‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 443 sur 604 · EXISTENCE ET CARACTÈRE DE CETTE UNION · texte numérisé non relu

EXISTENCE ET CARACTÈRE DE CETTE UNION

Notre âme est distincte du corps, mais elle lui est étroitement unie C'est un fait qui se constate par les rapports tout particuliers qu'elle a avec lui et qu'elle n'a pas avec les autres corps de la nature. C'est ainsi que mon âme [leut directement .mouvoir mon corps par un acte de volonté, tandis qu'elle ne peut mouvoir les autres corps que par l'intermédiaire de celui auquel elle est jointe. De même mon âme éprouve directement les vicissitudes de mon corps, tandis que les autres corps de la nature ne peuvent agir sur elle que par l'intermédiaire de celui auquel elle est unie. L'union de l'âme et du corps semble donc un fait incontestable.

Mais cette union n'est pas accidentelle, comme le veut Platon, qui la compare à la relation qui unit le navire au pilote, le cheval au cavalier, l'instrument à l'ouvrier. Bossuet repousse avec raison cette assimilation si on la prend dans un sens strict : « Ainsi, on ne se trompe pas quand on dit que le corps est comme l'instrument de l'âme... 11 y a pourtant une extrême différence entre les instruments ordinaires et le corps humain. Qu'on brise le pinceau d'un peintre ou le ciseau d'un sculpteur, ils ne sentent point les coups dont ils ont été frappés ; mais l'âme sent tous ceux qui blessent le corps... Le corps n'est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors, ni un vaisseau que l'âme gouverne à la manière d'un pilote. Il en serait ainsi, si elle n'était simplement qu'intellectuelle ; mais, parce qu'elle est sensitive, elle est forcée de s'intéresser d'une façon particulière à ce qui le touche et de le gouverner non comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie. En un mot, l'âme et le corps ne font ensemble qu'w/i tout naturel (}). »

( ') Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soi-même, Ch. m, § '20. Platon définit l'homme : Une âme qui se sert d'un corps. Tô tw Tcôu-axt /pwuLEVOv {Premier Alcibiade. § XXV, Ed. DiDOï, T. I, p. 486). — La critique de Bossuet atteint aussi la définition de l'homme donnée par de Bonald : « L'homme est une intelligence servie par des organes >.

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En effet, c'est de l'âme que le corps reçoit son unité, son organisation, sa vie ; c'est par son union avec elle qu'il devient un corps humain (48). Aussi, dès qu'il en est séparé par la mort, il perd ses caractères spécifiques.

Sans doute l'âme peut, sans le corps, vivre d'une vie proprement intellectuelle (53, III, c) ; mais alors elle est incapable d'exercer ses fonctions sensitives, parce que celles-ci exigent le concours direct de l'organisme. C'est pourquoi l'on doit dire avec Bossuet que Vâme est une substance intelligente née pour vivre dans un corps et lui être inti- J mement unie ( ^). 1

Le corps et l'âme, considérés séparément, sont donc deux substances | incomplètes. Unies, elles constituent une seule nature: la nature humaine composée de deux substances ; elles forment un tout naturel (Bossuet), un tout complet (cruvoXov, Aristote), dont le corps est la matière et dont l'âme, est la forme (2). Leur union par conséquent n'est pas accidentelle ni extrinsèque, mais naturelle et substantielle (^). à

Une question ultérieure se pose : quel est le mode de cette union ? . Comment deux êtres si dissemblables, l'un étendu, l'autre simple, peuvent-ils agir l'un sur l'autre, communiquer entre eux ? Voici les diverses solutions.

{Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales, Ch. V). Cette définition méconnaît le caractère substantiel de l'union, ce que Leibniz nomme rinculum substantiale : Et monades non constituant substantiam completam compositam, cum non faciant unam per se, sed merum aggregatum, nisi aliquod substantiale vinculum accédât. {Lettre XIX au P. des Bosses, Édit. Erdmann, p. 681, col. '2, § Si accidens).

(M Bossuet, De la connaissance de Dieu..., Ch. iv, § 1.

( M Aristote, De Anima, L. II, C. i, § 4 : 'Avayxaiov àpa zry 'W/r^'/ oùaîav sîvx'. w; eT(îoç (7touaT0ç -mii-kou Suvotast îlov/)v e/ovto; • r, o' oO-ria evtsas'/.-'^- Necesse est igitur aniniam substantiam esse perinde atque forinam corporis naturalis potentia vitam habentis ; substantia vero actus est et pcrfectio. (Édit. Didot, T. III, p. 444). — Il est surprenant qu'après avoir reconnu (lue l'Ame est la forme substantielle du corps, .Aristote, peu après, hésite à rejeter la comparai.son du « pilote dans le navire ■•, laquelle semble n'impliquer qu'une union accidentelle : 'Kxt o' àô-/iAov, eî outco; IvTeÀe'xetaTOÛffioa'XTOç-^ •Lu/r, focTteo ttÀoit/iû ■rtXoi'ou. (Aristote, De Anima, L. II, C. i, § 13, Éd. Didot, T. III. p. 445). « En outre, nous ne savons pas encore clairement si l'âme est l'acte du corps comin'le pilote est celui du navire. « (Traduction de G. Rodier, Arislole. Traité de l'Ame, T. 1. Texte et Traduction, p. 69-71. Voir au T. II, Notes, p. 187, 413 a., 8. Paris, 1900, les interprétations diverses qu'ALEXANDRE u'-Apiirodise. Themistius et Simplicius donnent de ce passage. — Plus loin, Aristote dit que l'ûme •< n'est pas le corps, mais quelque chose du corps », ce qui indique une union substantielle, itoa'/ asv yàp oùx eGTi, iMaaro; ')£ t: (Ibidem, C. ii, § 14, p. 447).

(') Descartes lui-même, qui a exagéré si fortement le dualisme entre l'âme et le corps, a reconnu cependant l'existence de cette intime union : « La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu'un pilote en son navire, mais, outre cela, que je luy suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mesié que je compose comme un seul tout avec luy. » {M' Méditation, Édit. Adam, T. IX, p. 64).

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