'agir. Mais ce n'est pas du cerveau qu'elle tient ces facultés, il n'en est pas le principe ; il est seulement la condition de leur exercice.
c) La réponse générale, qui précède, suffit parfaitement à résoudre l'objection. Mais on peut apporter une réponse plus radicale qui a déjà
été indiquée en Psychologie. Bornons-nous à un simple rappel. Il faut distinguer dans l'entendement les facultés qu'on nomme inférieures et sensitives, et les facultés qu'on nomme supérieures et proprement intellectuelles. L'action de l'organisme est directe sur les premières (sens, mémoire, imagination), parce que leurs opérations sont liées aux organes. Elle est indirecte sur les secondes {jugement, raisonnement), en ce sens que celles-ci empruntent aux premières leurs matériaux et, par cet intermédiaire, dépendent des organes. Mais ce n'est là que le prélude de l'acte intellectuel. L'acte intellectuel pris en lui-même, c'est-à-dire l'acte intuitif du jugement et du raisonnement, est intrinsèquement indépendant du corps et même se fait sans images (Cf. PsYCH., 238, V). Notre àme, quoiqu'unie à un corps, est donc sous plusieurs rapports indépendante de la matière ; par conséquent elle participe à la condition de l'esprit pur, elle est spirituelle.
IV. — Les transformations du mouvement : d'après la science, la chaleur se transforme en nîouvement et le mouvement en chaleur. De même les mouvements du cerveau se transforment en sentiments, en pensées, en volitions.
Réponse : la chaleur est, objectivement, un phénomène de mouvement. Quand on dit qu'elle se transforme en mouvement, il n'y a aucun changement essentiel, car c'est un mouvement qui se transforme en un autre mouvement. De même la chaleur ne se transforme nullement en lumière ; mais un certain mouvement, qui se manifeste par une sensation de chaleur, se transforme en un autre mouvement, qui se traduit par une sensation de lumière. La transformation se fait donc d'un mouvement à un autre par un changement de vitesse, de trajectoire ; mais elle ne se fait pas d'un mouvement à une sensation. Cette théorie n'est donc nullement applicable à la pensée, car la pensée n'est pas un mouvement ; la pensée est un état essentiellement intérieur, le mouvement est circulaire, rectiligne, en spirale, etc. Or qu'est-ce qu'une pensée circulaire, rectiligne, en spirale ? Il n'y a donc aucune parité entre les deux cas : dans le premier, on se maintient dans le même genre de phénomènes : le changement n'est qu'' accidentel. Dans le second, il y aurait passage d'un genre à un autre, du mouvement à une sensation, pensée ou volition (\u\ ne sont pas des mouvements : il y aurait changement essentiel.
V. — Ignorance (Objection de Locke) : nous ne connaissons pas suffisamment les propriétés de la matière, pour affirmer qu'elle ne peut ni sentir, ni penser, -ni vouloir (^).
Réponse : sans doute l'essence de la matière est encore une énigme pour la science ; mais nous connaissons assez de propriétés des corps,
(') Locke, An /t.sscjj/ ronreming hunnin understanding, Livre IV, Cli. m, § 6.
(54) UNION DE l'aME ET DU CORPS : SON EXISTENCE 543
vg. étendue, figure, divisibilité, pour affirmer qu'elles sont incompatibles avec les caractères de Ja sensation, de la pensée, de la volition, qui sont inétendues, indivisibles, sans figure ; inconciliables avec funité et l'identité du moi. Dieu, qui ne peut réaliser les contradictoires, ne peut donc donner à la matière étendue, divisible, composée, la faculté de penser et de sentir qui suppose la simplicité et l'indivisibilité.